Entret, mélaph.^ n
gique à un concept d'autant plus vide de réalité qu'il a une extension plus large. C'est, au contraire, sortir des distinctions de pure pensée pour * entrer dans le réel même. Les idées particulières non encore ramenées à leur source, ont toujours un certain air d'abstraction. On dit qu'elles sont des êtres, des êtres intelligibles, et l'on a raison, parce que ce langage marque bien leur réalité. Mais enfin, quand on parle de la sorte, il semble qu'on réalise des abstractions ; et aussi bien les idées ne sont pas des êtres particuliers, ce sont des limitations de l'étendue intelligible infinie, laquelle est Dieu même en tant que sa substance est représentative des corps et participable par eux. Quoi de plus réel que cette étendue intelligible infinie, principe et modèle de toutes les créatures matérielles, objet unique et lumière de notre esprit quand il pense aux corps?
Ne puis-je pas dire, sans la moindre subtilité, qu'au point où nous sommes arrivés, nous sommes à la fois et très-près et très-loin de Descartes ? Très-près, car faire de l'étendue l'essence même des corps et par suite voir dans l'étendue la seule idée générale, en ce qui concerne les corps, qui ait de la valeur, c'est être pur cartésien; très-loin, car soutenir que l'idée est une réalité, qu'elle est l'unique objet de l'intelligence, qu'elle est Dieu même, c'est donner au mot idée un sens que
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THÉORIE DE LA GONT^AISSANGE. i73
Descartes ne lui donne pas, et c'est expliquer les essences et leur rapport à Dieu tout autrement que Descartes.
Ainsi Malebranche, prenant son point de départ daas le fait de la pensée, s'arrête à peine au sujet pensant pour s'attacher à l'objet pensé, et, dans cet objet, considère, non pas la réalité matérielle et sensible, mais l'idée, la réalité intelligible. Il ne sait pas si les corps existent et il ne s'en inquiète guère; mais, considérant les idées que nous avons des choses, il pénètre dans le monde intelligible dont le monde sensible, s'il existe, n'est que l'ombre ; dans ce monde idéal, il prétend trouver la source de toute réalité et de toute connaissance, et ainsi, avant de s'être assuré de l'existence des corps, sûr de son existence personnelle, puisqu'il pense, mais ne s'y arrêtant guère, par la seule considération de l'idée qu'il trouve en lui de ces corps qui peut-être n'existent pas, il affirme qu'un être existe, qui les pense éternellement, puisqu'ils sont intelligibles ; qui a la puissance de les créer, puisqu'ils sont possibles; qui éclaire notre esprit, puisque nous en avons l'idée. L'éternelle possibilité des choses créées se montrant à nous dans les idées, suffit donc pour attester l'existence réelle de l'être infini, de Dieu K Théorie hardie, singulière, qui
1 . Voyez le !«' et le 11« Entret, métaph, « Vous voilà transporté dans un monde intelligible, dit Théodore à Ariste, à la fin du l^^ entretien...
iourte nos habitudes intellectuelles et semble défier le bon sens, et qui en même temps séduit la pensée par son étrange beauté. Venir nous dire que ce que nous voyons, ce ne sont pas les corps euxmêmes, mais leurs idées en Dieu, n'est-ce pas nous (proposer un paradoxe qui semble peu fait pour entrer dans l'esprit des hommes? Soutenir, tous lès sens criant à l'encontre, que le monde sensible n'est peut-être pas, au moment même où nous le voyons et- le touchons, n'est-ce pas étonner tous les esprits? Mais, quand on a réduit tous les êtres que les sens atteignent à une sorte de demi-existence d'ailleurs incertaine, retrouver dans un monde idéal la réalité, la lumière et la vie même, quelle audace et quelle grandeur !
Ce sont ces hardiesses métaphysiques qui ont fait tant de fois comparer Malebranche à Platon. Cette comparaison s'offre d'elle-même à l'esprit. Et d'ailleurs si Malebranche n'a pas connu Platon directement, il a certainement aperçu, à travers saint Augustin, la doctrine platonicienne. Nous savons que lui-même reconnaît partout saint Au-
préparez-vous à entrer plus avant dans ce pays inconnu... Je tâcherai de vous conduire jusqu'au trône de la majesté souveraine... » Ariste a tout surpris et tout chancelant » craint que a la tète ne lui tourne, » mais, le lendemain, au début du second entretien, il annonce qu'après être « demeuré quelque temps tout chancelant et tout interdit, i> il a consulté la raison, il l'a suivie, et « elle m'a conduit, dit-il, à celui qui la possède en propre et par la nécessité de soa être. » ' .
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.gustin comme son maître : il tient à honneur de répéter qu'il lui doit beaucoup , et qu'entre sa propre doctrine et celle de ce Père les rapports sont nombreux et étroits. Comment donc espérer d'entendre sa pensée et l'apprécier sûrement, si l'on n'examine en quoi sa théorie ressemble à celles de Platon et de saint Augustin, en quoi elle en diffère? Et puisque saint Augustin a eu en grande estime les nouveaux platoniciens et surtout Plotin, où il croit voir le plus fidèle interprète de PlatonS puisque tout en signalant les nombreuses et graves erreurs de ces philosophes, il a loué leur sagesse, goûté leurs écrits, profité de leurs vues, comment se rendre un compte exact de sa doctrine sans dire ce que la théorie des idées était devenue dans les Ennéades^ et de quelle manière elle y était comprise et exposée? Enfin, comme Malebranche a très certainement connu saint Thomas d'Aquin, a invoqué en plusieurs endroits son autorité et surtout en a cité à deux reprises un texte très-remarquable, nous devrons dire quelque chose de la solution donnée parle grand docteur du moyen âge à la question des idées.
Dans Plaion, l'idée c'est le genre où se ramène la
l. De civil. Dei, lib. IX, cap. x. Plotin passe pour avoir mieux que personne entendu Platon. Lib. X, cap. n. Plotin est un grand platonicien.
multitude des choses particulières, et c'est aussi le ^ type qui résume les ressemblances essentielles entre les choses. C'est donc, en un sens, l'unité logique qui les comprend toutes, abstraction faite de leurs différences ; mais c'est plus encore et mieux que cela, c'est le modèle où se trouvent, dans une exquise pureté, sans mélange et sans défaut, les traits essentiels qu'elles reproduisent d'une façon imparfaite et défectueuse. L'idée d'une chose, ce n'est pas simplement cette chose pensée; non, c'est cette chose considérée dans ce qu'elle a de général et d'absolu, ou plutôt c'est le genre et le type conçus à propos de cet échantillon et de cette copie : voilà ce que c'est que l'idée platonicienne. Le monde intelligible est donc le modèle parfait des réalités imparfaites ; les êtres particuliers sont les copies fugitives et toujours défectueuses des types éternels; ils n'existent que par une sorte de participation aux essences. C'est la présence de l'idée dans les choses sensibles qui les fait être et nous permet de les connaître. Cette présence, Platon ne l'explique pas clairement ; mais de quelque manière qu'il essaie d'en rendre compte, que ce soit par une participation, (xeOeÇi;, ou par une imitation, (xt(XYi(ii;, toujours est-il qu'il la juge nécessaire à l'existence même et à l'intelligibilité des choses sensibles. Otez ce quelque chose de général et d'absolu qui en descendant pour ainsi dire en elles les soutient, et voilà qu'elles
s'évanouissent. Elles sont à la fois et ne sont pas : elles sont par leur participation à leur idée; elles ne sont pas, en ce sens qu'elles ne participent à l'idée que d'une façon limitée, imparfaite et défectueuse. Ce qu'elles ont de positif et de réel leur vient donc de l'idée ; le reste n'est que négation et néant. Ausiîi peut-on dire^que l'idée est non-seulement la loi et la raison d'être du réel, mais qu'elle est, en un sens très-élevé, ce qu'il y a de plus réel, que même elle est seule réelle. C'est donc dans l'universel et dans l'absolu qu'il faut chercher la source de toute existence et de toute connaissance. S'arrêter aux choses particulières, c'est rester dans la région des ombres et se contenter d'une connaissance imparfaite dont les animaux mômes paraissent capables ; c'est lïon point penser, mais sentir. Le propre de l'homme, c'est de ramener les notions particulières à l'idée qui les domine et les explique, c'est de saisir, au-dessus de la pluralité, l'unité, c'est d'atteindre le genre universel et le type absolu : cela c'est penser.
Les idées sont rattachées à l'Idée du Bien, où elles trouvent leur explication suprême. Quelle est au juste la nature du lien qui rattache les essences à la plus excellente et à la plus haute des idées? Platon ne le dit pas nettement. Il ne paraît pas que ce soit la nécessité de réduire les idées à des opérations de l'intelligence, et de leur donner ainsi un
i7Ç PRJBlttlÈRE PARTIE. — CHAPITRE III.
support réel, qui le conduise aux dernières limites du monde intelligible, là où l'Idée du Bien brille semblable au soleil, et répand sur toutçs choses la lumière de la vérité. Cette marche dialectique s'explique plutôt par le besoin de ramener tout à l'unité et de trouver un principe intelligible qui n'en suppose pas d'autre. Mais enfin, ces idées ou essences, et cette idée des idées qui les domine et les explique toutes, comment existent-elles? Si d'admirables textes semblent nous montrer dans le Bien un être vivant et personnel qui est Dieu même, que d'obscurités cependant rendent indispensable un commentaire, et combien ce commentaire, si fidèle qu'il soit à l'esprit de Platon, paraît s'éloigner de ses théories en leur donnant une précision qu'elles n'ont pas! Platon remontait aux idées pour y trouver la lumière de la pensée et les règles aes choses ; mais une fois dans ces régions supérieures, se sentait-il pressé de définir l'existence des objets intelligibles, et en les proclamant divins, éprouvait-il le besoin de déterminer le rapport qu'ils avaient avec la divinité? ne se contentait-il pas pour eux de je ne sais quelle existence d'un genre à part, très-difiérente de celle des réalités sensibles, et pourtant, selon lui, nullement chimérique, telle que les idées, n'étant point précisément des choses ou des substances, pussent néanmoins exister en dehors de notre esprit, et que le Bien auquel toutes
se ramènent, n'ayant lui-même que cette existence idéale, fût Fobjet suprême de la pensée et la source de toute lumière intelligible, 'sans qu'on pût dire nettement en quoi consiste sa réalité, ni quel est 8(m principe substantiel, ni peut-être même s'il faut lui en chercher un?
Dans Plotin, les essences, ou les idées, ei^yj, î$eat, sont des actes, des pensées, vomeiç. Elles subsistent éternellement dans l'Intelligence première, conçues toutes à la fois et pourtant distinctes comme les notions diverses qui composent une même science K Ce n'est pas qu'elles répondent à quelque objet extérieur dont elles seraient l'image et l'empreinte. Comment se ferait-il que l'intelligence les reçût du dehors, puisque précisément ce dehors n'est formé que sur elles ? Comment la puissance qui fait l'univers les contemplerait-elle dans les choses sensibles, puisque c'est la conformité des choses sensibles à ces modèles nécessairement préexistants qui explique l'univers^? Si les idées peuvent être appelées de belles formes, TÙxkdt àyakixocrocy ce n'est pas que, semblables aux images peintes, elles imitent et représentent des choses qui leur soient antérieures ; c'est> au contraire, qu'elles senties archétypes du monde.
1. EnnéadeSjYl, vi, 7; ix, 5. — Tràd. franc, de M. Douillet, t. III; p.375etô46.