V. Ed. Clarke, p
478 LA PHILOSOIMIIK DK NEWTON
On peut (l'aboni son servir comme dimo donnée (logmati(jue, apte non seulement à représenter les faits, mais même à déterminer ce (prils doivent être. C'est l'emploi abusif de l'iiypothèse contre lequel Newton s'élève énergiquem<Mit Mais rhypotlièse est susceptible aussi d'être adaptée à un rôle plus modesle. Elle peuts'accommoderà l'explication des faits, servir des cliéma propre à introduire Tordre dans nos recherches. A ce point de vue elle est admissible et Newton en reconnaît la valeur *.
Il existe donc de bonnes et de mauvaises hypothèses La distinction entre ces deux classes n'est pas fondée sur des différences de nature, mais sur des différences d'interprétation. Une hypothèse est toujours mauvaise lorsqu'elle se présente sous forme d'objection à des faits positivement acquis. Une hypothèse peut être bonne lorsqu'elle est seulement suggestive, c'est-à-dire lorsqu'elle se contente de proposer une explication des faits. Dans une science expérimentale suffisamment développée, les premières hypothèses doivent disparaître entièrement. Leur utilité pratique est nulle et en laissant survivre certaines théories aux faits pour lescpiels elles ont été inventées, on crée une source de confusion et d'erreur. Au lieu de cela, les hypothèses suggestives gardent leur importance dans toute science quelle qu'elle soit. Nous avons beau supposer notre connaissance des faits aussi précise et aussi complète qu'on voudra, il restera toujours à introduire parmi ces faits un ordre systématique qui rende compte de mieux en mieux de leurs rapports. Cet ordre no peut commencer par être démons trativement établi. Il y a toujours une période de doute où les analogies sont assez puissantes pour suirgérer la conception d'une loi sans que les véritications soient assez complètes pour permettre d'affirmer entièrement la loi Celte période est celle où l'hypothèse peut S(Tvir de fil directeur
Prenons l'exemple de l'optique newlonienne. Cette science, comme toute science qui se développe, comporte à chaque instant une part d'acquis (»t une part de provisoire. L'acquis, ce sont les théorèmes certains, que Newton a établis dans le
1. Cf. Hép. à Pardies, Phil Trans..l67i. p. SOU. « Nam hypothèses ad explicandas rtM-um proprietalos tantum accommodari dcbent, cl non ad dobTininandas usurpari. nisi «luattMius t'xperimenla subminislrare possiinl >'.
LA PHYSIQUK EXPKRIMKNTALE KT L'HYPOTUKSK 479
premier livre de VOptique, (rabord par la répétition d'expériences concordantes, ensuite par Temploi du raisonnement mathématique. Mais quel que soit l'état de développement d'une science, et à plus forte raison dans l'état d*enfance où se trouvait l'optique du temps de Newton, il existe une part de matériaux non différenciés dans lesquels les théorèmes acquis se retrouvent partiellement, en même temps qu'on y pressent l'existence de théorèmes nouveaux. C'est là que Thypothèse peut rendre des services, comme préparation des démonstrations à naître. Dans une matière où rien n'est encore certain, elle sollicite Tcsprit vers une direction plutôt que vers une autre, prête d'ailleurs à disparaître le jour où la certitude expérimentale sera venu fixer définitivement nos recherches.
On le voit, la haine de Newton contre les hypothèses n'est pas aussi absolue qu'on se plaît à le dire sur la foi des déclarations contenues dans les Principes. Ces déclarations s'appliquent exclusivement aux hypothèses dogmatiques et aux hypothèses polémiques. Celles-là en effet apportent h la science plus d'entrave que de secours. Mais les hypothèses purement suggestives, ou comme nous disons aujourd'hui, heuristiques, ne sont nullement rejetées par Newton. Bien au contraire, les QuœsHones oplicie sont un assemblage d'hypothèses de ce genre, et on en retrouve d'analogues dans beaucoup des opuscules de Newton.
Pour qu'une hypothèse soit admissible en physique, il faut qu'elle satisfasse à un certain nombre de conditions que Newton a clairement exprimées. D'abord, et c'est peut-être là le point le plus important, l'hypothèse doit venir après l'expérience et ne peut jamais la précéder. Si l'on adopte la conception de Descartes, on est amené à faire de l'hypothèse le juge de l'expérience elle-même. Le cartésianisme prend le terme hypothèse au sens où le prennent les mathématiciens, c'est-àdire qu'il en fait l'équivalent de re/io;jce d'un problème abstrait. Faire une hypothèse, cela ne peut avoir de sens pour un philosophe apriori comme Descartes, que si cela signifie se donner les conditions d'un problème physique, et voir comment les théorèmes généraux s'appliquent au cas proposé. Voilà pourquoi, bien que Descartes exclue en apparence toute supposition, nous trouvons aujourd'hui des hypothèses sous un grand
480 LA PIIILOSOPIIIK DE NKNVTOX
nombre do ses démonstrations. Cest que les lois qui sembiaicnt incontestables à Descartes, parce qu'il les confrontait avec la métaphysique, nous semblent douteuses, parce que nous les confrontons avec rexpérience. L'hypothèse est dissimulée chez lui sous l'apparence déductive des propositions, alors qu'elle ressort immédiatement sitôt qu'on cherche à les contrôler par les faits.
C'est pour éviter cette fausse certitude des hypothèses a priori, qu'à partir de Newton la physique a toujours établi les? fails avant de leur appliquer une supposition quelle qu'elle soit. Newton insiste très vivement^ sur la nécessité où le physicien se trouve de procéder d abord à des expériences exactes indépendammenl de toute hyj)othèse. C'est justement le trait caractéristique d'une physique positive de rechercher les hypothèses pour représenter les fails et non les faits pour confirmer les hypothèses. « Il faut commencer par établir les propriétés de la lumière par des expériences du genre des précédentes. C'est seulement lorsque nous avons démontré en fait l'indépendance des rayons dont elle se compose que nous pouvons décider entre les hypothèses et rejeter celles qui ne peuvent se concilier avec les faits =*. » Nous sommes souvent obligés de faire des expériences « pour voir », mais jamais nous ne devons faire d'hypothèse au hasard. Le champ des hypotiièsesest illimité, et la puissance de l'imagination assez grande pour conduire aux suppositions les plus arbitraires. S'il suffisait, pour qu'une hypothèse nous semblât valable, qu'elle put donner lieu à une déduction cohérente, nous serions obligés d'admctlr»' dans la science les hypothèses les plus surannées. Aucune d'elles n'est à proprement parler illogique, aucune n'est telle qu'un léger changement n'arriviî à la faire cadrer avec les fails. Mais la valeur d'une hypothèse ne doit pas se juger de la sorte. On va contre le but de la science si l'on part d'une hypothèse factice, qu'on modifie jusqu'à ce qu'elle se trouve d'accord avec les faits. L'hypothèse n'a d'utilité scientifique que si elle est suggérée par l'examen de la réalité. A mesure que cet
1 V. en particulier Kesp. ad Pardies. Phll. Trans., 1672.
2. Ibid. a i\)stqijani proprietales lueis lii.s et siniilibus e.vpcrimontis salis exploratie fiierirïl. Hypothèses exintie dijudicaïuhe sunt. et qiia» non possunl conciliuri, rejiciemla* ».
LA l»HYSIQUi: KXPKRIMKNTALE ET L'HYPOTHÈSE 481
examen sera plus minutieux, plus appronfondi, il donnera lieu à des hypothèses plus durables.
En second lieu, il faut qu'une hypothèse soit purement formelle, et ne porte jamais sur la réalité intime des phénomènes. En effet il y a deux laçons de concevoir le rôle de l'hypothèse. Ou bien l'on pense que l'hypothèse doit apparaître là où la science Unit, c'est-à-dire qu'elle fournit le supplément d'information dont l'esprit est avide, même quand la science est achevée. Telle a été la conception de l'Ecole, telle est encore celle de Leibniz. Alors Ihypothèse est une tentative de démêler le pourquoi des phénomènes. Tandis que la science n'offre qu'un résumé des qualités apparentes des corps, l'hypothèse fait connaître leur essence, leur structure intime. C'est ainsi que l'hypothèse alomistique nous renseigne sur la réalité dernière, ou que la théorie des qualités occultes nous apprend ce qui se trouve derrière les phénomènes. A cette conception réaliste de l'hypothèse Newton oppose une conception nouvelle, dans laquelle l'hypothèse joue un rôle plus modeste. Les suppositions auxquelles la science conduit ne sont qu'un prolongement de cette science; elles n'apprennent pas plus que celleci et ne donnent aucune prise sur l'essence des choses. Une hypothèse, de môme qu'une théorie, est une manière de se représenter le comment^ la forme des phénomènes, sans prétendre pénétrer dans leur mécanisme intime. Ce qui fait l'importance d'une bonne hypothèse, ce ne sont pas les ouvertures qu'elle donne sur des horizons qui resteraient cachés, c'est la forme commode, parce que schématique, dont elle revêt les phénomènes visibles. Aussi la caractéristique d'une hypothèse scientifique est-elle la même que celle d'une loi positive. Toutes deux permettent de condenser dans une formule mathématique des faits en apparence épars. Seulement la formule algébrique prend le nom de loi lorsqu'elle est vérifiée par toutes les expériences, elle demeure hypothèse tant qu'il lui manque la consécration empirique.
Voilà pourquoi l'hypothèse physique est importante par sa formeplutôtquepar son contenu. Peu nous importe par exemple que les hypothèses dont se sert l'optique reposent sur la propagation d'ondes matérielles, d'ondes éthérées, voire d'ondes do « mouvement » purement idéales. Ce qui est essentiel pour la Bloch. 31
48i LA IMIILOSOPIIIK I>K NKWTOX
srionrc optique, c est que la lumière se propage par ondes, quel que soil le mécanisme de cette propagation. Ceci veut dire que Témanalion réelle qui provient des sources lumineuses ne nous intéresse pas par sa nature, mais seulement par les lois de sa diffusion. 11 nous suffît de savoir que « quelque chose » (non niliilj se propage en ligne droite pour que les hypothèses optiques aient leur raison d être. C'est là un point que, malgré leur ignorance mathématique, les atomistes Kpicuriens avaient fort bien compris. On sait l'indifférence avec laquelle Lucrèce envisage la vérité des hypothèses, pourvu que ces hypothèses répondent formellement aux faits. 11 peut se faire que plusieurs hypothèses rendent compte également bien de la pesanteur, de la révolution du ciel, de la réflexion de la lumière. Il faut entendre par là (pie dans chacune de ces hypothèses la forme mathématique du phéiumiène est éclaircie. Cela suffit pour qu il devienne indifférent de pénétrer dans le mécanisme réel. Nous pouvons même adopter simultanément plusieurs hypothèses qui sont différentes par leur nature intime, pourvu quelles se concilient dans leurs conséquences formelles. L'idée do Newton est voisine de celle-là. U juge aussi qu'une hypothèse n apprend rien de plus sur la métaphysique de la nature qu'une loi positive. Mais c'est justement là la force et la raison d'être des hypothèses.
Il devient possible dès lors de se n^présenter dune manière arbitraire le mécanisme des faits, pourvu qu'on aboutisse toujours aux mêmes formules*. Grâce au caractère mathématique de sa doctrine. Newton est en état de donner un sens précis aux allégations dédaigneuses de Lucrèce, pour qui toutes les hypothèses s'équivalent dès qu'elles conduisent aux mêmes apparences. Toutes les hypothèses, dira Newton, sont en effet équivalentes, lorsqu'ellesconduisent à des équations identiques. L'interprétation de ces équations peut varier d'un système à l'autre. Les mêmes lettres désignent pour les uns la vitesse
i. Cf. \ewloni Respomi ad object. aliq., 167i, Phil. Trans., n. 88. « Scicbam illas, quas palani faciobam, lucis proprielalos aliquatenus cxplicari posse.nonsolum liac, scd pluribus aliis meclianicis liypothesibus: et idco cas omncs vilart» decrevi, el de lace loquens uU verbis gêneralibus, eani abstracte consideran.s. ut non nihil, quod ex hicidis corporibiis quoquoversum per rectas lineas propagatur. non determinans qiiid id essct, an confusa dissimiliuin potestatiir^ inixiiira, an ens qiiodciimqiie ».
LA IMIYSrQUI-: KXPKRLMKNÏALK KT LU YlM)Tlli:SK 'M
(ralonies onmouvemonl, pour les aulros la varialion des pressions dont le milioii physique est le siège. Dans les deux cas, la valeur scientifique de riiypothèsc demeure la mùme. Cette valeur réside exclusivement dans le symbolisme mathématique qui l'accompagne. C'est un travail entièrement vain, et d'ailleurs bien facile, que d'accommoderdans tousses détailsThypothèse à la doctrine *. Il est des esprits que la théorie atomistique ne peut satisfaire s'ils ne voient pas dans le choc des particules la raison effective de tous les phénomènes. D'autres rejettent l'optique ne wtonienne parce qu'elle passe sous silence le mécanisme réel dont la production des couleurs est le terme. Les uns et les autres demandent à l'hypothèse plus que ce quelle doit légitimement fournir. Ils oublient qu'une fois connue la forme mathématique d'un phénomène, il n'est pour ainsi (lire pas de théorie qui ne puisse s'y accommoder.
Ainsi Newton a démontré que les différents rayons de la lumière se distinguent par une propriété mathématique, l'inégale réfrangibilité dont ils jouissent. Cette propriété peut s'expliquer aussi bien dans l'hypothèse de Newton que dans celle de Hooke ou de Descartes ^ Si Ton se range à la doctrine de Descartes, il faudra dire que les globules dont la lumière se compose sont inégaux, ou que les pressions des globules sont plus fortes les unes que les autres : de là vient la différence des réfrangibilités qui donne lieu à la différence des couleurs. Si l'on s'en tient à l'hypothèse de Hooke, il faudra dire que les ondulations de l'cther sont plus intenses les unes que les autres. Et de même pour les autres théories. C'est la condition natu-
1. V. Resp. ad Pardies, PhiL Trans. « Levissimi ncgotii est accommo- (iare Hypothèses ad doctrinam ».
2. V. PhU. Trans. Resp. ad Pardies. « Nam si quis Hypothesim Cartesianam defendere velit, dicendum est globulos esse insequales, vel pressiones globulorum esse alias aliis fortiores et inde diversimode refrangibiles et aplas ad excitandam sensationem diversorum colorum. Kt sin Juxta hypothesim CL Hookii dicendum est, undulationes .Otheris esse alias majores sivc crassiores aliis. Atque ita in cœtcris. llœc enim videtur esse summa neccssaria lex et conditio hypothesium. in quibus naturalia corporaponuntur constare ex quamplurimis corpusculis acervatim contextis, ut a divcrsis lucentium corpusculis, vel ejusdem corpusculi diversis partibus (prout motu. figura, mole, aut aliis qualitatibus inter se difTerunti. inœquales pressiones. motiones, aut mota corpuscula per sethera, quaquaversus trajiciantur, ex quibus confuse mixtis lux constitui supponetur. Et nihil durius esse potest in istis hypothesibus, quam contraria suppositio ».
rello (les liypotlièsos (|ui admoftent rexistonco des molécules ou (io réllicM', d'rivo contraintes, pour retrouver les lois de la dispersion, d'attribuer à létlier ou aux molécules des propriétés conveual>lemt»nt choisies. De sorte quil devient inutile de rechtTcher dans l'Iiypothèse une explication complète fondée sur un mécanisme particulier. Une fois que riiypothèse nous a conduits à la loi, ou à l'équation générale d'où dépendent les faits, son rél»» scientitique est achevé. Cette équation pourra s'interpréter dans des sens physiques différents selon les variations de l'imagination individuelle. Mais en changeant dans le fond, elle restera formellement la même, et la forme, la forme mathématiques surtout, est la seule chose dont la physique fasse état.
Sur ce point l(»s idées de Newton sont singulièrement voisines (h» celles qu'on retrouve dans la physique moderne. H suflit de se report(M' à l'importante préface» de M. Poincaré à ses Lerons de Thermodynamique ^ pour voirie développement qu'a recjue chez ce savant la tendance qui est encore latente chez Newton. Une f(M*s (pie Ic^s équations d'un phénomène sont établies, il est possible, d'après l'illustre géomètre, si ces équations sont d'une certaine forme, de les retrouver par une infinité de voies, par conséquent de les faire reposer sur une inlinité d'hypothèses distinctes. Mais ce que ces hypothèses ont de vrai physiquement n'est pas distinct pour cela. Sous la variété des suppositions fondamentales se retrouve la môme forme et la même allure des phénomènes. Cela suHit pour qu'il nous soit permis de dire que toutes ces hypothèses sont équivalentes, etau point de vue mathématique n'en forment qu'une.
Arrivés à ce point, nous pouvons nous persuader que l'hypothèse joue dans la science newtonienne un rôle semblable à celui de la définition. Nous avons insisté sur l'importance que prennent <lans une physique comme celle de Newton les définitions fondamentales. Ce que nous avons négligé de dire, c'est que toute définition commence par être une hypothèse. Les propriétés simples de la matière, son inertie, sa pesanteur, son impénétrabilité, nous frappent aujourd'hui parleur netteté, parce qu une longue éducation mathématique nous a habitués
1. V. H. Poincaré. Leçotis de Thermodynamique, chei Carré, IHM.
à considérer séparément, dans les équations qui représentent les mouvements les plus simples, les termes qui correspondent à rinertie, ceux qui correspondent h la pesanteur, ceux qui proviennent des autres forces appliquées. Mais il est certain que dès le début ces distinctions mathématiques ne peuvent être admises dans des faits que nos sens nous font connattrc en gros et que Texpérimentation n'a pas encore analysés. C'est seulement du jour où par les travaux de Galilée, de Descartes, de Newton lui-même, nous avons pu dégager nettement 1 idée des i( propriétés » de la matière, propriétés distinctes et mesurables, (jue nous avons pu, par des définitions précises, résumer le résultat do nos expériences et préparer l'application du calcul. Auparavant, toute définition des qualités eiH été vaine et hypothétique.
Ce qui s'est passé dans le cas relativement simple de la mécani(|ue, se vérifie plus exactement encore dans le domaine des sciences physiques. Ici, même h lépoque de Newton et Ton peut dire même de nos jours, il n'y a qu'un petit nombre de (lélinitions acquises. Celles de la température, de la pression, la définition moderne du potentiel électrique peuvent servir d'exemples. Si l'on réfléchit à la manière dont ces définitions se sont introduites dans l»i science, (Jn voit que chacune d'elles a passé par une phase où elle était purement hypothétique. I/cxistence d'une fonction, dite température, qui caractérise l'état thermique d'un corps, est une supposition qu'on n'a pu accepter qu'après multiples vérifications. Le potentiel dynamique, le potentiel électrostatique, sont eux aussi des fonctions commodes, dont l'utilité mathématique est incontestable, mais dont la signification physique a été longtemps douteuse. Nous savons même que ces notions n'ont par leur place dans tous les problèmes et qu'on peut concevoir des phénomènes où leur définition serait dépourvue de sens.
Quelle est la raison qui a fait passer peu à peu de véritables hypothèses au rang de définitions scientifiques ? C est sans conteste une raison d'utilité appuyée sur un besoin de précision. C'estparce qu'il a été utile au point de vue mathématique de posséder des définitions élémentaires qu'on a peu à peu dégagé ces définitions de Tanalyse des expériences simples. Pour se borner à l'exemple (jui a été développé par Newton,
i8ô LA IMIILOSOIMIIK DE NEWTON
V hypothèse de riiôlérogénéité de la lumière naturelle a fini par se Iraiisformor, dans la physique moderne, en une définilion de la lumière naturelle. Le earactère mathématique plus simple <les lumières monochromatiques les a fait considérer comme les éléments constitutifs de la lumière blanche. C'est là un fait général, dont Newton s'est parfaitement rendu compte. Lors- (ju'il proclame <jue la physique doit toujours commencer \>diT être purement empiri(jue, <ju'elle doit admettre les hypothèses seulement après avoir atteint un certain degré de perfectionnements il veut bien dire ce que disent les modernes : Ihypothèse, sous sa forme grossière, doit venir après la science expérimentale. Lorsqu'elle a reçu de cette dernière la précision et l'objectivité, elle se transforme en une délinilion et prépare la physique mathématiipie.
Il est curieux de rechercher ce (jue la science moderne a ganlé de la conception newtonienne de l'hypothèse, il est certain d'abord qu'elle a entièrement confirmé les idées de Newton sur ce ({ui regarde l'usage fjuil ne faut pas faire de l'hypothèse. Depuis Newton, la science n'admet plus qu'une simple hypothèse puisse servir d instrument de critique. On ne peut réfuter une théorie expérimentale que par des expériences ou par le calcul. A ce point (k; vue il n'y a pas de dilTérence entre la crili<pie scienlilitpie moderne et la criticpie scientifique telle <iue la concevait Newton -.
11 faut i)Ourlant faire h ce sujet qu(»l<jues réserves. 11 est des axiomes expérimentaux dont il est diflicile <le dire qu'ils soient (les hypothèses. Car par leur généralité, leur simplicité, leur fécondité, ils semhhnit avoir acquisdélinilivement rang dansla
l. V. Resp.ad Pardies, l*hil. Trans., 1672. p. bOU. « Ut his rcspondeam. ainmadvt'rU'iuhim rst (piod doctriiui illa quam do HefracUone et Coloribus oxplicavi, in (luihii.sduin Iiiris propriclalibus solummodo oonsislit, neglec- Us hypolhosibus. por quas proprielatcs illir cxplicari dcbcnt. Optimus enirn et lutissiinii» philosopliaiidi modiis videlur, ut impriniis rerum prnprietates dilip'iitor iiKiuiranuis, vi per oxperinienla slabiliamus, ac dt'in lardiiis contcndanius ad Iiypolhescs pro l'ariim e.xplicatione ».
*J. V. P/ùl. Trans., lôjuillfl ItiTi, n. îii). « Omncs veliin objectioncs suspend! qiia' ab liypotliosibu.*; desuniuiitur. ullisvc fontibus aliis quam his duobiis : (piibus m*nipor vcl oslendotur o.xpmmentuni ad determiiianda hîiT ÏT^-r^jjLiTa. probaiidasv»» ullas alias thouria» mt'a^ partes insuflicicntia. halluoiiiaUoiH's, dt'fivlusqui» in cuncluslonibus meis inde deductis indigilando, — \v\ alia produoantur oxp<»nmpnta v diamotro mihî oppo- >ita, si (pui*taiia occuiirii' vidcantiir ••.
science. De ce nombre sont le principe* de la superposition îles petits niouvenfienls, le principe de la petitesse des effets des corps éloignés, le principe de symétrie, etc.*. Nous admettons dilllcilemenl (\\io des principesde ce genre soient de pures hypothèses. C'est cependant, d'après M. Poincaré, ce qu'il faut se résigner à faire si l'on ne veut pas imposer à la science un dogmatisme intolérable. Ces hypothèses sont les plus utiles de toutes, parce qu'elles permettent la systématisation d'un nombre très grand d'expériences. Ce sont par conséquent les dernières auxquelles il faudra renoncer, mais ce ne sont pas pour cela des axiomes dont il soit sur a jor^on qu'on ne les abandonnera jamais, il est permis d'opposer ces axiomes aux hyopthèses nouvelles qui prétendraient s'introduire, mais comme un moyen de contrôle, non comme un critérium absolu. 11 est certain que si une théorie va contre le principe de la conservation de l'énergie ou contre le principe deCarnot, nous serons ajuste titre plus portés à modilier la théorie qu'à dénaturer des prhicipes cpii ont fait leur preuve dans la science. Mais ériger en règle absolue cette règle de prudence, serait retomber dans les errements (ju'a si fort combattus Newton. Il n'y apfis de progrès scientili(iue possible si les hypothèses les plus enracinées peuvent s'opposer a priori, comme'des fins de nonrecevoir absolues, aux t(întatives de rénovation. Les principes qui nous semblent les plus indiscutables ont commencé par être de simph\s hypothèses, et si ces hypothèses ont fini par nous donner l'illusion de la né<essité, c'est exclusivenuînt par les services (|u elles ont rendus. Du jour où ces services diminuent, rien ne prouve que d'autres hypothèses, n'ayant d'abord pour elles qu'une faible vraisemblance, ne puissent s'introduire avec succès dans la science expérimentale. Tout dépend des progrès qu'elles feront accomplir et des expériences qu'elles permettront de coordonner. On peut dire que le relativisme scientifique, qui est si fort en honneur dans la physique moderne, n'a pas eu de promoteur plus actif que l'auteur de {'Optique et des Principes.
Mais ce que la science moderne doit sans conteste à Newton,
1. Cf. II. Poincaré, Science el Hypothèse, et Tarlicle de la Revue Générale des Sciences intitulé : la Vlvjsniue e.rpérimenlale et la Physique ma- ^ hématique, 15 nov. i'JOO.
488 LA PUrLOSOPIlIK DE NEWTON
et à Newton seulement, c'est le sentiment de ce que doit être une théorie physique. En vain Descartes avait essayé do ramener l'ensemble des phénomènes naturels au maximum de coordination logique, en créant une théorie unique, chargée de tout expliquer. Précisément parce que cette théorie était une, elle s'est effondrée tout entière sitôt qu'une de ses parties a été ébranlée. La découverte de la gravitation universelle, en ruinant la théorie des tourbillons, a ruiné du même coup la mélliodc physique carlésienne.
Bacon, plus modeste que Descarles, avait renoncé au maximum de systémalisme jmur se rapprocher du maximum de vérité. Il avait prôné une méthode entièrement inductive, et avait cherché, sur des points particuliers, à remplir le cadre de cetle méthode. Mais malgré son opposition radicale à Tespril dogmatique et méta|)hysique, Bacon garde, aussi bien que Descartes, (pielque chosi» de la science de l'Hcole. Ils aspirent tous deux à des explications dernières, et bien qu'ils les cherchent dans des voies différentes, ils ont tous deux la pensée que la science nous découvre la réalité telle qu'elle est.
On trouve très ncttcnnent chez Newton, sinon des déclarations, du moins des tendances contraires. Il est visible que la science newtoniennc» n'est pas un système iVexpUcaiions^ au sens où h^ prenaicMit Bacon et I)(^scartes, mais un système de représentatianfi, au siMis où ncKis l'entendons aujourd'hui. Le bul <I<* la Philoso])hic Naturelle n'est pas de nous transporter à un dcîgré de connaissance que ni les sens ni la raison ne peuvent direct(MTient atteindre. Elle ne peut nous faire connaître ni les « ess<»nces », ni les i< natures simples », ni les « formes ». Le seul objet de h\ physique est de faire correspondre à la connaissance des sens un système de symboles abstraits, susceptibles d'en régulariser le |)rogrès. Le savant n'a pas sur riiomme vulgaire la prérogative de comprendre plus et mieux. (]'est là une chose tout aussi impossible en physique qu'en mathématiques. La véritable supériorité du savant, c'est qu'il possède un langage pn'cis, fait de lois et de formules, grilce auquel ce (ju'il comprend reçoit une forme commode et féconde. Une théorie physique est vraiment le prolongement de ce que le bon sens nous fait connaître. Elle commence néces.saircment par <les obsiu'vations, se continue par des
hypothèses, et se termine par des définitions et des lois. La condition à laquelle elle est soumise est toujours la suivante : il faut qu'elle fournisse à nos conceptions un schéma aisément maniahle, auquel de nouveaux calculs, de nouvelles expériences, pourront venir se rattacher. De la sorte, une théorie physique cesse d'être une explication intime des choses pour devenir un simple modèle auquel celles-ci viennent se conformer. Ce modèle n'a ni réalité, ni stabilité, ni vérité par soimême. Il lire ces qualités des avantages qu'il fournit pour la prévision systématique des phénomènes. C'est en somme l'utilité effective qui décide en dernier ressort de la valeur des théories. Quoi qu'il en soit, et aussi longtemps qu'une théorie est en vigueur, il faut la considérer comme vraie dans la mesure où elle fournit des images simples et cohérentes des faits. Le rapport d'une théorie physique au réel qu'elle représente est le môme que le rapport d'un nombre à la grandeur qu il mesure. Il n'y a entre les uns et les autres qu'une relation de signe à chose signifiée. Dans les deux cas d'ailleurs le signe actuel est destiné à être remplacé par des signes plus précis, plus commodes, plus approchés. En mathématiques, ce progrès se fait par la substitution aux valeurs provisoires d'approximations de plus en plus complètes. Kn physique, l'évolution a lieu par la transformation graduelle des hypothèses en lois et des lois en lois plus exactes.
Il ostcxtivmcmoiit remar(iuahle(|irà aucun moment Newton n'adinetU» un rocours (W la s<-icnco aux })()stu]ats de la môla- |)liysiiiii(\ Nous avons insisté à plus d'une reprise sur reffort orit;;inal de Ncwlon pour fonder la science exclusivemenl sur l ('xp(''h(MK'r et sur le calcul. N'eiH-il Iravaillé que pour cell«' idrc, il lurrilï'rait d èhv considéré comme un fondateur de la philosophie posilive. Dans r(»xposé de ses théories mathémati(ïucs, de ses théories physiques ou cosmiques, nous n'avonsà aucun nionienl étéarrétés parla nécessité de justiÉier des axiomes par la mélaphysi(jue. On n'en pourrait dire autant de la physiijue carlésienn(\ ni de la physique de Leibniz, ni de celle <le Malehranche. N<nvlon a réalisé d'une manière conîfdctc l'idéal (pio feront revivre plus tard les adeptes d'une pln'iosophie posilive. savoir constilucM* la science sans faire appel à la croyaiKM». ],,' souci qu'il a de n admettre» dans la science <pie le< fails d expérience el les résultais <h* calcul peut seul expliquer h' caractère restrictif cju'a si souvent la méthode newtonienne. L'induction, rhypothèse, sont entourées par lui de mille barrières à seule tin déviler l'immixtion arbitraire du surnaturel dans le domaine naturel. On pourrait donc s'atlendn* àc(^ (pie Idnivre de Newton s'achève sans une métaphysique. Il n en est rien, el les raisons n'en sont pas difliciles à apercevoir. La plus importanli* de toutes, bien que la moins proj)rement philosophique, est l'esprit |)rofondément religieux de Newton. Par sa famille et son éducation, Newton appartenait à un milieu où non seulement les idées religieuses avaient toujours été en honneur, mais encore où les questions théologi<pi<*s, la dialeclique et l'exégèse elle-même faisaient l'objet
LES IDÉES MÉTAPHYSIQUES DE iNEWTON 491
de toutes les préocupations. C'est à des influences d(î ce genre (pi'il faut rapporter le goût précoce de Newton pour tout ce qui est exégèse biblique. Ce goiH ne le quitta jamais, et lui inspira plus tard ses Obsercations sur les prophéties de Daniel et sur V Apocalypse, exactement comtemporaincs de ses derniers travaux scientifiques. Newton appartenait d'instinct à cette famille de penseurs anglais, dont Clarke * devait être le représentant le plus connu, et qui fondait sur l'interprétation des Kcritures une théologie demi-naturaliste, demi-mystique, dont l'influence s'est fait sentir sur toute la philosophie anglaise du xviii^ siècle^.
Dans cette Ecole, les postulats métaphysiques et rc^ligieux ne furent jamais véritablement discutés. Ils formaient un ensemble de données premières, empruntées k la religion révélée, et dont l'authenticité ne pouvait être mise en doute. C'est ce qui ressort avec évidence de la lecture du traité de Clarke, dix 1 existence de Dieu n'est démontrée par aucun raisonnement rigoureux, mais où, sous couleur d'impartialité, on recourt constamment au bon sens, c'est-à-din.» à la tradition, pour persuader le lecteur au lieu de le convaincre, l.e véritable effort tenté par cette Ecole, et cela est vrai aussi bien de Berkeley que de Clarke j c'est la lutte contre l'athéisme. Cette lutte est entreprise tantôt au nom de l'idéalisme, tantôt au nom d'une sorte de mysticisme, mais dans tous les cas on admet a priori soit un sentiment naturel, soit une illumination de la conscience, qui équivaut à la révélation de l'absolu. C'est ainsi (|ue dès le début de son Traité sttr Tl^xistetice de Dieu, Clarke soutient que l'athée lui-même, alors que sa raison lui montre que Dieu n'existe pas, doit désirer de tout son cœur qu'il existe tout de même, afin d'avoir dans la vie présente, comme aussi dans la vie future, la garantie d'un juge impeccable '*. On le voit, la métaphysique et la théodicée sont admises par lui a
1. Cf. Traité de l Existence et des Attributs de Dieu, des Devoirs de la Religion Satarelle, et de la Vérité de la lieligion Chrétienne, par M. Clarke, (Jocleur en théologie. 1705.
2. Ce qu'on appelle lidéalisnie anglais de celle époque se ressent dune manière générale des influences Ihéologiques auxtpielles nous faisons allu sion. Pour plus de détails. Cf. L'Idéalisme en Angleterre, par G. Lyon, Thèse, chez Félix Alcan, Paris 1888.