Part. I, quest. xv, art
2. Part. I, quest. xv, art 2. Voir aussi I" et II® partie, quest. xciii, art. Ij rép. au l®*" arg. « In rationibus idealibus quœ respiciunt proprias naturas singularum rerum invenitur qusedam distinctio et pluralitas... Ea autem quse sunt in seipsis diversa, considerantur ut unum, secundum quod ordinantur ad aliquod commune. »
3. Quest. IV, art. 2. «Oportet omnium rerum perfectiones prœ- •existere in Dec secundum emiuentiorem modum... Deus est Ipsum
Malebranche déclare, comme Platon, que le sensible ne s'explique que par l'intelligible, que l'intelligible a une réalité distincte, indépendante, divine, que l'idée enfin, modèle éternel des choses, est le seul objet de la connaissance véritable. Puis il rattache, comme Plotin et saint Augustin, l'intelligible à rintelligence souveraine, et il veut que les idées soient en Dieu, qu'elles soient Dieu même. Mais quel sens précis donne-t-il au mot idée ? L'entend-il comme Platon ou comme saint Augustin, ou d'une autre façQn encore qui lui serait propre? Si l'on regarde les textes de près, on est frappé d'un spectacle curieux. Au début des Entretiens méia^ physiques y de quoi s'agit-il ? D'entrer dans le pays des idées, de se promener par la pensée dans un monde tout rempli de beautés intelligibles. Et dans ce monde que contemple-t-on? Les essences, dans l'acception toute platonicienne du mot ? Non pas, mais bien plutôt les essences individuelles. Dans les Conversations chrétiennes (conv. III), nous apprenons que Dieu < a fait toutes choses selon l'image ou idée vivante qu'il en a ; » et dans la Recherche delà vérité {[\y . \\\j part, ii, ch. iv), nous lisons que toutes les créatures, même les plus matérielles et les plus terrestres, sont en Dieu, quoique
esse per se subsistons : ex quo oportet quod totam perfectionem essendi in se contineat... Qusesuut diversa et opposita in seipsis, in Deo prœezistunt ut unum^ absque detiimento simplicitatis ipsnu* »
d'une manière toute spirituelle et que nous ne pouvons comprendre. » Voilà qui est net et décisif. L'idée, ce n'est pas le type commun à toutes les choses du même genre, c'est le modèle intelligible et la représentation éternelle dans la pensée divine de tout objet. Mais que l'on continue la lecture du premier Eniretieii sur la métaphjrsique. Bientôt, aux idées particulières une seule idée se substitue, qui les comprend toutes : l'étendue intelligible, archétype du monde matériel. De même, dans la Recherche de la vérité^ que l'on passe du sixième chapitre au huitième, on voit que : c l'essence d'une chose étant ce qu'il y a de premier dans cette chose, ce qui en est inséparable, et d'où dépendent toutes les propriétés qui lui conviennent, » l'essence de la matière, c'est l'étendue, et qu'en elle consiste € l'être même de la matière. > Enfin, qu'on lise le X^ Éclaircissement à la Recherche: « Je n'ai pas prétendu précisément, dit Malebranche, qu'il y eût en Dieu certaines idées particulières qui représentassent chaque corps en particulier. » Ici toutes les idées particulières sont définitivement remplacées par l'étendue intelligible. L'essence ou l'idée est donc redevenue un principe de généralité. Tout à l'heure Malebranche parlait comme Plotin et saint Augustin ; maintenant il semble parler comme Platon. Je dis : // semble, car si c'est prendre l'idée au sens platonicien que d'y voir le type générique des
choses, c'est s'éloigner entièrement de Platon que de vouloir que ce type soit unique pour tous les êtres matériels, puisque c'est supprimer toute distinction entre les essences.
Ainsi , on a raison de rapprocher Malebranche de Platon, si l'on veut dire seulement qu'il a des aspirations platoniciennes, qu'il est dédaigneux des sens, épris du monde idéal, enfin que c'est un esprit de même race, de même famille. Mais, vues de près, les théories des deux philosophes n'offrent pas moins de ditférences que d'analogies. S'ils parlent l'un et l'autre des idées et" du monde intelligible, ce langage n'a pas, dans la Recherche de la vérité, dans les Entretiens métaphysiques, dans les Méditations chrétiennes, le même sens que dans la République, le Phèdre ei le Banquet. Platon, lisant les ouvrages de Malebranche, trouverait son moderne disciple bien souvent infidèle. Avec Plotin, les ressemblances sont nombreuses et frappantes ; dans les passages des Ennéades que nous avons cités plus haut, il y avait des phrases entières qu'on eût pu croire de Malebranche; mais dès que la théorie de l'étendue intelligible se montre, le désaccord commence. Avec saint Augustin ^ les rapports sont nombreux et intimes, la parenté évidente et sans cesse reconnue par Malebranche lui-même. Ce sont manifestement les écrits de saint Augustin qui l'ont initié aux secrets du monde intelligil^e.
THÉORIE DE LA CONNAISSANCE. d99
et Texamen attentif des textes aussi bien que les conjectures tirées de la marche ordinaire de l'esprit, tout semble établir que, conduit aux idées par ce Père, il a dû tout d'abord les entendre vaguement dans le même sens et y voir comme lui les essences individuelles. Mais le jour où il a voulu approfondir sa propre pensée et se l'expliquer nettement, il a interprété en cartésien la doctrine de son maître, ramenant à l'étendue intelligible toutes les idées des êtres matériels, parce que, selon Descartes, l'essence de la matière, c'est l'étendue. C'est de la même manière qu'il a pu faire à saint Thomas certains emprunts d'expression , se croire d'accord avec lui, l'invoquer plusieurs fois conjme un appui, tout en soutenant une doctrine très-différente de celle que nous trouvons dans la Somme. On ne peut pas affirmer plus nettement que saint Thomas la pluralité des idées ; Malebranche semble ne l'admettre qu'à la condition de l'expliquer ensuite par l'étendue intelligible, qui la détruit. II est donc en dissentiment avec saint Thomas, aussi bien qu'avec saint Augustin ; mais c'est à son insu et sans en avoir même le soupçon . Il rencontre dans la Somme de brèves et puissantes formules qui le frappent; il s'en empare, les transporte dans ses théories, et en fait le résumé net et l'expression vive de ses propres pensées. Ce grand contempteur des scolastiques parle souvent le langage de leur
plus illustre représentant. Là il apprend à dire que la substance divine peut être considérée et selon ce qu'elle est et selon qu'elle est imitable ou participable * par les créatures ; là il trouve cette proposition qu'il répétera si souvent, à savoir que Dieu, qui est absolument simple, renferme éminemment toutes les perfections des choses créées, et plus encore ^; là il lit que la divinité est l'être des être», non par essence, mais en tant qu'elle en est la source et l'exemplaire ^. On pourrait multiplier les rapprochements. Mais dans saint Thomas, non plus que dans saint Augustin, dans Plotin ou dans Platon, il n'y a rien qui ressemble à la théorie de l'étendue intelligible. C'est une conception qu'un cartésien platonisant pouvait seul avoir : après quelques hésitations Malebranche l'a eue, et s'y est arrêté.
Il y a donc deux parts à faire dans la philosophie des idées : il y a un certain nombre de points établis avant qu'il soit question de l'étendue intelligible, et demeurant indépendants de cette théorie; et puis il y a cette théorie elle-même. Voilà ce qu'il faut bien distinguer. Malebranche soutient que
1. Saint Augustin dit que les biens finis et imparfaits participent au Bien suprême, et le mot de participation était dans la tradition platonicienne. Mais saint Thomas l'emploie, en parlant des idées, avec une précision et une force singulières, et dans des textes que Malebranche a lui-même cités.