‹ La philosophie de MalebrancheChapitre 80 sur 237 · De Gènes, ad lîtU lib. V, cap. xvu · texte numérisé non relu

De Gènes, ad lîtU lib. V, cap. xvu

4. De civil, Dei, lib. IX, cap. xviiu-^De Gènes, imperf. lib., XVI. ^Deordine, lib. I, 18.

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tails, le monde est éternel à titre d'idée ; Dieu le voit possible avant de le faire réel, et cette possibilité suppose une intelligence souveraine et une souveraine puissance ; l'idée des choses, c'est leur possibilité éternelle, c'est leur essence connue et leur existence voulue ; c'est la connaissance de leur nature propre avec ses lois et ses conditions d'exist^ace, et c'est la puissance même de les faire exister substantiellement. Ainsi Dieu porte dans sa pensée le monde à la façon d'un poëme'qui serait conçu et tout fait dans l'esprit du poëte avant d'être écrit et représenté. Quand le poëme est écrit, l'idée est d'une certaine manière dans ces lettres où elle s'imprime, et même c'est elle qui communique à ces lettres mortes une sorte de vie ; quand le poëme est représenté, l'idée encore est d'une certaine manière dans les mouvements des acteurs et dans le son de leur voix j elle s'exprime par ces gestes et ces sons, et si grâce à eux elle prend une existence réelle, n'est-il pas vrai aussi que c'est elle qui en s'y exprimant leur communique un souffle de vie? image imparfaite, je le sais, de ce qu'est l'idée divine, mais image vive pourtant et même assez juste. Supposez que le poëte crée lui-même les êtres qui doivent représenter son poëme et réaliser les personnages conçus dans sa pensée, supposez que les ayant enfantés par son seul génie, sans aucun secours extérieur, il ait encore la vertu de leur don-

ner une réalité substantielle, alors ce poëte n'est plus un homme, c'est l'artiste souverain qui a fait l'univers.

Ainsi, tandis que Platon voit dans l'idée le principe intelligible de la généralité, le type rationnel qui permet de ramener à l'unité du genre la multitude des individus, saint Augustin y voit plutôt le principe intelligible de l'individualité, la conception rationnelle qui relie par une loi spéciale à chaque être les détails de l'existence de cet être K Mais comme toutes ces lois spéciales, comme toutes ces raisons des êtres sont ensemble présentes à la pensée divine, qui conçoit le plan du monde et Tordre universel, saint Augustin retrouve ainsi un principe de généralité, et sa théorie, conciliant sans effort les deux points de vue opposés, explique, ce semble, et l'essence spécifique et l'essence individuelle, l'intelligible dans l'univers et Tintelligible dans chaque être.

Saint Thomas d'Aquin a professé la même doctrine. Entendant par idée ou forme des choses l'exemplaire selon lequel les choses sont faites et leur représentation dans la pensée qui les connaît, il déclare que dans ces deux sens il y a en Dieu des idées. L'univers n'est pas le produit du hasard, mais l'œuvre de Dieu, et Dieu en créant sait ce qu'il

1. Voyez l'appréciation de Ritter dans VHist, delà philos. chréLy t. II, p. 287, 288. '

fait ; il faut donc que les idées des êtres préexistent dans son intelligence comme types et modèles de tout ce qu'il crée. Il n'y a point d'idées subsistant par elles-mêmes : « Dieu même est par son essence le modèle de tous les êtres, en sorte que l'idée n'est autre chose en Dieu que son essence même ^ » Mais la parfaite simplicité de l'intelligence divine n'empêche point la pluralité des idées. En effet, Dieu se propose pour fin l'ordre universel : il en a donc ridée dans son intelligence; mais on ne peut avoir l'idée d'un ensemble sans avoir l'idée des parties qui le composent. < Dieu donc , connaissant son essence parfaitement, la connaît, non-seulement selon ce qu'elle est en elle-même, mais selon qu'elle est participable par des créatures qui lui ressemblent en quelque manière comme à leur modèle , secundum quod est pariicipabilis secundumaUquem modum similltudinis a creaturis. Chaque créature a sa fordie intelligible propre, selon qu'elle participe en quelque manière à la divine essence qui en est représentative, unaquœque au--

1. Somme Ihéologique. Part. I, question xv, art. 1. « Necesse est quod in mente divina sit forma ad similltudinem cujus mundus est factus... Deus secundum essentiam suam est similitudo omnium rerum : unde idea in Deo nihil est aliud quam Dei essentia. » Matebranche s'est souvenu de cette dernière proposition dans le X* éclaircissement à la Recherche, Rép. à la 2« objection. On y lit en effet : a Les idé,es que Dieu a des créatures ne sont^ comme dit saint Thomas, que son essence, en tant qu'elle est participable ou imparfaitement imitable. »

tem creatura habet propriam speciem secundum quod aliquo modo participât divinœ essentiœ simiU^ tudinem.. Ainsi donc, en tant que Dieu connaît son essence comme imitable par telle créature, il connaît son essence comme la raison propre et l'idée de cette créature; et ainsi des autres: d'où il suit manifestement que Dieu conçoit plusieurs types d*êtres, ce qui est avoir plusieurs idées. Sic igitur in quantum Deus cognoscit suam essentiam ut sic imiiabilem a tali creatura^ cognoscit eam ut propriam rationem et ideam hujus crealurœ^ et similiter de aliis : et sic patet quod Deus intelligit plures ra^ tiones proprias plurium rerum, quœ sunt plures ideœ ^ » Ainsi les conceptions divines sont multiples; mais, quelles que soient les choses que Dieu pense, il les voit toujours comme des imitations de son essence très-simple, « des ressemblances de sa substance^, » des participations à sa perfection souveraine, et il connaît « au dedans de lui-même tous les êtres en considérant ses propres perfections qui les lui représentent ^. » Et non-seulement Dieu

1. Part. I, question xv, art. 2. C'est ce texte, si caractéristique, que Malebranche a commenté à sa manière dans la 'Recherche j liv. IV, eh. II, 2, et cité tout entier et exactement dans la préface de Tédition de 1696 des Enlr etiens.mélaphy signes, y oïtBlmssï quest. xvi, art. 6.

2. C'est la traduction que donne Malebranche. Rech, IV, ch, xi, 2.

3. Encore une phrase de Malebranche qui peut servir de traduction à saint Thomas. Voici le texte remarquable que Malebranche luimôme (/îec/t. liv. III, part. II, ch. iv) commente, en ayant soin de le citer en note, a Quumessentia Dei habeat quidquid perfectionis habet essentia cujuscumque roi alterius, et adhuc amplius, Deus in seipso potest omnia propria cognitione cognoscere. Propria enim natura

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connatt ce qu'il fait, et a dans sa pensée les exemplaires de ce qui existe, mais les possibles mêmes sont en lui à titre de choses intelligibles, rationes cognoscendi; car enfin ce que Dieu ne fait pas, mais pourrait faire, a une certaine nature propre, sans quoi ce ne serait rien du tout, et cette nature propre de ce qui n'est pas mais pourrait être, Dieu la connaît en lui-même. Il a donc des idées qui sont principes de production, princi-pia factionîs rerum^ ou idées pratiques^ et puis des idées qui ne sont que principes de connaissance, principia cognitionis^ ou idées purement spéculatii^esK De cette manière, tout ce qui est intelligiblea en Dieu sa raison, et il y a autant d'idées que de choses subsistantes et concevables; mais cette multiplicité n'est ni dispersion ni confusion. Un plan d'ensemble, reliant tous les détails, les ramène à l'ordre qui est harmonie et unité ^ ; et l'essence divine qui pense les choses et les contient éminemment ^ est unique et d'une parfaite simplicité.

uniuscujusque consislit secundum quod per aliquem modum divinam perfectionem participât. » Part. T, quest. xiv, art. 6.

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