Entret. métaph. vin, il
vines C'est tout renverser que de prétendre que
Dieu soit au-dessus de la raison, et qu'il n'a point d'autre règle dans ses desseins que sa pure volonté. Ce faux principe répand des ténèbres si épaisses, qu'il confond le bien avec le mal, le vrai avec le faux, et fait de toutes choses un chaos où l'esprit ne connaît plus rien. » Et Malebranche ajoute avec ironie : « Il est bon d'avoir les -yeux au haut de la tète, mais ils eussent été aussi sagement placés partout ailleurs, si Dieu les y avait mis. Qu'on renverse donc le monde, qu'on en fasse un chaos : il sera toujours également admirable, puisque toute sa beauté consiste dans sa conformité avec la volonté divine, qui n'est point obligée de se conformer à l'ordre. Mais quoi! cette volonté nous est inconnue. Il faut donc que toute la beauté de l'univers disparaisse à la vue de ce grand principe, que Dieu est supérieur à la raison qui éclaire tous les esprits, et que sa volonté toute pure est l'unique règle de ses actions ^ »
Ces textes nombreux prouvent que Malebraiiche a bien mieux connu que Descartes les caractères propres aux vérités rationnelles, et bien mieux compris par quel lien elles se rattachent à Dieu. Nécessaires et immuables, c'est de l'essence divine qu'elles dépendent et non delà volonté du Créateur.
1. Entrei. métaph, ix, 13. — Voyez aussi la belle préface delà Recherche de la Vérité,
Mais enfin, en quoi consiste ce lien même? Malebranche, avec une heureuse hardiesse, essaie de l'expliquer d'une manière précise. Toutes les idées sont présentes à la pensée divine. Entre ces idées, il y a des rapports nécessaires et immuables, et ces rapports sont de deux sortes : les uns sont des rapports de grandeur, les autres des rapports de perfection. Deux et deux font quatre, les triangles qui ont même base et qui sont entre mêmes parallèles, sont égaux, voilà des rapports de grandeur. Une bête est plus estimable qu'une pierre et moins estimable qu'un homme, voilà des rapports de perfection*. Les rapports de grandeur sont entre les idées de même nature, comme entre l'idée d'une toise et l'idée d'un pied ; et les idées des nombres mesurent ou expriment exactement ces rapports, s'ils ne sont incommensurables. Les rapports de perfection sont entre les idées des êtres ou des manières d'être de différente nature, comme entre le corps et l'esprit, entre la rondeur et le plaisir. Mais on ne peut mesurer exactement ces rapports. Il suffit seulement que l'on comprenne que l'esprit, par exemple, est plus parfait ou plus noble que le corps, sans savoir exactement de combien ; et l'on n'en doutera pas, si l'on sait bien distinguer l'âme du corps, et si l'on compare ce qui arrive au corps
l. Traité de Morale, I, ch. i, 6, 13.
avec les propriétés admirables de l'esprit '. ÀinsE, entre les idées intelligibles que renferme la substance divine, il y a des rapports réels et intelligibles, lesquels se trouvent aussi contenus dans cette substance infinie : ces rapports, Dieu les voit éternellement en lui-même. Or ces rapports ne sont autre chose que les vérités ; mais les rapports de grandeur sont des vérités purement spéculatives qui n'excitent par leur évidence que des jugements; les rapports de perfection sont des vérités pratiques qui excitent en outre des mouvements. Je vois avec évidence que deux et deux font quatre. Ce rapport réel d'égalité se montrant à mon esprit, je suis éclairé, et voilà tout; cette vérité n'excite dans mon âme aucun mouvement, ni amour, ni haine, ni estime, ni mépris ^. Il en est de même de tous les rapports de grandeur ^, ce sont des vérités toutes pures, abstraites, métaphysiques. Au contraire, les rapports de, perfection ne peuvent se montrer clairement sans apparaître comme la règle inviolable de tous les mouvements de l'esprit. L'homme vaut mieux que la bête, c'est une vérité ; mais cela n'est pas seulement une vérité spéculative : « c'est un rapport d'inégalité en perfection qui exige, nonseulement que l'esprit s'y rende, mais que l'amour