‹ La philosophie de MalebrancheChapitre 82 sur 237 · Voirie texte cité plus haut p. 195, note · texte numérisé non relu

Voirie texte cité plus haut p. 195, note

3. Part. I, quest. m, art. 8. «Deitas dicitur esse omnium effective et exemplariteTf non autem per essentiam. »

l'essence et la possibilité des êtres sont indépendants de l'existence de ces mêmes êtres, que ces essences et ces possibilités, lors même que nous ne les voyons pas, subsistent toujours à titre d'idées étemelles, et que la réalité de ces possibles doit être fondée, selon l'expression de Leibnitz, dans quelque chose d'actuel, c'est-à-dire en Dieu. Il comprend que les êtres créés ne sont intelligibles que parce que Dieu les pense éternellement, et il voit que cette pensée éternelle enveloppe la puissance de créer ce qu'elle connaît ; il comprend que sans Dieu, non-seulement rien n'existerait, mais rien ne serait possible, et il voit que la simple possibilité suppose une éternelle intelligence et une puissance étemelle. Voilà ce que, d'accord avec saini Augustin, il établit avec force dans tous ses ouvrages. Mais à cette doctrine, la théorie de l'étendue intelligible vient s'ajouter comme éclaircissement et comme développement. Les idées sont distinctes des choses : cela veut dire que, outre l'étendue locale, matérielle, sensible, il y a une étendue idéale, intelligible, laquelle est infinie. Les idées sont les modèles éternels des êtres créés : cela signifie que rétendue intelligible est le modèle sur lequel tous les corps sont formés. Les idées sont divines et subsistent en Dieu dont la pensée connaît tout et la puissance peut tout faire ; traduisez ainsi : l'étendue intelligible, infinie et divine, est Dieu même,

c'est la substance divine en tant qu'elle a rapport aux êtres matériels, en tant qu'elle est représentative des corps et particîpable par eux. Voilà ce que Malebranche, se séparant de saint Augustin, répète toujours et prétend établir comme une chose essentielle et indubitable ^

Ne faut-il voir dans cette théorie étrange et obscure qu'une aberration métaphysique, et à ce titre en sourire et puis la laisser là? Non, elle vaut la peine d'être considérée. C'est l'effort original d'un esprit profond et hardi aux prises avec une grave difficulté. Est-ce assez pour expliquer la matière de placer en Dieu une idée éternelle qui y corresponde et d'ajouter que Dieu a éternellement la puissance de créer des corps? Malebranche ne le croit pas. 11 veut trouver dans la substance divine quelque chose qui y soit, d'une manière infinie, ce que les corps sont avec des limites ; quelque chose qui soit divinement l'analogue de ce qui existe dans l'univers. Comment Dieu aurait-il l'idée de la matière, comment pourrait-il créer des corps, s'il n'était pas lui-même, par la nécessité de sa nature, substantiellement, non pas matière ou corps, mais réalité infinie possédant en soi tout ce que dans la matière et dans le corps il y a de positif^. 11 s'agit

1 . Outre les passages cités plus haut, voir les Entret, métaph, i et II. — VIII, 8 et 9. — EnireU sur la mort, i. — Médit, chrét. ix.

2. M Les qualités du corps n*ont rien de commun avec celles de l'esprit ; car le corps ne peut penser, ni l'esprit être étendu. Mais

donc de trouver dans l'Etre absolu, plus que l'idée des créatures matérielles, plus que la puissance de les faire, mais ce qui apparaît comme le principe même et la raison de cette idée et de cette puissance, ce par quoi cet Etre est lui-même d'une manière infinie, nécessaire et parfaite, ce que les choses matérielles sont d'une manière finie, contingente et défectueuse. C'est jusque-là que Malebranche veut aller. Et, comme dans les théories cartésiennes, l'essence de la matière, c'est l'étendue, Malebranche déclare que Dieu, qui a l'idée des corps et peut créer des corps, est étendu, aussi bien que les corps, sans être corps. Dieu renferme dans la simplicité de son être les idées de toutes choses; ce n'est pas assez dire, il renferme dans la simplicité de son être tous les êtres particuliers, en ce sens qu'il est participable par eux et qu'ils ne sont réellement que par leur participation à sa substance infinie. Il est à la fois un et toutes choses. L'étendue intelligible, c'est donc Dieu même, non pas tout Dieu, si je puis m'exprimer ainsi, mais

l*un et l'autre participent à y être divin. Dieu, qui leur donne leur réalité, la possède ; car il possède toutes les perfections des créatures sans leurs limitations. Il connaît comme les esprits , il est étendu comme les corps, mais tout cela d'une autre manière que ses créatures.» Entret, métaph, viii, 6. — «La substance de l'âme n'a rien de commun avec la matière. L'esprit ne renferme point les perfections de tous les êtres cfu'il peut connaître. Mais il n'y a rien qui ne participe à l'être divin. » Entret. métaph. v, 3. — Toutes les créatures ne sont que les participations imparfaites de l'être divin, » {Recherche de la Vérité j liv. III, part, ii, ch. vi.)

Dieu vu selon le rapport qu'il a aux créatures matérielles, en tant qu'il pense ces créatures, en tant qu'il peut leur donner l'être, c'est-à-dire au fond en tant qu'il est lui-même l'être où elles puisent toute leur réalité empruntée, et enfin, si je l'ose dire, en tant qu'il est leur être ^ Tel est le sens

.1. «.L'étendue est une réalité, et dans Tinfini toutes les réalités s*y trouvent. Dieu est donc étendu, aussi bien 'que les corps, puisque Dieu possède toutes les réalités absolues, ou toutes les perfections; mais Dieu n*est pas étendu comme les corps ; car il n'a jpas les limitations et les imperfections de ses créatures... Dieu est étendu aussi bien que les corps ; mais il n'y a point de parties dans sa substance. Une partie n'enferme point, comme dans les corps, le néant d'aucune autre, et le lieu de sa substance n'est que sa substance même. Il est toujours un et toujours infini, parfaitement simple, et composé^ pour ainsi dire, de toutes les réalités ou de toutes les perfections. C'est que lo vrai Dieu, c'est l'être, et non tel être... C'est l'Être sans restriction^ et non l'être fini, l'être composé, pour ainsi dire, de l'être et du néant. » {EntreL métaph. ix, 7.) — 11 faut remarquer que Malebranche établit entre l'immensité divine et l'étendue intelligible une différence qu'il déclare infinie. « L'immensité de Dieu, c'est sa substance même répandue partout, et partout tout entière, remplissant tous les lieux sans extension locale. Voilà tout ce que je prétends être tout à fait incompréhensible. Mais l'étendue intelligible n'est que la substance de Dieu, on tant que représentative des corps, et participable par eux avec les limitations ou les imperfections qui leur conviennent, et que représente cette même étendue intelligible, qui est leur idée ou leur archétype... Rieii n'est plus clair que l'étendue intelligible. Rien n'est plus intelligible que lès idées des corps, puisque c'est par elles que nous connaissons fort distinctement, non la nature de Dieu, mais la nature de la matière... Tous les attributs absolus de la Divinité sont incompréhensibles à l'esprit humain, quoiqu'il puisse clairement comprendre ce qu'il y a en Dieu de relatif à des créatures, je veux dire les idées intelligibles de tous les ouvrages possibles... Une étendue corporelle infinie... n'aurait encore rien de divin; car Dieu n'est pas l'infini en étendue, c'est l'infini tout court, l'Être sans restriction. Or, c'est une propriété de l'infini qui est incompréhensible à l'esprit humain, d'être en même temps un et toutes choses ; composé, pour ainsi dire, d'une infinité de perfections, et tellement simple, que chaque perfection qu'il possède renferme toutes les autres sans aucune distinction réelle. » {Entret, métaph. viii, 8 et 9.)

profond de cette théorie, voilà pourquoi Maiebranche y revient sans cesse et y attache une si grande importance. On peut, on doit la trouver étrange et périlleuse : mais quand on a essayé de s^'en rendre compte, on ne peut plus la dédaigner comme une rêverie sans intérêt. On voit bien que d'un concept vide obtenu par abstraction, elle fait la réalité même, et qu'elle confond ce pur abstrait avec Dieu; on voit encore que, poussée à ses dernières conséquences, elle ne laisse rien à l'étendue créée qui la distingue réellement de l'étendue intelligible^ et qu'ainsi elle incline au spinozisme. Mais aussi comment oublier que, tandis que dans Spinoza, l'étendue indéterminée, attribut infini de la Substance universelle, se développe et se manifeste dans ses modes qui sont les corps, Malebrancbe maintient entre « les attributs essentiels des choses et les circonstances de leur existence',» entre les idées éternelles et les substances créées, une distinction qu'il juge ineffaçable, veut que l'étendue matérielle soit un ouvrage libre de Dieu, et prétend, par l'étendue intelligible, non pas remonter à l'unique substance d'où sortirait l'uni-

1. Méd, chrét. ix, 12. — Voyez aussi Rép. à M. Régis, ch. 2. tt Gomme tous les corps particuliers sont composés d'une étendue ou matière commime et générale, et d'une forme particulière, de même les idées particulières des corps ne sont faites que de l'idée générale de l'étendue, vue sous des formes ou par des perceptiçns intellectuelles ou sensibles toutes différentes. »

vers, mais trouver dans les profondeurs de l'Etre divin la raison dernière de l'existence matérielle? Cette vue bien digne d'un métaphysicien et cette résistance aux entraînements de la logique donnent à la théorie que nous interprétons une grandeur véritable et un cachet original.

En résumé, Malebranche appelle idée ce que Descartes appelle essence ; puis dépassant Descartes, il établit avec Platon la réalité éternelle des idées, avec Plotin, saint Augustin et saint Thomas, leur existence en Dieu, Arrivé là, qu'entend-il au juste par l'essence x)u l'idée? Si d'abord il semble admettre avec saint Augustin qu'il y a autant d'idées que d'êtres, bientôt il ne voit plus dans les différentes idées des choses matérielles, que les limitations d'une idée universelle, unique, qui est celle de l'étendue : cartésien alors, en ce qu'il considère l'étendue comme l'essence de la matière, platonicien en ce qu'il donne à cette idée une réalité intelligible et divine, mais aussi en désaccord avec Descartes qui ne voit dans les idées que des façons -de penser de l'esprit humain, et dans les essences que des ouvrages de la volonté divine, en désaccord avec Platon, qui admet autant d'idées qu'il y a de types génériques. Lors donc que Malebranche parle des idées, on est toujours tenté d'entendre ce mot au sens de saint Augustin, et sa théorie semble

s'expliquer à merveille de cette manière-là, mais toutes les fois qu'il parle d'étendue intelligible, tout change, les mêmes mots prennent une autre signification ; la pensée du philosophe est là sous sa forme précise, arrêtée, systématique : le sens du mot idée n'est plus douteux. Ces variations qui se produisent dans l'esprit du lecteur, n'auraientelles pas leur cause dans les textes mêmes ? et n'y aurait-il pas eu dans l'esprit de Malebranche une sorte de conflit inaperçu entre deux théories diverses? On le dirait bien : seulement cette opposition lui échappe, et le jour même où elle lui est signalée par Arnauld, il ne consent pas à s'en troubler, et ne semble pas la voir. C'est qu'à ses yeux, l'étendue étant l'essence de la matière, dire : « toutes les idées sont en Dieu, » ou dire : « l'étendue intelligible est en Dieu, » c'est soutenir la même chose, avec cette différence que dans le second cas on parle d'une manière générale. Mais ce concept général, il le traite comme une réalité : pour lui, l'abstraction la plus haute, et partant la plus vide, coïncide avec l'être à son degré suprême, et l'étendue intelligible se trouve enfin être Dieu même considéré selon le rapport qu'il a aux êtres matériels.

Nous savons maintenant ce que sont les idées pour Malebranche. Des idées ou essences il distingue les vérités. Qu'est-ce pour lui que la vérité? et par quel lien la rattache-t-il à Dieu? Voilà ce que nous devons examiner, en comparant sur ce point les vues de Malebranche et celles de Descartes.

Écoutons d'abord Descartes. Si deux et deux font quatre, c'est parce que Dieu le veut. Dieu a disposé les vérités éternelles de la même manière qu'il a créé toutes choses, c'est-à-dire comme cause efficiente et totale. « 11 est aussi bien l'auteur de l'essence comme de l'existence des créatures; or cette essence n'est autre chose que ces vérités

éternelles Vous demandez qui a nécessité

Dieu à créer ces vérités : et je dis qu'il a été aussi libre qu'il ne fût pas vrai que toutes les lignes tirées du centre à la circonférence fussent égales, comme de ne pas créer le monde, et il est certain que ces vérités ne sont pas plus nécessairement conjointes à son essence que les autres créatures*. » Après cette étrange déclaration, comment Descartes

l . Lettre 45«, édit. Garnier.— Voir encore la lettre 47« (au P. Mersenne), où nous lisons: «< Pour les vérités étemelles, je dis derechef

peut-il encore avoir confiance dans la vérité; et quand il la fait dépendre d'une volonté toute-puis-* santé que rien ne règle, comment ne craint-il . pas que toutes les notions de l'esprit soient bouleversées d'un moment à l'autre par un caprice divin, comment peut-il avoir foi dans l'évidence et dans la lumière naturelle, se rassurer contre le doute par un appel à la véracité divine, déclarer immuables et éternelles les essences, parler enfin de vérité et de raison? C'est qu'il croit à la perfection divine : Dieu, l'être parfait, ne défera pas les lois qu'il a lui-même établies; Dieu, nature parfaite et immuable, détermine par un acte libre la vérité et la bonté des choses, et quand elles sont une fois déterminées, il ne les change point. JSa perfection est l'infaillible garantie des vérités que l'on appelle éternelles. « Tout ainsi que les poëtes, dit Descartes, feignent que les destinées ont bien à la vé-

que ^uni tanium verœ aut possibiles quia Deus illas veras aut po.^ sibiles cognoscii^ non aulem contra veras a Deo cognosci, quasi independenter ah illo sint vers. » Ces derniers mots sont excellents; mais Descartes, pour les expliquer, ajoute que les vérités mathématiques, par exemple, sont quelque chose de sujet à la puissance incompréhen- Hble de Dieu. C'est ce qu'il déclare de la façon la plus nette dans une autre lettre (la 71«) au même P. Mersenne, où il dit : « C'est parler de Dieu comme d'un Jupiter ou d'un Saturne, et l'assujettir au Styx et aux destinées que de dire que ces vérités sont indépendantes de lui. Ne craignez points je vous prie, d'assurer et de publier partout que c'est Dieu qui a établi ces lois en la nature^ ainsi qu'un roi établit les lois en son royaume, » Dans la lettre 48® (à Amauld)^ il écrit . « Je n'ose pas même dire que Dieu ne peut faire une montagne sans vallée. » Voyez enfin la lettre 58« et la Réponse aux 6** objections, 11-13.

rite été faites et ordonnées par Jupiter, mais que depuis qu'elles ont une fois été par lui établies, il s'est lui-même obligé à les garder ; de même je ne pense pas à la vérité que les essences des choses et ces vérités mathématiques que l'on en peut conclure, soient indépendantes de Dieu, mais néanmoins je pense que parce que Dieu l'a ainsi voulu et qu'il en a ainsi disposé, elles sont immuables et éternelles ^ » On ne peut s'empêcher de répondre à Descartes que la vérité étant fondée sur la volonté de Dieu et cette volonté étant libre, la vérité aurait pu être autre qu'elle n'est, ce dont il convient, et qu'elle pourrait bien être changée, ce dont il devrait convenir. Elle n'existe que par un décret arbitraire de la toute-puissante volonté du Créateur, Dire que cette volonté sage ne peut pas vouloir changer la vérité, c'est se contredire soi-même; car cette volonté, telle qu'elle est supposée, ne connaît aucune loi, aucune règle différente d'elle-même;* elle fait la vérité : souverainement libre, ne peutelle pas défaire ce qu'elle a fait? Quelle force s'y oppose? A cette argumentation. Descartes répondrait toujours en invoquant la perfection divine. De toutes les idées rationnelles, l'idée du parfait est la seule qu'il ait approfondie, la seule dont il ait bien connu les caractères, bien marqué l'origine. Nécessité, immutabilité, éternité, tous ces carac-

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