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V. Principes, L. II, Règle II, p

d'autre part les corps observables sur lesquels doivent porter nos mesures. « La nalure est toujours simple et semblable à elle-mèmet. » Il est impossible qu'on puisse par une induction légitime passer de corps connaissables à des corps inconnaissables, tandis que linduction peut se faire aisément du semblable au semblable. Ici encore le procédé de Descartes est à

lopposé de la véritable méthode. Descartes a compris qu'une

abstraction est nécessaire au début de la science. Les corps accessibles à nos sens sont trop complexes, trop hétérogènes pour que des relations exactes puissent s'y appliquer. Si nous voulons une physique simpleil faut qu’elle abandonne de parti pris les objets d'expérience pour se contenter d'objets abstraits, créés par l’entendement. De là les artifices des Principes de la Philosophie ou du Trailé du Monde, arüfices dont le but immédiat est la substitution d'un monde fictif au monde réel qu'il faut expliquer. On a souvent exagéré le caractère ironique de la méthode de Descartes, en altribuant à de simples soucis de censure le soin minutieux avec lequel il affecte de négliger le monde donné, pour se confiner à un monde idéal, abstrait, différent du nôtre. Assurément il ÿY a une part de vrai dans l'opinion qui explique par des scrupules théologiques la nécessité où Descartes se trouve de faire la science d’un « nouveau monde » et de montrer ensuite que ce monde est detous points comparable au nôtre. Mais en laissant de côté la crainte de l'intolérance, il demeure visible que Descartes était porté par les tendances de sa méthode, à acheter la simplicité au prix de l’abstraclion et à se débarrasser de la confusion sensible en se limitant à des réalités rationnelles. Le passage de l'imagination à la science n’est possible que par une abstraction consciente, et cette abstraction nous mène de l'expérience à un monde qui dépasse l'expérience.

Rien de ce genre nese trouve chez Newton. Si l'on peut parler d'une abstraction nécessaire pour que la science soit possible, cette abstraction doits'opérer à l'intérieur delexpérience elle-même. Elle ne consiste pas à remplacer les corps compli-

4. Cf. Optic. L. I, S.1, Prop. VI. «Equidem, rem ita se habere debere admodum est credibile et rationi consentaneum; quandoquidem nalura semper est sui similis. Verum probatio ab experimentis desumenda requiritur ».

Cf. aussi Quæst. XXXI. « Atque hæc quidem omnia si ita sint, jam natura universa erit simplex et consimilis Sui ».

qués quenos sens aperçoivent par d’autres corpshypothétiques qu'ils ne peuvent aucunement saisir. Elle devra substituer aux objets concrets que nos sens reconnaissent aisément d'autres objets également concrets, mais trop petits pour tomber actuellement sous nos sens. C’est ainsi que les corps observables ne seront pas remplacés, comme chez Descartes, par des corps purement étendus qu'aucune expérience ne fait jamais connaître. Les corps simples, atomes ou molécules, dont la physique peut avoir à faire usage possèdent exactement les mêmes qualités qu’onrencontre dans les composés : pesanteur, solidité, élasticité, etc. Ces qualités ne s’y trouvent même pas à un degré plus « éminent » ou plus parfait. Elles sont valables entre certaines limites, mais n’ont pas une signification absolue. Il n'existe pas plus de corpuscule absolument dur, absolument impénétrable, absolument mobile, qu'il n'y a de corps finis possédant ces propriétés sans restriction. Seulement ce qui rend les corpuscules intéressants, c’est que la différence entre leurs qualités réelles et les qualités idéales dont se sert Descartes va en diminuant avec leur grandeur. On comprend alors le profit qu'il peut y avoir à passer des cas expérimentalement constatés à des cas expérimentaux limites, d’où l’on pourra, par le calcul, remonter aux premiers.

L'expérience peut done, d’après l'idée de Newton, se prolonger par l'induction, mais ce prolongement ne peut se faire que sous cerlaines réserves. Lorsque l'observation nous a permis d'établir qu'une propriété physique appartient à tous les corps finis, nous pouvons en conclure qu'elle subsiste dans le cas de corps infinitésimaux, mais seulement si c'est une qualité « qui n estsusceplible ni d'augmentation ni de diminution. » Prenons l'exemple de la divisibilité. C’est là une propriété qui se vérifie ou ne se vérifie pas, elle n’est pas susceptible de variaüon continue ou de dégradation indéfinic. Il suffit alors que nous l’ayons constatée dans l'universalité des cas observables pour que nous soyons sûrs qu'elle subsiste encore dans le cas des infiniment petits. Cette certitude nous vient directement du principe de continuité. Si la divisibilité pouvait se vérifier jusqu'à une certaine limite de grandeur, et qu’au delà de cette limite on passäl soudain à des atomes indivisibles, il y aurait dans la nature des variations brusques, telles que la physique

n'en peut tolérer. Mais il suffirait que dans un seul cas nous eussions constaté qu'un corps est rigoureusement indivisible pour que l'existence d’atomes insécables devint conciliable avec la continuité. Prenons maintenant une propriété qui soit susceptible de plus ou de moins, comme la viscosité ou le frottement. Ce serait pour Newton une inductionillégitimeque d’attribuer une semblable propriété aux éléments constitutifs de la matière. Toute matière finie offre de la résistance, mais cette résistance décroit à mesure que la raréfaction augmente. Jusqu'ici aucune expérience ne permet d'affirmer que la résistance d'un fluide demeure supérieure à une limite fixe quand sa masse décroit au delà de toute limite. Ce serait une induction hâtive d'attribuer à l'éther par exemple une résistance analogue à celle de la matière. Ici le principe de continuité nous oblige à conclure dans un autre sens que tout à l'heure. Du moment qu'une qualité peut décroître indéfiniment, il faut en inférer qu'elle disparaît à la limite.

Les trois premières règles de la méthode de Newton convergent vers le même but : induire d'un certain nombre de faits expérimentaux la définition d'une propriété physique, et rendre cette définition valable, non seulement dans le domaine des faits observés, qui sont toujours complexes, mais dans le domaine des faits élémentaires, qui sont homogènes et appropriés au calcul. La première règle contient implicitement le principe de l'unité de la nature, tel qu’il est admis à litre de croyance par le plus grand nombre des physiciens modernes. La séconde est l'équivalent du principe d'analogie, introduit par Bacon dans les recherches empiriques, la troisième affirme dans le monde physique une continuité mathématique : l'expérience peut donner licu à des inductions limites, qui préparent la voix aux intégrations proprement dites. Les trois règles expriment donc plutôt la possibilité d’un passage de la physique expérimentale à la physique mathématique qu’elles ne fournissent des préceptes posilifs soit de calcul soit d'expérimentalion. Quel que soit cependant leur caractère, ilest impossible de ne pas se demander si elles fournissent à la physique une base vraiment solide. Le système scientifique que nous arriverons à construire par une application consciencieuse de ces règles possèdera-t-1l une certitude parfaite, ne sera-t-il

qu'un tissu de vraisemblances destinées à s’user tôt ou tard ?

L'idée que la certitude physique puisse être purement relative était à l'époque de Newton un véritable paradoxe. Descartes par l'insistance extrème qu'il met à exclure de la science toute certitude qui n'égale pas celle de la géométrie, avait contribué plus qu'aucun autre à jeter le discrédit sur ce paradoxe. Chose curieuse, les ouvrages de Bacon imitent souvent le dogmatisme de Descartes. Bien qu'à la méthode de l'Ecole Bacon prétende substituer l'induction s'exerçant sur les faits, il est persuadé que par cette induction nous sommes en état d’édifier une science dont la certitude sera delinitive et absolue. C'était done au cours du xvu* siècle un axiome universellement admis que les vraisemblances, les connaissances probables, doivent être radicalement éliminées de la science et que la certüitude n'existe pas là où elle n’est pas tout entière.

Le premier grand physicien qui ait eu le soupçon d'une science se contentant de certitudes approchées est, semble-t:l, Christian Huyghens. Bien que les ouvrages où il exprime ses idées sur laméthode physique soientà peu près contemporains des Principes, ilest vraisemblable qu'avant cette époque il professait déjà les mêmes idées!'. Sans que nous puissions dire si Newton a puisé dans Huyghens des inspirations, il est permis de signaler la coïncidence qui a amené les deux plus grands physiciens du temps à introduire simultanément dans la science des considérations de probabilité et de relativité.

C'estdans la préface du Trailé dela Lumière que Huyghens a condensé ses idées sur la nature de la certitude physique. Les démonstrations qu'on trouve dans cet ouvrage n’ont pas, dit-il, une cerüilude aussigrande que celles de géométrie. Il y a entre les procédés du physicien et ceux du mathématicien une différence essentielle. Celui-ci part de principes qui sont regardés comme la certitude absolue et il se contente d’en déduire les conséquences inconteslables ; tandis que l’autre part de principes dont la vérité est loujours provisoire et proportionnée au degré de confiance que nous inspirentles conelusions. Cette différence a sa raison d'être dans la différence même des objets. La géométrie étudie des objets immuables sur lesquels il n'ya

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