‹ La philosophie de Newton [microform]Chapitre 74 sur 208 · Traité du Monde, ch. vu, p · texte numérisé non relu

Traité du Monde, ch. vu, p

dans son ouvrage la quantité exacte de mouvement requise pour sa plus grande perfection. Mais comme la conservation de l'univers n'est qu'une prolongation de l'action divine et que les raisons déterminantes de cette action sont absolument invariables, il en résulte qu'à chaque instant la quantité totale de mouvement qui se trouve dans l'univers est constante et égale à celle qui s'y trouvait au début.

Nous connaissons d'ailleurs la perfection de Dieu « non seulement de ce qu'il est immuable en sa nature, mais encore de ce qu'il agit d'une façon qu'il ne change jamais. » L'invariabilité des voies de la providence est, comme le diraMalebranche, à la base des lois de la mécanique. Il suit de là que le mouvement initial imprimé par Dieu à l'univers doit se perpétuer sans altération, car si quelque chose disparaissait ou apparaissait, cela ne pourrait se faire sans une modification dans les desseins de la providence. Est-ce à dire que l'état mécanique de l'univers doive être un équilibre parfait ou un repos universel? Descartes pense au contraire que les changements dans la nature et les variations particulières du mouvement sont compatibles avec le principe général de la conservation du mouvement. Un corps peut diminuer de vitesse, sans rien perdre de son mouvement, si en même temps il augmente de masse. La quantité de mouvement reste encore invariable si par l'effet du choc une partie du mouvement passe d'un corps sur un autre. « Toutes fois et quantes que le mouvement d'une partie diminue, celui de quelque autre partie augmente à proportion ^ ». Ceci suflit à démontrer que le mouvement total se conserve dans l'univers. On peut dire que « Dieu agissant toujours de même, et par conséquent produisant toujours le même effet en substance, il se trouve comme par accident plusieurs diversités en cet effet-. » Descartes laisse entrevoir par là que la constance des quantités de mouvement est avant tout un postulat métaphysique, et que les irrégularités dont l'expérience peut donner le soupçon doivent, pour des raisons a priori, être considérées comme purement apparentes.

La première loi du mouvement d'après Descartes est que

4. Princ. de la Phil., II» partie, p. 151. 2. Traité du Monde, ch. vu, p. 253.

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« chaque portion de la matière en particulier continue toujours d'être en un même état pendant que la rencontre des autres ne la contraint point de le chang^er. » C'est là une loi que nous pourrons comparer avec le premier axiome de Newton, et avec ce qu'on nomme aujourd liui le principe d'inertie. En donnant à ce principe la forme un peu vague qu'on vient d'énoncer, Descartes accomplissait un progrès notable sur les théories qui l'avaient précédé, et pourtant il reste assez loin des conceptions positives de Newton. Les philosophes qui avaient précédé Descartes s'étaient tous inspirés des doctrines d'Aristote. Pour eux le mouvement n'a pas sa raison d'être en lui-même^ il ne se comprend que par le repos. Le repos est la cause finaledu mouvement, et tout mouvement, dans la mesure même où il est parfait, tend à se détruire pour revenir au repos. C'est ainsi que les corps qui tombent tendent vers un point où ils seront immobiles, et que les poids mis dans la balance oscillent en se rapprochant de l'équilibre.

Une conséquence immédiate de cette manière de voir est que l'inertie naturelle ne pouvait apparaître que comme un obstacle au repos. Elle n'est jamais un obstacle au mouvement. Les précurseurs de Descartes, loin de comprendre que tout mouvement commencé tende de lui-môme à se perpétuer, admettaient que le repos est la tin naturelle de tous les mouvements. L'inertie, telle qu'ils l'envisageaient, n'est autre chose que cette tendance universelle du mouvement vers le repos. Descartes a admirablement compris ce qu'il y avait d incomplet dans cette manière de voir. Le repos et le mouvement sont deux réalités corrélatives, et loin que le mouvement tende spontanément au repos, ils font effort l'un et l'autre pour se perpétuera Ainsi Descartes rapporte aux mêmes causes la persistance d'un mouvement commencé et la résistance à un mouvement commençant. L'inertie telle qu'il la conçoit présente un double aspect. Tantôt elle est motrice, tantôt elle est résistante. C'est une vue que nous retrouverons chez Newton.

Mais Descartes s'est laissé entramer à fonder le principe

1. Traité du Monde, ch. vu, p. 206. « Je conçois que le repos est aussi « bien une qualité qui doit être attribiiéc à la matière pendant qu'elle « demeure en une place, comme le mouvement en est une qui lui est « attribuée pendant qu'elle en change. »

LES PRINCIPES DE LA MÉCANIQUE 20t

d'inertie sur des considérations métaphysiques. De cette façon il s'est privé de l'avantage que donnent les définitions empiriques, savoir la possibilité d'appliquer le calcul aux objets de nos sensations. Jamais Descartes n'invoque l'expérience à l appui de sa notion d'inertie. L'inertie, ou tendance à la conservation du mouvement, n'est qu'un cas particulier de la tendance à la conservation de la forme, de la grandeur, de toutes les qualités sensibles. Lorsqu'une partie de la matière est ronde ou carrée, elle ne change jamais de forme spontanément. L'inertie mécanique résulte elle aussi de la règle qui veut que rien ne se modifie sans raison. Au fond c'est un principe voisin du principe de raison suffisante de Leibniz qui explique la tendance des corps à persévérer dans l'état présent. « Une fois qu'une figure a commencé de se mouvoir, nous n'avons aucune raison de penser qu'elle doive jamais cesser de se mouvoir de même force pendant qu'elle ne rencontre rien qui retarde ou qui arrête son mouvement » ^ Le caractère métaphysique de la science cartésienne apparaît ici bien nettement. Ce sont des motifs rationnels, des considérations a J07'eori qui amènent Descartes à sa conception de l'inertie. Les vérifications empiriques que nous pouvons faire entraînent la confirmation, non la certitude. La croyance aux lois de l'inertie est liée directement à tout le système cartésien.

La seconde loi du mouvement pour Descartes est que chaque partie de la matière en son particulier ne tend jamais à continuer de se mouvoir suivant des lignes courbes mais suivant des lignes droites. Lorsqu'un corps est abandonné sans force extérieure son mouvement tend à être rectiligne. Nous ferions aujourd'hui de cette proposition un corollaire de la loi de l'inertie. Nous ajouterions même que le mouvement rectiligne d'un corps abandonné à lui-môme sera nécessairement uniforme. Cette dernière propriété a échappé à Descartes, et il se contente dans sa seconde loi de déterminer la direction du mouvement que prennent naturellement les corps.

Pour la Dynamique moderne, le triple caractère du principe d'inertie s'explique imme'diatement. 11 résulte de la définition des forces au moyen des accélérations. Si un corps soustrait à

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