Fragm, philos, ^ loco citato
2. Élude sur Malebranche, d'après des documenls manuscrits, suivie d*unecorresp. inédile, Douniol, 1861.— Voyez V Avertissement y placé en tôte de cette Élude, et les articles de M. Bouillier dans le Journal des Savants, août et septembre 1863.
3. U Oratoire de France au dix-septième et au dix-neuvième siècle. Douniol, 1866^ p. 304^ note 1.
6 PREMIÈPE PARTIE. — CHAPITRE I.
Lauzon, qui eut un frère vice- roi du Canada, intendant de Bordeaux, puis conseiller d'État. D'une complexion délicate, Malebranche fit ses humanités dans a maison paternelle, A seize ans, il entra en philosophie au collège de la Marche, où il eut pour maître le péripatéticien Rouillard. Au sortir de la Marche, déjà sûr de sa vocation ecclésiastique, il fit sa théologie à la Sorbonne. Ses études théologiques achevées, il refusa un canonicat à Notre-Dame. Il venait de perdre sa mère en août 1658, et cette mort lui avait fait faire des réflexions sur la vanité des choses de ce monde. Quelque temps après il perdait son père, 5 mai 1659. Décidé à mener une vie recueillie et toute consacrée à la prière et au travail, il se retira dans la congrégation de l'Oratoire. U y fut reçu le 21 janvier 1660, fit son noviciat au séminaire de Saint-Magloire et fut ordonné prêtre le 20 septembre 1664. Il quitta alors *Saint-Magloire et vint habiter la maison professe de la rue Saint- Honoré. Ce fut sa résidence habituelle. L'été cependant il sortait volontiers de Paris. Nous le trouvons tantôt dans les maisons de campagne de la congrégation, à Marine, près de Pontoîse, ou à Raray, en Picardie, tantôt à Perseigne, abbaye cistercienne dans le diocèse du Mans, tantôt enfin dans les terres de ses amis, chez le marquis de Roussy, chez Pierre de Mont mort, et même en Saintonge, chez le marquis d'Allemans. Partout, ce qui occupait sa
pensée et son temps, c'était, avec l'accomplisse* ment régulier et fervent de ses devoirs de prêtre, la recherche de la vérité, à laquelle il s'appliquait avec un respect tout religieux et une pieuse ardeur. Les spéculations métaphysiques, comme on disait alors, ont rempli sa vie. Nous n'y trouvons pas d'autres événements que la composition et la publication de ses ouvrages, avec les controverses et les luttes qu'ils suscitèrent ou entretinrent. Ses travaux sur les mathématiques, qui le firent mettre au nombre des membres honoraires de l'Académie des sciences, ses recherches sur l'optique, ses expériences concernant l'anatomie et la physiologie, se rapportaient plus ou moins directement à la métaphysique, qu'il ne séparait pas de la religion. C'était encore ce qu'il avait en vue dans ses relations avec les hommes considérables qui le visitaient ou lui écrivaient, avec les amis qui s'attachaient à lui, avec les disciples qu'il instruisait, avec les jeunes gens qui le consultaient. Cette vie toute de prière et d'étude s'acheva en 1715. Tombé malade le 18 juin à Villeneuve-Saint-Georges, où il était chez son ami M. du Metz, président de la chambre des comptes, Malebranche se fit transporter à l'Oratoire de la rue Saint-Honoré : regardant cette maladie comme celle qui devait terminer ses jours, il souhaitait de les finir au milieu de ses frères. Il mourut le 13 octobre, après avoir supporté les douleurs et les ennuis de
sa longue maladie en vrai philosophe chrétien. Il avait beaucoup écrit. La Recherche de la Vérité^ dont les trois premiers livres avaient paru en 1674, et les trois derniers en 1675, avaH eu plusieurs éditions toujours augmentées, et seize éclair^ cissements y avaient été joints : en sorte que dans cet ouvrage destiné à découvrir les causes de nos erreurs et à en indiquer les remèdes, toute la philosophie de Fauteur se trouve comme disséminée- Les Conversations chrétiennes, écrites en 1676, avaient repris et présenté sous un jour nouveau les principes -de la Recherche qui regardaient la religion et étaient propres à justifier la morale de Jésus-Christ. En 1680, le Traité de la Nature et de la grâce f ouvrage à la fois philosophique et théologique, avait expliqué le sentiment de Malebranche sur la question de la Providence, effleurée seulement dans ses premiers écrits, et avait soulevé contre lui bien des orages. Dans les Méditations chrétiennes, commencées en 1680, achevées en 1682, publiées en 1683, il avait repris de nouveau les principes de sa philosophie morale et religieuse, se proposant d'en montrer la suite et l'enchaînement, et il avait insisté beaucoup sur les conséquences pratiques de ces principes qui n'étaient, à sesyeux^ que ceux même de la foi, rendus clairs par la méditation. En 1684, il avait démontré par ordre, dans un traité exprès, les fondements de la Morale. En
1687, il avait composé les Entretiens sur laMéta^ phjrsique, qui avaient paru en 1688, C'était le résumé de toute sa philosophie, et la réponse aux objections qu'on lui avait faites, mais dépouillée de tout air de dispute. Dans l'édition de 1696, fort remarquable, trois Entretiens sur la Mort, composés au sortir d'une grave maladie, et ajoutés à l'ouvrage primitif*, lui avaient donné sa dernière perfection. En 1697, le Traité de V Amour de Dieu^ en 1708, V Entretien d'un philosophe chrétien et d'un philosophe chinois, en 1715, les Réflexions sur la prémotion physique, avaient présenté à propos de circonstances diverses l'exposition sans cesse recommencée de principes toujours les mêmes. Ajoutons à cela les Réponses à Jrnauld formant quatre volumes, dont le dernier avait paru en 1709, et la liste des principaux ouvrages de notre philosophe sera complète.
J'ai résumé à grands traits la vie de Malebranche. 11 faut chercher les détails dans les Fragments de philosophie moderne de M. Cousin, dans V Etude de M. l'abbé Blampignon , et dans un excellent chapitre de la troisième édition, toute récente, de V Histoire de la philosophie cartésienne, par
1. Cette belle édition de 1696, et celle de 1703, qui la reproduit, sont les seules qui contienneht les Entreliens sur la morL Elles se recommandent en outre par une Préface très-digne d'attention, et par des notes marginales renvoyant aux autres écrits de Malebranche publiés à celte date.
M. Francisque Bouillier ^ M. Cousin, dans sesFragménts, a raconté avec érudition et éloquence les relations de Malebranche avec Leibnitz, Dortous de Mairan, André, et publié ce que l'on a de la triple correspondance à laquelle ces relations donnèrent lieu. Déplus, il a recueilli rJS/og-e de Malebranche par le marquis d'AUemans, les Remarques du conseiller Chauvin, les Mémoires du P, Lelong, et une Lettre du même père à André, tous documents inédits d'une grande importance. M. Blampignon, mettant à profit ses deux précieuses découvertes, celle du manuscrit du P. Adry aux Archives impériales, et celle du manuscrit de Troyes dont nous parlions tout à l'heure, a, dans son intéressante étude, fourni sur la vie privée et la vie publique de Malebranche d'abondants et curieux renseignements. M. Bouillier, consultant à son tour les deux manuscrits, en a fait des citations heureuses, et, à l'aide de tous les documents nouveaux ajoutés aux anciens^, a écrit en trente pages une Vie de Malebranche où sont rassemblés les détails biographiques les plus exacts et les mieux choisis. Pour nous, puisant librement dans ces documents
1. HisL de la Philos, cartes.^ 3« édit., 1868, Delagrave. T. II, ch. II. Voyez aussi les ch. x, xii, xiv et xv où se trouve le récit des rapports de Malebranche avec Arnauld, Bossuet et Fénelon.
2. Avant les récentes découvertes, on connaissait Malebranche par V Éloge de Fontenelle, le Journal des Savants de 1715, la notice du Traité de Vinfini créé, et l'article du P. Tabaraud dans la Biographie universelle.
ORIGINES DE LA PHILOSOPHIE DE MALEBRANCME. il
divers, nous essayerons d'éclaircir deux points qui MOUS paraissent d'un intérêt capital. Nous voudrions ^ d'abord bien connaître la nature d'esprit et la qualité d'âme de Malebranche ; nous voudrions en second lieu nous faire une idée exacte de son éducation, de la direction intellectuelle qu'il a reçue de l'Oratoire, enfin des sérieuses études auxquelles il s'est livré avant de publier son premier ouvrage. Nous pensons que si des renseignements précis et des conjectures prudentes nous permettent de porter la lumière sur ces deux points, cela même sera très-propre à nous faire mieux entendre la philosophie dont nous entreprenons l'étude, car nous en aurons déterminé les origines.
Le P. Lelong, écrivant au P. André, dit que Malebranche n'aimait pas à parler de lui-même : « Il avait tant de mépris pour la connaissance des faits qu'il ne voulait même pas qu'on sût ce qu'il avait fait. » Son humilité lui faisait trouver mauvais que les autres s'occupassent de lui. « Mais, ajoute le P. Lelong, il s'est peint lui-même dans ses ouvrages ; et en les lisant dans la vue de l'y trouver, il ne sera pas difficile de le tirer d'après nature dans la Recherche de la f^érite\ les Conversations et les MeWtalions chrétiennes, sa Morale et ses Entretiens sur la Métaphysique. » Le P. Lelong a raison. Malebranche, sans jamais faire au lecteur de ces confi-
dences dont les écrivains contemporains ne sont pas avares, répand son âme dans ses ouvrages. Si Ton compare ce qu'on y lit avec les détails que l'on trouve dans ses lettres, dans celles de ses amis, dans les Mémoires du P. Lelong, dans le manuscrit de Troyes, dans celui d'Adry, etc., bien des passages de ses écrits, peu remarqués d'abord, nous donnent beaucoup de lumières sur son esprit et son caractère. Son amour pour la retraite et pour l'étude, son goût pour la méditation silencieuse devant Dieu, sa haine des discours inutiles et des vaines disputes qui détournent l'âme de l'entretien avec^ le Maître intérieur, sa défiance pour les sens et pour l'imagination, qui troublent l'esprit et le rendent incapable d'une sérieuse attention à la vérité, tout cela parait dans ses ouvrages, et l'on voit bien que ce sont ses vrais sentiments qu'il exprime. Quand il nous décrit avec tant de complaisance le bienheureux état du premier homme avant la chute, averti par ses sens, mais non troublé, délivré, grâce à ces moniteurs fidèles, du soin, trop bas pour un esprit, de veiller à la conservation du corps, et jamais distrait par leurs informations respectueuses de la contenaplation de la vérité S ne sent-on pas dans ces peintures une pieuse envie pour cet état qui n'est
1. Voyez surtout la Rech. de la Vérité, liv. I, ch. vj les MédiL chrét., xm, 13; les Entrei. métaph., iv, et le Traité de morale y première partie.
plus le nôtre? Et Malebranche ne met-il pas à nu toute son âme, quand il se plaint ensuite avec une vivacité éloquente des importunités de ces mêmes sens, et de leur tyrannie? Nous piquons-nous le bout du doigt, voilà notre âme € tout entière appliquée à notre doigt offensé, et toute pénétrée de douleur. > Dans de rares moments nous sentons en nous-mêmes € quelques restes de la puissance > de notre premier père, € lorsque nous sommes fortement appliqués et que la lumière de la vérité nous pénètre et nous réjouit * ? > Mais par combien d'efforts ne faut-il pas acheter cette € liberté d'esprit ^, > et encore combien de fois n'est-elle pas troublée? Les sens nous tirent hors de nous, et crient si haut que nous n'entendons plus la voix du Maître intérieur. Même convaincus que Dieu seul agit en nous, nous avons encore de l'attachement pour ces objets sensibles que la lumière divipe nous fait mépriser *. € Je sens que je les aime, :> s'écrie Malebranche eu gémissaat. L'imagination est là aussi qui ébranle l'esprit par ses fantômes € caressants ou |terribles * , :> et Malebranche qui, doué d'un génie vif et brillant, connaissait bien les séductions de l'enchanteresse, la poursuit et la condamne