‹ La philosophie de MalebrancheChapitre 69 sur 237 · Ibid., II · texte numérisé non relu

Ibid., II

des idées générales, même fictives. L'idée générale n'est pas le souvenir effacé des perceptions particulières ; si vague et si arbitraire qu'elle soit^ l'idée générale consiste toujours à ramasser en un les données éparses de l'expérience ayant entre elles certaines ressemblances, certains rapports. L'idée générale implique donc un choix et une synthèse : ce choix, ce qui le motive, ce sont les rapports que les choses ont entre elles ; cette synthèse, ce qui nous pousse à la faire, c'est la présence de l'idée de l'infini dans notre esprit. Nous ne songerions pas à ramener la multitude à l'unité, si, réduits à nos facultés expérimentales, nous ne saisissions que la multitude ; mais, ayant d'ailleurs l'idée de l'un, nous cherchons à ramasser en un toute multitude ; et voilà comment il y a de l'être dans nos idées générales.

Approfondissons encore: tâchons d'entrer plus avant dans la pensée de Malebranche. Si nous sommes capables de généraliser, c'est que l'infini nous fournit de son abondance l'idée de la généralité. Qu'est-ce à dire? Généraliser, c'est ramener à l'unité, c'est ramasser en un. Bien généraliser, c'est voir en un le multiple ; mais comment voit-on en un le multiple, si ce n'est en le voyant dans sa vraie nature, dans son essence, dans son idée ? Cette idée s'applique à tout le multiple ; cette idée, très-déterminée

quant à sa compréhension, est indéterminée quant à son extension, elle est à la fois simple et infinie, elle est un et toutes choses par rapport à tout le multiple qu'elle représente et comprend: car elle est type et genre tout ensemble. L'idée ainsi entendue n'est pas un ouvrage de l'esprit humain ; c'est une réalité. Voilà donc tout le secret. A la lumière de l'infini, notre esprit peut généraliser de deux manières: d'abord, il généralise d'une manière vague et confuse, pour sa propre commodité, pour les besoins du langage: alors il forme ces notions de logique, ces entités purement abstraites et imaginaires, qu'il est porté à réaliser, parce qu'après tout il ne les forme qu'à cause de son union avec l'infini qui est trèsréel; et puis, en second lieu, il généralise d'une manière claire et distincte*, conforme à la vraie nature des choses, et il faut bien discerner des entités imaginaires, ces entités réelles qui ne sont autres que les essences elles-mêmes, les idées. Ces idées éternelles, immuables, nécessaires, sont dans la substance divine qui seule est nécessaire, immuable, éternelle. L'intelligible est donc trèsréel, il est divin : le seul intelligible, à vrai dire, c'est Dieu. Descartes rattache les essences à la volonté divine, il se trompe. Les essences n'ont

\ • Reeherclie de la Vériti, liv. III, part, u, ch. m, 2.

pas été établies par un décret arbitraire; c'est supposer qu'elles auraient pu ne pas être, qu'elles pourraient cesser d'être : erreur qui renverse toute la raison. Les essences ont leur origine dans la substance universelle et infinie, source et exemplaire de tous les êtres * : c'est jusqu'à l'être en général, jusqu'à l'être indéterminé et sans restriction, qu'il faut aller pour expliquer les idées et la généralité qui s'y trouve. L'être renferme toutes choses dans la simplicité de sa substance infinie, l'être est tout à la fois un et toutes choses*: voilà pourquoi les idées nous offrent ce même caractère. Elles sont infinies : qu'y a-t-il à cela d'étonnant? Elles sont l'infini même en tant qu'il a rapport aux créatures, en tant qu'il renferme en lui l'archétype de tous les êtres. Creusons cela, ne parlant pour le moment que des objets matériels. Qu'est-ce que l'idée d'une chose matérielle? C'est cette chose pensée, conçue comme possible, connue dans son essence ; et il est très-vrai qu'avant d'être faite, elle peut être vue comme faisable, et qu'anéantie elle est encore intelligible ; et que, si son existence est contingente, fugitive, changeante, son essence et sa possibilité sont nécessaires, éternelles, immuables. Ainsi Tessence des choses est indestructible, la

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