CL Principes, L.I, S. 14, Prop. XLVI, Scholie
dans Télude de problèmes mal connus, mais les conceptions sur lesquelles elles se fondent n'ont rien d'immuable ni d'absolu. A vrai dire la physique mathématique est beaucoup plus générale que le mécanisme, elle le renferme comme cas particulier. Tandis que chez Démocrite ou chez Descartes ce cas est posé, dès le début de la science, comme le cas type auquel doivent se réduire tous les autres, c'est subsidiairement et à la fin de la science que Newton l'introduit. La physique de Newton accepte le mécanisme, parce que le mécanisme est une partie de la science. Mais, mathématique et positive avant tout, elle emploie des méthodes générales indépendantes de toute hypothèse mécaniste.
La méthode expérimentale de Newton est souvent caractérisée d'un seul mot. Newton, dit-on, bannit toute hypothèse, et par là il a tracé sa voie à la physique moderne.
H y a dans cette manière de voir une part de vérité, mais on verra bientôt qu'elle n'est pas la vérité tout entière. C'est d'ailleurs une illusion de croire (pie les méthodes nécessaires à la science puissent être entièrement aperçues par un savant de génie, de sorte que la science n'ait qu'à appliquer indéiîniment ces méthodes une fois découvertes. La logique scientifique ne procède pas avec une telle simplicité. Les idées que le savant se fait à un moment donné sur le rôle et la valeur des hypothèses, sur 1 interprétation des expériences, sur l'usage du calcul, son sujettes à variation et à perfectionnement. La manière dont nous concevons une théorie physique ne reste pas immuable tandis que les théories changent. Au fur et à mesure que le contenu de notre science s'enrichit d'éléments nouveaux, nos vues sur les méhodes scientifiques se modifient pour s'adapter à ces exemples. C'est pour cela que la logique scientifiipie n'est pas une onivre qui puisse sortir des conceptions, même géniales, d'un savant. Les idées de Newton ou de Claude-Hernard sur l'utilité de tel ou tel priiicipc, sur la généralité de tel ou tel procédé, sur les dangers de telle ou telle analogie, peuvent être intéressantes pour celui qui reconstruit l'histoire des sciences : il est impossible qu'elles demeurent éternellement vraies pour le savant même.
C'est qu'une méthode scientifique n'est j)as quelque chose riuTronpjMiisfe; séparer de son temps. Les idées que nous nous laifeon5''fl'(!qToque en époque sur la valeur comparée des
méthodes dépendent moins du raisonnement abstrait par lequi^l nous en posons les aVfinlages et les défauts que des exemples mis sous nos yeux par la science contemporaine. La pliysique d'Aristote, qui nous semble aujourd'hui dépourvue de logique, a pu préférer ia méthode métaphysique à toute autre, parce que seule à cette époque, cette méthode permettait d introduire un certain ordre dans des phénomènes mal connus. Au moyen Tige, les entités physiques ont répon<iu aux exigences de la logique scientifique, parce qu'on ne possédait pas d'autre moyen de ramener les faits à des forces élémentaires. La physique cartésienne a pu se servir d'hypothèses qui semblent aujourd'hui très invraisemblables, parce que grâce à de telles hypothèses Descartes réalisait un systi»me déductif. A son tour Newton a pu rejeter toute hypothèse parce que de son temps les mesures positives avaient atteint un «'issez haut degré de perfection pour que l'esprit arrivât à se satisfaire de la substitution des lois numériques aux causea substantielles. Mais si c'est là un progrès véritable, on ne peut l'apprécier qu'en se rephiçant dans le milieu scientiliquc où vivait Newton. Il faut examiner si les idées de Newton sur la philosophie expérimentale sont d'accord, non avec un idéal abstrait que Thistoire ne réalise jamais, mais avec la tendance (fui se manifeste à la fin du xvii*' siècle dans l'évolution de la philosophie naturelle. U est donc hmtile et peu instructif de rechercher dans le Newtonisme ce qu'il peut y avoir d'absolument vrai et d'applicable pai-tout à toute science. Il convient plutôt de se demander si le rôle assigné par Newton aux expériences et aux hypothèses est conforme li l'état de la physique de son temps et a pu en hâter le progrès.
Les Anciens ont connu, dès l'époque d'Aristote, une méthode qu'on peut rapprocher de la méthode expérimentale. U semble que Démocrite ait été le premier à considérer les expériences raisonnées comme la véritable source de la certitude. Les résultats qu'il obtint en chimie, en physique S plus encore l'exemple qu'il laissa de ce que peut l'observation en biologie, font de ses travaux le point de départ de la métiiode expérimentale. Arislote lui-même n'est pas exclusivement un aprio-
1. V. par exemple : les Origines de laCkimie, par M. Bérihélol.
riste. Nous savons qu'à côté des vues synthétiques qui sont communes à la Physique et au Traité de VAme, il y a des observations bien coordonnées, des syllogismes fondés sur les faits. D'ailleurs les historiens de la philosophie s'accordent à dire que l'observation de la nature avait été la préoccupation constante d'Aristote, et qu'il était loin d'en méconnaître Tutilité dans l'investigation effective des causes '.
Mais c'est à l'école d'Épicure qu'il faut faire remonter l'origine véritable de la science expérimentale. Plus hardis que leur maître Démocrite, Epicure et Lucrèce attribuèrent aux sens le privilège de nous faire connaître la réalité. Lorsque l'expérience sensible a prononcé, toutes les théories abstraites doivent s'incliner. C'est elle qui nous révèle l'existence, sinon des atomes pris en eux-mêmes, du moins de certains phénomènes qui ne peuvent se concevoir sans les atomes. C'est elle qui prouve la mortalité des êtres, le changement continuel de toute susbUmce. Il est remarquable de voir comme Lucrèce appuyé toujours sur des raisons de fait les conclusions les plus subtiles de son système. Assurément ce n'est pas pour elle-même que l'expérience est cultivée par les Epicuriens. Le souci de la science n'est pas ce qui les anime, et ils ne demandent à la physique que le minimum de vérités susceptibles de servir de base à la morale. On doit reconnaître aussi que chez eux l'observation remporte do beaucoup sur l'expérimentation. Il est rare qu'ils aient recours à des exemples compliqués, à des cas non spontanément réalisés par la nature. Enfin il est certain que la critique des expériences n'est pas poussée très loin chez Lucrèce. Il suffît en général que nos sens aient parlé pour que leur témoignage soit au-dessus du doute. La méthode expérimentale n'est donc pas employée parÉpicure et Lucrèce avec les garanties qui en sont l'accompagnement nécessaire. Elle manque, comme la méthode adverse, de certitude et de critique. Il n'en est pas moins vrai que l'atomisme, sous les dehors d'une métaphysique matérialiste, cachait les premiers rudiments d'une physique fondée sur l'expérience. Si cette physique s'est trouvée contredite par beaucoup de résultats de
3b;Ç*ea4j.Çla[t(2nîïiii est le véritable type du savant contempteur de l'exp^iV^ccT.^u&sS ^ristote Taccuse-t-il d'édifier une philosophie vide et arli- Ûcielle. ^ *^ ••
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la science moderne, il est certain que ses critiques ont profité même de ses erreurs. Gassendi, Bacon, Newton ont chacun emprunté quelque chose à la physique atomislique, et sous leur empirisme on retrouve des vestiges de la métaphysique de Démocrile.
On a vu précédemment* que Newton comprenait l'importance des théories atomiques, mais se refusait à y voir le seul guide de la philosophie expérimentale. Il admire Épicurc d*avoir su dépasser le point de vue de la métaphysique d'Aristote, sans pour cela accepter le système des atomes comme l'explication défini ve de la nature. En effet la méthode d'Épicure, même avec les modifications qu'y a apportées Gassendi, a un trait commun avec celle d'Aristote. Au lieu de donner des explications particulières, elle donne toujours des explications générales. Ceci ne veut pas dire que la généralité soit à éviter dans les théories physiques. Nous avons vu au contraire que l'analyse mathématique a proprement pour but de tirer de cas déterminés des formules applicables dans des cas plus étendus. Mais il faut toujours qu'une explication générale puisse se préciser dans un cas particulier. 11 faut qu'en l'appliquant à un phénomène donné, nous puissions comprendre tous les traits distinctifs de ce phénomène. Une explication générale est mauvaise, lorsqu'elle reste générale dans des cas spéciaux. C'est une preuve qu'elle n'est ni précise ni susceptible de démonstration.
Or la physique des atomistes tombe manifestement sous ce reproche. S'agit-il d'expliquer la cohésion ? Elle imagine des atomes crochus dont l'enchevêtrement fait la ténacité des corps ^ De la sorte elle explique bien que tous les corps soient vaguement cohérents, mais elle ne montre pas pourquoi un corps donné possède tel degré de ténacité. Faut-il faire voir l'origine des couleurs? Elle concevra autant d'espèces d'atomes douées chacune de propriétés différentes, qu'il y a de couleurs dans les objets. De cette façon on pourra rendre compte, d'une manière vague et générale, de l'existence des couleurs natu-
\. V. Ch. précédent.
2. Cf. Opl, Quœst. XXXI. « Ad cohserentiam cxplicandain, commenli sunt atomos hamatos, quod est utique id ipsum pro responso afferre, quoderat quœsitum ».
4u hx piHLosoi'nri-: di-: nfavton
rolles. Mais rien ne laissera comprendre pourquoi dans un cas donné et avec un corps donné on constate une coloration plutôt qu'une autre. Hien ne sert donc de partir de rcxpérience si l'on doit se contenter de généralités confuses semblables à celles de la métaphysique d'Aristote. c( La cause des formes particulières, la raison (pii fait différer l'une de l'autre, voilà ce qui est l'objet essentiel de la Philosophie ; l'abandonner pour des explications formelles, c'est renoncer à tout ce qui peut satisfaire l'esprit avide de connaître la nature K » Il faut que la physique» soit fondée sur les faits, si on veut la dégager des confusions scholastiques. Mais un empirisme quelconque ne suffit pas h donner à la scienic^e une valeur objective. 11 faut que cet empirisme soit précis et susceptible de vérification dans chaque cas.
Si Newton ne se range pas complètement à la manière de comprendre la physique qui était celle d'Kpicure et de Lucrèce, il est visiblement plus hostile encore aux conceptions issues d'Aristole et à la fausse physique du Moyen Age, qui n'a pour elle ni la précision des calculs ni la garantie des faits. On trouve à la fois, dans VOptiquc et dans la première préface des Principes- des déclarations extrêmement nettes touchant l'opposilion de la méthode newtonienne à celle de la physique scholasli(jue.
Le premier rej)roche qu on peut faire à la physi<jue du moyenàge esl d inlroduin» dans les phénomènirs naturels non la netlt'lé mais l'obscunlé. S'il y a une chose parfaitement claire, c'est le mouvement du fer attiré i)ar l'aimant, le mouvement de rétoff(* attirée par l'ambre frotté, le mouvement de la pierre tombant vers le sol, le mouvement des parcelles liquides qui fermentent. S'il est au contraire (juelque chose d'incompréhensibhs c'est l'idée dune (pialité magnéti(pie, d'uni» qualité éh»ctri((U(*, d'une (jualité de gravitation ou de fermiMitation acconq)agnant et produisant ces mouvemetits '. Or c'esl le
j. WLccl. Op( . Qmnsl. XXXI suli. fin.
:{. et. Lecf. opl. L. III, p. 'o^^\. (• Cujus goneris Miuaiilatiim oocuMaruml fornit .M*ili<ol ^nivitatis, attractioniiniqiir inaj^ncticnnini cl oleotrioaruni, f('riiu'nlalinniim(|nc ransa»: si qiiidoin vires vi»l arlionos hasro e.\ qiialitaHhus oriri lingortMinis nobis iiicojjfnilis, quiiMiiie natura sua inexcogltabiles et exploratu impotisibik'S essent w.
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propre do la physique de TRcolo de ne faire appel qu'à des « ciualilés occultes ». Ce n'est pas parce qu'elles sont qualités que les « formes substantielles » ou « essences » sont dangereuses. Nous savons que l'expérience nous frappe toujours d'abord par son aspect qualitatif et que la mesure intervient assez tard. C'est le caractère occulte des qualités physiques qui est contraire h la définition de la science.
Qu'est-ce qui permet au physicien moderne de superposer petit h petit les mathématiques à l'expérience ? C'est la convention fondamentale d'après laquelle l'élément simple, provisoirement incoimu, qu'il s'agit de dégager pour expliquer le réel est intelligible et connaissable. Qu'on l'appelle force, masse, gravitation, il n*a rien de mystérieux, rien d'irrationnel. Il peu se définir par des mesures concrètes, et est aussi facilement compréhensible que ces mesures. Chez les Aristotéliciens du moyen-âge on trouve une conception toute différente. Les qualités élémentaires de la matière sont nécessairement des qualités cachées. Ceci veut dire qu'elles appartiennent à un monde de réalités différentes des réalités empiricjues. Elles sont inaccesibles aux sens par leur nature, et tout ce que nous en pouvons savoir, c'est que leur existence est nécessaire, leur causalité effective. Mais la science des qualités premières nous a été et nous demeure refusée*. Ni l'analyse ni la synthèse ne peuvent nous faire passer de l'ordre physique h cet ordre d'entités métaphysicjues. Il faut nous contenter de constater qu'une connaissance entièremeiit positive (»st impossible et que la physique est sous la dépendances de causes inintelligibles.
Du fait que les qualités de la matière sont occultes, on conclut qu'elles fournissent des explications purement verbales. Le mot (( gravité », le mot « magnétisme » et tous les termes analogues sont des mots vides de sens, ou du moins ils ajipn^nnent juste autant que le phénomène qii'il s'agit d'expliquer. C'est ainsi (pie la solidité d(\s eor[)S n'est nullement éclaircie lorsqu'on fait Thypothèse « de particules congbitiruM^s par le repos ' ». Le repos n'est pas une cause effective, c'est un mot ([ui n'équivaut pas à une raison. De même lorsqu'on fait la théorie de la chaleur en la rapportant à une « forme » spéci-
1. V. Opt. Qusest.WW. Alii finxermit corponim particulns iuter se conglutinatas esse quielc, hoc est (|ualitate occulta, aut potnis plane nihilo ».
fiquc, on est bien obligé d'attribuer à cette « forme » des fonctions correspondant à des effets, et de la sorte on double le problème, loin de Tavancer en aucune façon. Il est bien évident que les qualités occultes ne sont qu'un artifice verbal assez peu propre à dissimuler notre ignorance. « Aussi les Modernes ont-ils enfin, depuis quelque temps, rejeté les formes substantielles et les qualités occultes, pour rattacher les phénomènes naturels à des lois mathématiques^ ». Cette œuvre est celle que Newton a lui-même essayé de promouvoir -. Il insiste d'autant plus sur l'opposition de sa méthode avec celle des qualités occultes qu'un grand nombre de critiques lui avaient été adressées de la part des empiristes purs, accusant Newton de faire revivre dans ses Principes les idées d'impulsion, d'attraction, de propulsion, que Bacon avait exterminées de la science expérimentale. On comprend aisément que les adeptes de Bacon, craignant sur toutes choses le retour à Aristote, aient pu assimiler l'attraction newtonienne à Thorreur scholastique du vide. On comprend moins bien que les explications de Newton, répétées sans cesse dans tous ses écrits, aient laissé subsister cette confusion, et que jusqu'à sa mort il ait dû se défendre contre l'accusation d'admettre en physique des c qualités occultes ». Ce n'est pas en effet d'une manière passagère que Newton, dès lo début des Principes, renie toute solidarité avec la physique d'Aristote. De semblables dénégations se retrouvent et dans la dernière partie de VOptique et dans maint fragment de la Correspondance. On peut dire qu'aujourd'hui la cause est entendue. L'opposition de Newton avec le moyen-âge nous frappe bien plus que son affinité. Il est pourtant nécessaire de préciser le j)oint sur lequel la confusion a pu se faire et de montrer clairement comment elle doit se lever.
L'idée des qualités occultes n'est pas de tous points une idée anti-scientifique. On comprendrait mal le succès durable qu'elle a eue dans la physique du Moyen-Age, si elle ne renfermait pas une part de vérité, une part d'utilité. A vrai dire, il faut