‹ La philosophie de NietzscheChapitre 32 sur 51 · V. VII · texte numérisé non relu

V. VII

1!0 LA PIlILOSOrillE DE MEiZSCIIE

lui prescrit l'usage fréquent d'un petit plaisir facile à se procurer : « l'amour du prochain » sous toutes ses formes, telles que bienveillance, charité, assistance mutuelle, etc. Ou bien enfin il groupe en troupeau ses malades pour leur faire oublier par les mille menues distractions de la vie sociale leurs misères individuelles.

Mais à côté de ces moyens innocents, il use pour ses cures d'un remède aussi dangereux qu'efficace, d'un poison effroyable qui fait oublier aux malades leurs souffrances, mais qui ruine plus que jamais leur organisme. Ce poison, c'est le sentiment du péché.

La notion du péché a pour fondement naturel deux sentiments nés spontanément et en dehors de l'intervention du prêtre dans le cœur humain : la « mauvaise conscience » et la croyance d'une « dette » contractée par l'homme envers la divinité.

La mauvaise conscience est, selon Nietzsche, le résultat du malaise profond qui s'empara de l'homme quand, d'animal sauvage et solitaire qu'il était primilivement, il devint membre d'une société organisée, tète de bétail dans un troupeau. L'État est probablement, à l'origine, une efl'royable tyrannie imposée à une race pacifique ou mal organisée par une bande d'hommes de proie, de puissants associés en vue du pillage et de la guerre. Brusquement les conditions d'existence des vaincus se trouvèrent bouleversées de fond en comble. Pour se guider dans la vie, ils ne purent plus suivre librement Tinslinct naturel qui les gouvernait jusqu'alors : ils durent faire effort sur eux-mêmes pour se conduire avec prudence, pour comprimer leurs volontés quand elles risquaient de déplaire aux maîtres; il leur fallut agir par raisonnement et réflexion. Mais les instincts sont une certaine somme de force qui se manifeste nécessairement par des effets. Si celle force est comprimée de telle sorte qu'elle ne peut plus se dépenser à Vexlérieur par des réactions

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immédiates, elle se transformera en énergie latente et manifestera son existence par un travail intérieur. C'est par une métamorphose de ce genre qu'a pris naissance la « mauvaise conscience » : elle est le résultat de la compression que durent subir les instincts naturels de l'homme, à l'époque où il passa de l'état d'indépendance à l'étal il'esclavage. Comme une bête fauve qui, rongée par la nostalgie de la vie libre et du désert, se meurtrit ellemême aux barreaux de sa cage, ainsi l'homme primitif, domestique, emprisonné, sefit souffirirlui-même. Entravé dans ses manifestations extérieures, son instinct de vie se Iraduisit par une sorte de fermentation interne. L'homme, désormais, eut une vie intérieure qui fit de lui un être infiniment plus intéressant que la brute triomphante — mais un malade.

Le sentiment d'une « dette » envers la divinité, d'autre part, est une des plus anciennes manifestations de l'esprit religieux. A T'époque primitive, en effet , chaque génération croyait qu'elle était redevable de sa prospérité présente aux générations précédentes, et que les ancêtres, devenus après leur mort des esprits puissants , continuaient à exercer une influence bienfaisante sur les destinées de leurs descendants. Mais tout service doit être payé; les hommes eurent donc le sentiment qu'ils avaient contracté une dette envers leurs pères et qu'en échange de leur protection, ils leur devaient des sacrifices ; de là le cul le des aïeux que l'on retrouve à l'origine de toutes les civilisations. Ce culte, cependant, se transforma peu à peu. La vénération que l'homme accordait originairement à toute la lignée de ses a'ïeux se concentra d'abord sur l'ancêtre primitif de la race; puis l'ancêtre à son tour fut élevé au rang d'un dieu, et ce dieu fut regardé comme d'autant plus puissant, d'autant plus redoutable que le peuple qui l'honorait était lui-même plus prospère. Et dans la même proportion où croissait la grandeur du dieu, devait s'ac-

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croître aussi le senlimeiit de la dette contractée à son égard, et, par suite aussi, la crainte de ne pas faire assez pour lui. En vertu de cette logique, le sentiment de dépendance de l'homme vis-à-vis de son Dieu acquit son maximum d'intensité quand le Dieu unique du christianisme eut vaincu tous les dieux païens et régna en maître absolu sur la plus grande partie de l'Europe. L'homme en vint à croire alors que cette dette était trop graPéde pour pouvoir jamais être payée, qu'il se trouvait à l'égard de Dieu dans la situation du débiteur insolvable vis-à-vis de son créancier, exposé par suite au plus terrible des châtiments. Dans son angoisse, l'homme chercha par tous les moyens à rejeter loin de lui la responsabilité de cette dette. 11 s'en prit à son premier ancêtre qui aurait encouru la malédiction divine ; il inventa le « péché originel > et le dogme de la « prédestination » ; il incrimina la nature hors de lui^ les instincts en lui, et les regarda comme la source du mal ; il maudit l'univers lui-même et aspira au néant ou à une autre vie; finalement il donna au problème qui le tourmentait cette solution paradoxale : La dette contractée par l'homme envers Dieu est trop immense pour que l'homme puisse jamais l'acquitter. Dieu seul peut payer Dieu. Or, dans son amour pour l'homme. Dieu s'est immolé lui-même pour libérer son débiteur insolvable : il s'est fait homme, s'est olTert en sacrifice, et par cet acte d'amour, il a racheté ceux d'entre les hommes qu'il juge dignes de sa grâce.

Que l'on fonde maintenant, en imagination, cette notion tragique d'une dette envers la divinité avec le sentiment de la « mauvaise conscience » et l'on aura le « péché ». L'homme qui a « mauvaise conscience » éprouve un besoin maladif de se faire souffrir. 11 ne se rend pas compte, bien entendu, que ce besoin a pour cause réelle la compression violente et soudaine de sa volonté de puissance, de ses instincts naturels. Mais il sait, d'aiitre part,

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(|u'ila contracté envers la divinité une dette formidable qu'il est hors d'état de payer. Et tout naturellement cette dette lui apparaît comme la raison d'être des souffrances qu'il s'inilige : il veut, par ces souffrances apaiser son créancier irrité, expier son « péché ». Le voilà désormais acharné à se torturer pour s'acquitter d'une dette qu'il ;roit infinie, réclamant de la souffrance, toujours plus de jouffrance pour assouvir cet inextinguible désir d'expiation qu'il porte en lui.

Cette notion du péché, une fois constituée, devint l'instrument de la domination du prêtre sur les âmes. C'est par elle qu'il eut prise sur la foule des malheureux et qu'il mit la main sur toutes les brebis souffreteuses qu'il rencontrait sur son chemin. Il s'en alla vers les dégénérés qui, travaillés par un mal physique dont ils ignoraient la nature, cherchaient anxieusement la cause ou, mieux encore, l'auteur responsable de la dépression où ils se sentaient plongés. Et il persuada à tous ces misérables qu'ils étaient eux-même la cause véritable de leurs souffrances ; que ces souffrances devaient être regardées comme une faible expiation des « péchés» dont ils étaient coupables, qu'ils devaient par conséquent les accepter non pas seulement avec résignation mais avec joie, comme une épreuve envoyée par Dieu. Les infortunés le crurent : ils acceptèrent, dans leur détresse, l'explication qu'il proposait de leur souffrance ; ils se laissèrent docilement inoculer le poison effroyable de la croyance au péché. Et pendant une longue suite de siècles ce fut, à travers l'Europe, une théorie lugubre de « pécheurs » pénitents, qui s'acheminaient vers la mort à travers un long martyre, le corps malade, les nerfs détraqués, l'âme affolée, en proie à des crises de désespoir ou à des extases délirantes, assoifés de tortures, hantés par l'idée fixe du péché et de la damnation éternelle.

Ce qui caraclcrisc somme toute le christianisme, d'après

Nietzsche, c'est que comme religion et comme idéal moral il aboutit au nihilisme. Il a créé tout un monde de pures lictions : il a imaginé des causes fictives, « Dieu », « l'âme », « l'esprit », le « libre arbitre » — et des efïets fictifs, le « péché », la « grâce », — des relations entre des êtres imaginaires, « Dieu », les « esprits », les « âmes » — ; il a inventé une science naturelle fictive fondée sur la méconnaissance des causes naturelles, une psychologie fictive basée sur une fausse interprétation des phénomènes physiologiques (par exemple la souffrance expliquée comme conséquence du péché), une léléologie fictive, le « règne de Dieu »,'la « vie éternelle ». En même temps que le chrétien construisait son monde imaginaire, il maudissait l'univers réel, il opposait la « nature » source de tout mal, à « Dieu », source de tout bien. L'origine de rillusion chrétienne apparaît donc clairement : elle est née de la haine de la réalité ; elle est le ]iroduit d'une humanité dégénérée où la somme de douleur l'emporte sur la somme de joie , d'une humanité lassée et souffrante qui incline vers le pessimisme, vers la négation de la vie, qui aspire à rentrer dans le néant.

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Le grand fait de l'histoire européenue c'est le triomphe, aujourd'hui à peu près général, de la morale d'esclaves sur la morale de maîtres : presque partout l'homme moderne accepte la table des valeurs créée par le ressentiment des esclaves, le détraquement physiologique et psychologique des dégénérés et le mensonge conscient ou inconscient de leurs chefs naturels, les prêtres ascétiques. — Pendant deux mille ans une lutte acharnée s'est livrée entre Rome, l'héritière de la tradition grecque et de son -'jéal aristocrati(iuc, le berceau de la race la plus

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forte et la plus noble qui ait jamais vécu sous le soleil, et la Judée, la terre du ressentiment et de la haine, la patrie de l'esprit sacerdotal... La Judée a vaincu. La Renaissance arrêtée dans son essor par Luther et le protestantisme ; l'idéal français, aristocratique et classique sombrant, après deux siècles de grandeur, dans la tourmente sanglante de la Révolution; Napoléon, type unique, surhumain et peut-être inhumain du dominateur, vaincu par la Sainte-Alliance : voilà les étapes successives qui ont conduit à la victoire l'idéal d'esclaves. — Aujourd'hui l'Europe est en pleine décadence : partout apparaissent des symptômes irrécusables d'une diminution de la vitalité. On peut craindre de voir la race humaine cesser de grandir et s'enliser peu à peu dans une ignominieuse médiocrité.

C'est la morale d'esclave, d'abord, qui domine aujourd'hui la conscience moderne sous le nom pompeux de « religion de la souffrance humaine ». Voyons dun peu plus près la réalité qui se cache sous ce mot.

L'analyse psychologique de la pitié nous révèle d'abord que ce sentiment si fort vanté par les moralistes d'aujour d'hui n'est ni aussi désintéressé ni aussi admirable qu'on veut bien le dire. Il entre en effet dans la pitié une dose assez forte de plaisir très égoïste. Nous faisons aux autres du bien comme nous leur faisons du mal, uniquement pour nous donner le sentiment de notre puissance, pour les soumettre en quelque manière à notre domination. LUiomme fort et noble d'instincts cherche son égal pour lutter avec lui, pour lui faire courber par la force le front devant sa puissance ; il méprise par contre les proies trop faciles et écarte dédaigneusement de lui ceux qu'il ne trouve pas dignes d'être ses adversaires. Le faible, au contraire, se contentera de proies médiocres et de triomphes aisés ; or un malade, un malheureux n'est pas bien redoutable ; de plus l'homme accepte toujours plus volontiers un bienfait qu'une douleur : le miséricordieux

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est donc sûr de rencontrer un minimum de résistance, de remporter un succès sans le moindre danger pour lui. La pitié est donc une vertu d'âmes médiocres et qui est sans inconvénients quand elle s'exerce sur des âmes médiocres elles aussi. Elle devient par contre un manque d'égards, presque une vilenie, dès qu'elle s'adresse à une âme noble. L'âme noble dissimule ses chagrins, ses souffrances, ses infirmités ; elle se défend contre la bonne volonté comme contre la mauvaise volonté ; l'homme souffrant, disgracié, hideux a donc le droit de haïr les témoins indiscrets de sa misère et de sa laideur, ceux qui ne rougissent pas de regarder ce qui devait rester caché à tous les yeux et accablent un malheureux d'une pitié qu'il n'a pas demandée.

Mais il y a plus : la pitié n'est pas seulement un sentiment peu intéressant; elle est aussi un sentiment déprimant. Supposons un instant la religion de la souffrance humaine généralisée parmi les hommes. Qu'arrivera-t-il ? La somme totale de souffrance, loin d'avoir diminué, se trouvera augmentée, chacun, outre ses maux personnels, devant prendre sa part des maux d'autrui. La pitié est ainsi un principe airaiblissant pour l'instinct vital : elle aggrave la déperdition de forces qu'occasionne déjà la souffrance; elle rend la douleur contagieuse.

Un inconvénient plus grave encore de la religion de la pitié c'est quelle contrarie l'action normale de la loi de sélection qui tend à faire disparaître les êtres mal conformés et qui par suite ont peu de chances de sortir victorieux du combat pour l'existence. Toute religion de la pitié, comme par exemple le christianisme, tend à protéger l'existence des dégénérés. C'est là d'ailleurs la cause principale du succès que ces religions ont obtenu de tout temps : les faibles et les malades sont en effet légion tandis que l'homme parfaitement sain et bien réussi sous tous les rapports constitue une exception. Dans toutes les espèces animales supérieures on constate une majorité

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d'individus mal venus, dégénérés, fatalement voués à la souffrance. L'espèce humaine ne fait pas exception à cette règle, bien au contraire. L'homme constituant dans l'échelle des êtres un type supérieur et surtout perfectible, qui est susceptible de varier, qui n'a pas encore atteint sa forme immuable et définitive, il est tout particulièrement exposé aux accidents et la proportion des déchets par rapport aux exemplaires réussis est encore plus forte que chez les autres animaux. La religion de la pitié a l'immense inconvénient de prolonger une foule d'existences inutiles, condamnées par la loi de sélection : elle conserve, elle multiplie la misère dans ce monde; elle rend par conséquent l'univers plus laid, la vie plus digne d'être « niée » ; elle est une forme pratique du nihilisme. Elle est une menace pour l'existence et la santé morale des beaux exemplaires d'humanité. La vue de la misère, de la soulîrance, de la difformité, de la laideur est le pire des dangers pour l'homme supérieur : elle le conduit à la négation de la vie soit par excès de dégoût soit par excès de compassion. La pitié peut devenir une maladie dévastatrice qui ruine de fond en comble une nature généreuse lorsqu'elle n'a pas la dureté voulue pour lui résister. Le christianisme et la religion de la pitié ont efficacement contribué à la dégradation de la race européenne et entravé la production d'hommes supérieurs, l'évolution de l'humanité vers le Surhomme.

Si maintenant nous considérons la religion de la souffrance non plus dans ses conséquences mais à titre de symptôme, nous voyons immédiatement ce qu'elle signifie. Ce grand débordement de pitié auquel nous assistons de nos jours est un indice manifeste que l'homme a de plus en plus peur, aujourd'hui, de la souffrance; qu'il s'est amolli, efféminé; que, dominé par l'instinct de la bête de troupeau il redoute toujours plus ce qui pourrait troubler sa sécurité et son bien-être. Non seulement il

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fuit la souffrance pour lui, mais il ne supporte même plus l'idée de la souffrance chez les autres ; bien plus, il n'ose même plus faire souffrir au nom de la justice — ceci, bien entendu, uniquement par faiblesse de caractère et non point du tout par magnanimité ou dédain généreux du tort causé. Le miséricordieux étend sa pitié jusque sur les criminels et sur les malfaiteurs. « Il vient un moment, dans la vie des peuples, où la société est aveulie, énervée au point de prendre parti même pour l'individu qui la lèse, pour le criminel — et cela le plus sérieusement du monde. Punir! le fait même de punir lui paraît contenir quelque chose d'inique ; — il est certain que l'idée de « châtiment » et de la « nécessité de châtier ï lui fait mal, lui fait peur : est-ce qu'il ne suffirait pas de mettre le malfaiteur hors d'état de nuire? Pourquoi donc punir !... punir est si pénible * ! » — L'idéal vers lequel tend la bête de troupeau c'est une petite part de bonheur assuré pour chacun avec un minimum de souffrance ; la douleur est considérée comme <> quelque chose qu'on doit abolir-». Or Nietzsche — et c'est peutêtre là un des plus beaux côtés de sa doctrine — est persuadé que la lâcheté, la peur de la souffrance est une des choses les plus méprisables au monde. La souffrance est en effet la grande éducalrice de l'humanité, c'est elle qui lui a conféré ses plus beaux titres de noblesse : « Vous voudriez si possible — et ce « si possible » est la plus insigne folie — abolir la souffrance. Et nous ? — nous voulons, semble-t-il, la vie plus dure, plus mauvaise qu'elle ne l'a jamais été ! Le bien-être tel que vous le comprenez — mais ce n'est pas un but, c'est, pour nous une fin ; — un état qui ferait aussitôt de l'homme un objet de risée et de mépris, qui rendrait sa disparition souhai-

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