V. Ch. Huyghens, préface du Traité de la Lumière
pasinfiniment de choses à dire. Le physicien au contraire parle d'objets changeants, qui peuvent s’envisager d'une manière plus ou moins complète, avec une exactitude plus où moins grande.
Mais la probabilité dont la physique se contente n’est pas : sans valeur. Il est souvent possible de la développer au point qu'elle le cède de peu à la certitude. C’est le cas lorsque les conséquences déduites de la supposition de certains principes s accordent de très près avec l'expérience. La probabilité augmente de poids avec le nombre des vérifications, et elle atteint son maximum lorsqu'une loi provisoire nous permet de faire des vérifications inattendues. Quoi qu’il en soit, la probabilité physique demeure toujours relative. Si la coïncidence de nos calculs avec les faits amène cette probabilité à serapprocher de la certitude, elle en reste toujours séparée par un trait distinctif : la certitude des géomètres, une fois acquise, ne peut plus se perdre. Aulieu de cela, la vraisemblance physique, quelque voisine qu'on la suppose d'une certitude a priori court toujours le risque de recevoir, de la découverte d'un fait nouveau, une alteinte imprévue. Elle est relative à l’état de la science et à la précision des observations. Il est impossible que la physique prétende jamais à une assurance absolue, puisque chaque fois que nous affirmons quelque chose, nous négligeons en même temps autre chose.
La prudence et l'esprit positif de Huyghens vont se retrouver dans les ouvrages de Newton. Il est remarquable que la prétention cartésienne à égaler la certitude mathématique ne se rencontre ni dans les Principes, nidans l’Optique, ni dans les premiers écrits de Newton. À aucun moment, Newton na fait profession de dogmatisme et na prétendu donner, par la méthode inductive, plus que de hautes probabilités. On est souvent porté-à méconnaître ce caractère du Newtonisme parce que c'est un de ceux qui ont disparu le plus vite chez les disciples et les successeurs de Newton. L’enthousiasme excité par la théorie de la gravitation, celle des marées, celle du son, celle des couleurs, fut un enthousiasme essentiellement dogmatique. Comme il arrive souvent dans l'histoire des sciences, les élèves et les admirateurs foreèrent les paroles du maître, et remplacèrent par des assertions brutales les vérités qu'il avait
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émises sous réserve. Enfin, l'on avait trouvé une physique capable de faire pièce à la théorie cartésienne. Chacun sentait que la science de Bacon était trop vide de résultats pour lutter contre la science abstraite, mais en somme féconde, de Descartes. L'apparition d'une philosophie neuve, où le talent mathématique était mis au service d’une expérimentation habile, réalisait les vœux de tous les empiristes. Aussi les contemporains et les disciples de Newton, ce qui formait à la fin du xvur siècle l'Ecole Newlonienne, accueillirent-ils la méthode des Principes comme un instrument d'une valeur absolue. Avec une hardiesse et une ténacité qui ne firent pas peu pour le succès du Newlonisme, ils affirmèrent que Newton seul était en possession des véritables règles expérimentales, que Newton seul avait su en tirer des conclusions irréfragables, que seul il avait fixé à la science la voie dans laquelle est le succès.
Usant d'une ironie qui cache souvent un exelusivisme outré, les disciples de Newton accueillent par une fin de non-recevoir tout ce qui n’est pas conforme soit à la méthode, soit aux résultats de leur maître. C'est aux Principes et aux Principes seuls qu'il faut demander la certitude physique. Cette certitude égale en puissance celle de l'algèbre ou de l'arithmétique. Keill et Freind, deux des adeptes les plus fervents du Newtonisme, affirment qu'il y a dans la méthode de leur maitre non seulement le développement ingénieux des tendances de Galilée et de Kepler, mais quelque chose d’absolument nouveau, une induction sui generis, plus précise et plus sûre que celle de Bacon.
Newton ne doit pas ètre considéré comme responsable du dogmatisme qui caractérise son Ecole. Pour des raisons historiques faciles à concevoir, Newton ne voyait pas ce dogmaüsme d'un œil défavorable, car il lui créait une arme puissante contre le dogmatisme de ses adversaires. Sans jamais appuyer ni désavouer ses élèves, il est certain qu'il trouvait profit à les laisser aller plus loin que lui-même dans Faffirmation des cerütudes. Mais pour son propre compte jamais Newton ne se basarde à attribuer à aucune ‘de ses découvertes la certitude géométrique dont se vantait Descartes. Mème en ce qui concerne la gravitation universelle, on peut voir par certains pas-
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sages de l’Optique! qu’il considérait cette loi universelle comme une loi purement provisoire, susceptible de différenciation ultérieure, et pouvant donner lieu à des certitudes nouvelles. La méthode expérimentale, telle que Newton la conçoit, est vraie et elle est utile. Mais le genre de vérité qu'elle peut déceler est, comme l'avait compris Huyghens, une vérité conditionnelle. Ce n’est pas l'assurance immuable de la déduction, c'est la vraisemblance de plus en plus grande des lois induclives qui caractérise la physique newtonienne. La quatrième règle des Principes va nous faire voir sous quelles conditions cette vraisemblance est acquise.
€ Dans la Philosophie expérimentale, les propositions tirées par induction des phénomènes, doivent être regardées, malgré les hypothèses contraires, comme exactement ou à peu près vraies jusqu'à ce que quelques autres phénomènes les confirment entièrement ou fassent voir qu'elles sont sujettes à des exceptions. Car une hypothèse ne peut affaiblir les raisonnements fondés sur l'induction tirée de l'expérience ?. » Par cette règle, Newton pose à la fois des bornes à la certitude physique et une limite à la critique qu’on peut lui faire subir. Les vérités expérimentales sont certaines tant qu’elles répondent approximativement aux fails. Aucune atteinte ne peut être portée à leur valeur par des hypothèses non encore vérifiées.
La théorie de l'hypothèse est à peine esquissée dans le troisième livre des Principes. Mais c'est un sujet sur lequel Newton s'est vu obligé de revenir à maintes reprises, et parmi les opuscules insérés sous forme de lettres dans les Philosophical Transactions, c’est à peine si l'on en trouverait un où Newton n'ait pas expressément affirmé son horreur pour l’hypothèse et soutenu qu'elle est incompatible avec la vraie méthode expérimentale. De là la légende qui a eu pour effet de le représenter comme un adversaire systématique de l'hypothèse. « Hypotheses non fingo », c'est la déclaration qu'on a tirée des Principes pour en faire la clef de la méthode newtonienne. Il importe de voir ce que cette idée contient de juste, en même temps que la part d'exagération dont elle est entachée.
A. Cf. Quæst. Opt., XXXI.