‹ La philosophie de Platon (volume 3)Chapitre 39 sur 60 · IV · texte numérisé non relu

IV

au-dessus des raisonnements discursifs fondés sur la simple identité logique.

Ces concessions une fois faites pour ce qui concerne le caractère de nécessité attribué à Dieu, un platonicien pourra refuser de les faire quand il s'agit du caractère d'absolu.

Il s'efforcera d'abord de montrer dans l'argumentation de Kant une pétition de principe. Kant assimile une affirmation ayant pour objet le terme absolu de la dialectique, ou l'unité des Idées, avec les affirmations qui ont pour objet des Idées inférieures et relatives, par exemple celle de triangle, qui peut très bien être conçue comme séparée de celle d'existence, ou celles de puissance et de sagesse, qui sont des attributs particuliers. Mais, de ce que la raison de possibilité et la raison d'existence actuelle demeurent différentes tant qu'on n'est pas parvenu au sommet de la dialectique, de ce que la dualité subsiste pour notre pensée entre l'intelligible et le réel tant qu'on n'est pas arrivé à l'Unité, doit-on conclure qu'elle subsiste aussi dans l'Unité même? doit-on raisonner sur le Principe comme sur le triangle, sur la puissance et sur d'autres perfections particulières nécessairement mêlées d'imperfection? Induire du relatif à l'absolu, c'est supposer ce qui est en question, à savoir que nous concevons toutes choses comme relatives.

A priori, l'idée de perfection et celle de relativité s'excluent, tandis que l'idée de triangle et celle de relativité s'appellent mutuellement. Le sujet triangle ne peut être uni dans ma pensée à l'attribut existence que conditionnellement, c'est-à-dire sous la condition d'un troisième terme supérieur aux deux autres ; mais, si je place en face l'un de l'autre le sujet perfection et l'attribut existetice, je ne puis plus subordonner leur union à un terme supérieur, à une condition, car il n'y a point dans ma pensée d'idée supérieure à celle de la perfection parfaitement parfaite. L'objection du troisième homme ou du troisième

terme, à laquelle revient celle de Kant, semble donc ici impossible; àvayxTi aTTîvai. Dans ma pensée, a priori, la perfection est conçue comme une chose absolue, lioi* comme une chose dont l'existence serait relative à un terme supérieur. Donc, si j'enlève a priori dans ium pi^usée l'attribut d'existence au sujet perfection, ou je l'enlève sans raison suffisante et arbitrairement, ou je l'enlève eu vertu d'une raison supérieure et je subordonne la perfet*^ tion à une condition qui la domine; dès lors elle n'est \\\w% pour ma pensée la vraie Idée des Idées. — Mais, dit Kant ^ je puis supprimer le sujet et l'attribut, sans viokr k principe de contradiction. — Soit, mais vous violez alors tout au moins a priori le principe de raison sufiistnitc; car, encore une fois, ou vous faites cette suppression sans raison, ou vous la faites en vertu d'une raison que vous concevez comme dominant les deux termes, et conuui^ pouvant en empêcher l'union. Vous concevez donc qu*.^!que chose de supérieur à la perfection. Que peut élre. a priori^ cette raison qui empêche la perfection d'exit^ler? Elle est certainement inconcevable a priori. Vous éles donc obligé, pour suppléer aux raisons a priori^ qui smil toutes contre vous, d'emprunter des raisons à l'exisLenL-iî imparfaite, et vous imposez ensuite ces mêmes cniidilions à l'existence parfaite; chose sans raison suflisanLL% pour ne pas dire contradictoire. La seule objection a postenori est l'incompatibilité de la coexistence d'un être parfait avec un monde remph de maux. Mais il e^t eonvenu que nous sommes dans un domaine de pures i(î<Vs, et devons nous placer par la pensée au sommet de l'ïuijLîlr où les côtés coïncident ; à ce point de vue vous raisonm'ï toujours comme si nous étions sur un côté séparé dtj l'autre; vous supposez toujours quelque chose de su[k> rieur qui empêche la coïncidence et produit l'écartcnieJiL Mais de deux choses l'une : ou l'intelligibilité et la rt:ulitè ne coïncident pas encore pour nous, et alors noiîs ne sommes pas encore au sommet de la pensée; ou iiduîs

soaimes vrainieul eu présence de l'Unité suprême telle que nous la concevons, et alors l'intelligibilité coïncide pour nous avec l'idée de réalité. Le procédé de l'intelligence, ici, n'est pas une déduction descendante, mais une dialectique ascendante qui ne trouve de repos que dans l'idée de l'Unité absolue.

Kanl insiste et dit : — « Soit : la perfection et l'absolu sont unis dans notre pensée^ mais de quel droit objectiver cette pensée? De quel droit dire : la perfection absolue que je conçois, existe. Est-ce là une proposition analytique? Gela ne se peut : car, ou bien le sujet est une perfection purement possible, et alors vous n'y Irouverez pas par l'analyse l'attribut de la réalité ; ou la |»erfection est posée déjà comme réelle, et vous supposez ce qui est en question. Donc, la proposition ne peut être (|ue s\ntliétique. Mais, si elle est synthétique, il n'y a |>as contradiction à supprimer l'attribut, et à dire que la perfection n existe pas.

— Non, encore une fois, il n'y a pas là de contradiction ; cl la proposition est en effet synthétique. Mais c'est une synthèse fondée sur la raison suffisante, synthèse qu'on ne peut détruire sans rejeter ce principe. Un tel lien ne vaut-il pas autant et mieux que le lien d'identité? Si Kanl ne voit pas la raison suffisante qui nous autorise ici à faire la synihèse du possible et du réel, c'est qu'il entend toujours |)ar pur possible une chose qui peut aussi bien ne pas être qu'être, une chose où les côtés de l'angle ne coïncident |)as. Nous avons vu déjà que cette prétendue possibilité l>ure est au contraire impuissance ou inertie. Kanl s'inspire de la notion aristotéhque sur le pur possible, et son objection renferme une confusion de contraires. Au sujet : « une perfection parfaitement possible », j'ai vraiment le droit d'ajouter en idée cet attribut : « une perfection parfaitement actuelle ». D'une part, en effet, nous n'avons pu trouver a priori aucune raison qui empêche la perfection parfaitement possible d'exister ; et

d'autre part, sa perfection même est a priori une raison positive, suffisante pour obtenir notre adhésion a priori dans le domaine des pures idées. Il est vrai que cette adhésion n'est pas nécessaire et fatale ; elle est simplement spontanée, inteUigible, rationnelle et morale.

Kanl fait une dernière objection, qui renferme la même assimilation de l'absolu au relatif. — « Gomment reher au sujet perfection l'attribut existence, si l'existence n'est même pas un attribut qui puisse ajouter quelque chose à l'idée du sujet? Que je conçoive Dieu comme simplement possible ou comme réel, l'idée n'en reste pas moins la même dans les deux cas. Un thaler est toujours le même thaler dans ma conception, que je le possède ou que je ne le possède pas dans ma caisse. » — Kant dira-t-il aussi que concevoir la richesse parfaite, c'est concevoir la possibilité de posséder tous les thalers sans en avoir aucun ? N'est-ce pas là plutôt l'absolue pauvreté, qui n'implique pas la réelle puissance de posséder tous les thalers, mais au contraire l'impossibilité de les posséder. Platon reprocherait à Kant de confondre la déesse (le la Pauvreté avec le dieu de l'Abondance. Selon Kant, il n'y a pas de différence entre concevoir une perfection purement possible parce qu'elle n'est pas, et une perfection purement possible parce qu'elle est parfaitement réelle. Mais il est si peu indifférent de concevoir Dieu comme unité du possible et du réel (c'est-à-dire comme absolu) ou comme n'ayant pas sa réalité dans son intelligibiUté même (c'est-à-dire comme relatif), que par la première conception l'idée de Dieu est posée, et par la seconde, niée; dans le premier cas on pense à Dieu, dans le second on pense à autre chose que Dieu, et même à son contraire. Un Dieu qui peut être empêché d'exister par quelque raison supérieure, n'est point Dieu. Ne traitez donc pas la notion de Dieu, sommet de la pensée, comme celle des êtres finis dans lesquels se séparent l'essence et l'existence, la possibilité à venir (qui implique une im-

possibilité présente) et l'acte immédiat. Supposer quelque raison qui enlève au parfait l'existence, ce n'est pas seulement le faire passer dans notre esprit à l'état de pur idéal, c'est le nier absolument, c'est lui enlever l'essence avec l'existence. — « Le réel, dit Kant, ne contient ici ri<'ii *le plus que le possible; s'il en était autrement, V\i\n' que nous avons d'une chose ne serait point comjjlt'lo tant que nous ne la concevrions que comme possible. • — Oui, certes, on n'a point l'idée complète de l'être jirtrfuîl, du Bienj tant qu'on le conçoit comme conditionurilmieiit possible ou comme relatif, puisque alors on a 1 itiei* d*un Bien qui a besoin d'autre chose que de luiii>Amo pour exister, qui n'est ni absolu ni parfait. Non SiMilement ce n'est pas là l'idée complète de Dieu, mais, initMin' une fois, c'est la négation de cette idée.

On luit que l'argumentation de Kant repose sur une iLssiinilalion de l'idée du parfait tantôt aux notions logiques [niremenl nécessaires, tantôt aux réalités empiriques jum^rMent contingentes. Dans celles-ci, nous concevons iiin* st^paration entre l'intelligibilité et la réalité. Au lieu (h n'iie séparation, l'idée du Bien apparaît aux platonirieiis romme l'absolue synthèse : c'est le point culminant i\v h\ iîiison pure, où Platon voit les deux ordres logique ^\ fmlologique, d'abord distincts, se confondre dans une connu une origine ; c'est l'idée suprême où il place à la fois riiitiîiligible et le réel, la pensée inséparable de l'être et Vrire inséparable de la pensée. Kant refuse de s'élever îsvie Platon jusqu'à ce sommet; il nie la réalité du point de coïncidence vers lequel tendent également toutes nos IM'MhVs, et sans lequel elles n'auraient ni mouvement ni diieelion ; dès lors, la logique et l'ontologie, le subjectif et 1 ohjreLif, le rationnel et le réel, demeurent à jamais séparés jïiir un infranchissable intervalle, et la pensée, réduite :\ S!^ ilemander si elle atteindra jamais l'être, suspendue ninune à moitié chemin entre ciel et terre, demeure ihqiiiete en face d'elle-même dans le doute Iranscendantal.

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Ainsi, comme argument logique et analytique, Targumeni platonicien de saint Anselme tombe sous la critique de Kant; comme argument dialectique et synthèse finale d'idées, il conserve une certaine valeur, au moins dans le domaine des pures idées et de l'a priori. Il est certain que notre esprit ne trouve de satisfaction complète que. dans l'idée d'une perfection absolument réelle ou d'une réalité absolument parfaite. A ce point de vue, chacun dit avec Bossuet : Pourquoi l'imparfait serait-il et le parfait ne serait-il pas? — La seule réponse, c'est de dire : parce que l'imparfait existe et que son existence est inconciliable avec cette perfection absolue. L'objection vient donc des faits, non des idées mêmes. Tant qu'on demeure dans la région des idées, tout invite à objectiver l'idée du parfait, du complet, du itavreÀSç ov, qui, pour être complet, doit avoir l'absolue existence. Il s'agit simplement de savoir, dans cette région, quelles pensées il faut unir a priori, quelles pensées il faut séparer ou non.

En résumé, ou vous pensez vraiment Dieu, et alors vous le pensez comme parfait intelligible et comme absolue existence ; ou vous pensez autre chose que lui, par exemple le monde relatif, et, le confondant avec Dieu, vous ne pensez plus Dieu comme absolu. Platon vous dit : Regardez à l'Orient où est le soleil, et vous pourrez le voir se lever; — vous vous tournez vers l'Occident, que vous confondez avec l'Orient, et vous dites : Je ne vois pas le soleil. — C'est, dit Platon, que vous ne regardez pas là où il faut regarder. De même, au sommet de votre intelligence luit le soleil intelligible, la perfection absolue; mais à l'autre extrémité est la nuit de la matière, pure imperfection en elle-même et perfection relative en tant qu'elle peut être illuminée par le Bien. Si vous regardez vers la nuit au lieu de regarder vers le soleil, comment pourrez-vous voir autre chose que ses premières et ses plus obscures lueurs, la première aurore qu'il

répand dans les régions lointaines des ténèbres ; le soleil n'est pas là, mais seulement son image encore incomplète, par cela même incertaine et indécise : tournez-vous vers l'Orient, vers la région des idées pures, et de loin vous verrez le soleil intelligible dans sa splendeur.

III. Par un changement de lactique inévitable, les adversaires de la preuve platonicienne ont voulu démontrer l'impossibilité même du parfait et de son caractère absolu. L'analyse de Kant a été un moyen terme et une transition entre les deux extrémités contraires du platonisme et du naturalisme.

L'idée de perfection implique, suivant Platon, celle de l'absolue existence; d'après le naturalisme et l'idéalisme conceptualiste, qui s'accordent à changer l'idéal en abstraction, elle implique l'impossibihté de l'existence : loin d'être ce qu'il y a de plus absolu, elle est ce qu'il y a de jtlus relatif.

Aux partisans de cette dernière doctrine on peut adresser d'abord la question suivante : — Ou c'est a prion ou c'est a posteriori que la perfection exclut la réalité. Examinons successivement les deux hypothèses.

Dites-vous a priori que la perfection ne peut être Conçue comme parfaite qu'à la condition d'être conçue sans existence? Singulière hypothèse, d'après laquelle l'homme devrait s'écrier : — Combien je suis heureux de ne pas être parfait, puisque alors je ne pourrais plus être? Pauvre perfection, qui a le triste privilège de rencontrer autour d'elle tous les obstacles à l'existence, tandis que les êtres inférieurs ont sur elle celte immense supériorité de ne rien trouver qui les empêche d'être! La perfection sans bornes est tellement bornée de tous côtés par des conditions qui la dominent et la lient, qu'elle ne peut sortir du néant où elle est emprisonnée. La puissance absolue est absolument impuissante à se réaliser, et lo reste est tout-puissant pour l'empêcher d'être. En un

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