Éclairciss.x
son maître et en montre le faible. « Certainement, dit-il, si les vérités et les lois éternelles dépendaient de Dieu, si elles avaient été établies par une volonté libre du Créateur; en un mot, si la raison que nous consultons n'était pas nécessaire et indépendante, il me parait évident qu'il n'y aurait plus de science véritable et qu on pourrait bien se tromper si l'on assu-
raît que l'arithmétique ou la géométrie des Chinois est semblable à la nôtre. Car enfin, s'il n'était pas absolument nécessaire que deux fois quatre fissent huit, ou que les trois angles d'un triangle fussent égaux à deux droits, quelle preuve aurait on que ces sortes de vérités ne seraient point semblables à celles qui ne sont reçues que dans quelques universités ou qui ne] durent qu'un certain temps? Voiton clairement que Dieu n'a pas pu vouloir certaines choses pour un certain temps, pour un certain lieu, pour certaines personnes ou pour certains genres d'êtres; supposé, comme on le veut, qu'il ait été entièrement libre et indifférent dans cette volonté? Pour moi, je ne puis concevoir de nécessité dans l'indifférence, je ne puis accorder ensemble deux chpses si opposées. » Et Malebranche montre que ce décret divin qui assure, selon Descartes, l'immutabilité aux vérités et aux lois éternelles est une pure fiction de l'esprit. On aperçoit tout d'abord d'une simple vue et avec évidence que la nature des idées intelligibles, des vérités et des lois éternelles est
immuable, nécessaire, indépendante. Mais, quand on ne veut pas en chercher Torigine là où elle est, c'est-à-dire dans la divine sagesse, alors, « sachant que Dieu est la cause de toutes choses, on se croit obligé d'imaginer un décret pour assurer Timmuta- * bilité à des vérités qu'on ne peut s'empêcher de reconnaître pour immuables. » Or, « si ce n'est pas un ordre nécessaire que l'homme soit fait pour son auteur, et que notre volonté soit conforme à l'ordre qui est la règle essentielle et nécessaire de la volonté de Dieu; s'il n'est pas vrai que les actions soient bonnes ou mauvaises, à cause qu'elles sont conformes ou contraires à un ordre immuable et nécessaire...., enfin, si tous les hommes n'ont pas naturellement une idée claire de l'ordre, mais d'un ordre tel que Dieu même ne peut vouloir le contraire de ce que cet ordre prescrit, parce que Dieu ne peut pas vouloir le désordre, certainement je ne vois plus que confusion partout. Car que peuf-on trouver à redire dans les actions les plus infâmes et les plus injustes des païens auxquels Dieu n'avait pas donné de lois? Quelle sera la raison qui osera les juger, s'il n'y a point de raison souveraine qui les condamne, s'il n'y a point d'ordre immuable, de loi indispensable selon laquelle on les doit juger? » Non, les vérités et les lois éternelles ne dépendent point d'un décret arbitraire de Dieu : elles sont immuables et nécessaires. « Il a toujours été vrai
que deux et deux font quatre , il est impossible que cela devienne faux. » De même, « c'est un ordre immuable que les esprits soient plus nobles que les corps, f> qu'il faille préférer son ami à son chien. « Cela est clair, sans qu'il soit nécessaire que Dieu, comme souverain législateur, ait établi ces vérités, ainsi que le dit M. Descartes dans sa réponse à la sixième objection contre ses Médita-' Uons métaphysiques. »
En contredisant ainsi Descartes, Malebranche se . montrait le fidèle disciple de saint Augustin. Dans tous les écrits de ce Père, et spécialement dans le De Magistro, l'immutabilité et la souveraineté de la vérité éternelle est hautement proclamée. C'est une lumière qui éclaire tous les hommes, une règle qui s'impose même aux impies et les condamne quand ils s'en écartent, un maître intérieur qui instruit, sans bruit de paroles, ceux qui le consultent, et reprend encore, malgré eux, ceux qui le méprisent. C'est le soleil des esprits; c'est la sagesse éternelle de Dieu, le Verbe divin, la substance divine (qui illumine nos âmes et les vivifie ^ Saint
1. De Trinitalej lib. xiii, cap. 15. «Ab illa incommutabilis luce veritatis, etiam impius, dum ab ea avertitur, quodammodo tangilur...» et le reste qui est très-beau. — Confess. lib. x, cap. 26. « Ubique Veritas praesidet omnibus consulentibus te...» — Ihid, lib. xi, cap. 3. « lotus in domicilie cogitationis, necHebrœa, necGneca, nec Latina, nec Barbara veritas, sine oris et linguae organis, sine strepitu syllabarum... » — SoliLy l. « Deus inteliigibilis lux, in que, et a que, et per quem intelligibiliter lucent qusB inlelligibiliter lucent omnia. » — In Joannem tract, 23. « Insinuavit nobis Ghristus animam humanam
Thomas, à son tour, déclare que Dieu est la vérité première et suprême : car l'intelligence est vraie par la ressemblance de ses conceptions avec les choses, et les choses sont vraies par la conformité de leur être avec l'intelligence ; or, en Dieu l'être est conforme à Pintelligence, ou plutôt l'être etl'intelligence ne font qu'un {esse ejus est ipsum suum intelligere) ^ et son intelligence est la mesure et la cause de tout autre être et de toute autre intelligence '• Et comme l'entendement divin est éternel et immuable, toutes les vérités ont dans cet entendement qui les conçoit et les fait être, l'éternité et l'immutabilité ^.
Malebranche développe la même doctrine dans
et mentem rationalem non vegetari, non illuminariy non beatiûcari, nisi abipsa substantia Dei, n—Epùt. 101. « Quum hoc (c'est-à-dire ce qui est déraisonnable) Deum non posse dicimus, non derogamus potestati ejus, sed seternitatem veritatemque laudamus. » — Conlra Faust. Manich.y lib. XXVI, cap. v. Semper verum erit fuisse iilud quod erat, et non est... Huic veritati Deus non potest adversari, in quo est ipsa summa et incommutabilis veritas , quo illustratur ut sit, quidquid in quorumque animis et mentibus veri est. » — De Trinit., lib. XV, cap. XIV. « Hoc (l'absurde ou le mal) non potest; nec est inûrmitas ista^ sed ûrmitas, qua falsa esse non potest veritas. »
1. Somme Ihéolog, I, xvi, art. 5, 7 et 8j xxv, 4; et puis I'® et II® part., xc, 1 ; xci, 1 et 2; xciii, 1, 2 et 3. Là est la théorie de la loi. « La loi est une règle et une mesure des actes, selon laquelle chacun est obligé à agir ou à n'agir pas ; or la règle et la mesure n'appartiennent qu'à la raison; la volonté, pour avoir force de loi, doit être réglée par la raison, La loi éternelle, c'est la raison divine elle-même ; la loi naturelle est une sorte de participation à la loi éternelle dans la créature raisonnable. La volonté divine, prise en ellemême, étant l'essence môme de Dieu, n'est point soumise à la loi éternelle, mais est la même chose que cette loi. Mais ce qu'elle veut par rapport aux créatures est soumis à la loi éternelle, puisque la raison en est dans la divine sagesse. »
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tous ses ouvrages : « Mon fils, dit le Verbe éternel à son disciple, dans les Méditations chrétiennes^ mon fils, je vois bien que tu as de la peine à te défaire de tes préjugés et à t'empêcher de juger de Dieu par toi-même. Comme tu voudrais bien n'avoir point de loi, tu crains d'en donner une à Dieu ; et parce que tu préfères la puissance et l'indépendance à la sagesse et à la justice, tu ferais plutôt Dieu injuste et bizarre que de le soumettre à mes lois. Mais, prends garde ; lorsque Dieu suit la raison, lorsqu'il obéit à l'ordre, il ne suit que sa propre lumière, il demeure indépendant. Ta sagesse et ta raison n'est pas ta propre substance; tu n'es pas ta lumière à toi-même. Mais comme je suis consubstantiel à mon Père, la raison, la sagesse, l'ordre, la loi de Dieu, c'est sa propre substance : de sorte qu'il se soumet à. mes lois et demeure absolu et indépendant*. »
Nous trouvons encore le même langage dans le Traité de morale. « Il est évident, ditMalebranche, qu'il y a du vrai et du faux, du juste et de l'injuste; et cela à l'égard de toutes les intelligences. Que ce qui est vrai à l'égard de l'homme est vrai à l'égard de l'ange et à l'égard de Dieu même ; que ce qui est injuste ou dérèglement à l'égard de l'homme est aussi tel à l'égard de Dieu même -... Les souverains