‹ La philosophie de Platon (volume 3)Chapitre 47 sur 60 · IV · texte numérisé non relu

IV

terme : point de rapport sans les termes préexistants. Il faut donc toujours en venir à établii» entre le moi et le nonmoi une union véritable et intime, et non pas seulement un rapport extérieur d'analogie. Il faut que, tout en restant en moi-même, je sorte de moi par quelque moyen pour entrer en communication avec Textérieur ; et ce fait ne semble contradictoire mathématiquement que parce qu'il est rationnel intellectuellement. On aura beau faire tourner en tous sens des atomes impénétrables l'un à l'autre, on ne fera jamais entrer dans l'un d'eux la pensée de son voisin. Si donc nous sommes fermés et impénétrables, comme le disent les matérialistes, nous ne pouvons rien connaître hors de nous, et pas même nous. Ainsi donc l'esprit, en tant qu'intelligent, doit être ouvert, pénétrable, participable et participant. Étant le fond positif de l'être, dont la matière n'est que le côté négatif et relatif, l'esprit connaît de mieux en mieux le fond des choses en connaissant de mieux en mieux son propre fond. De même aussi, il connaît de mieux en mieux les autres esprits. Si ces derniers ne sont pas absolument transparents pour lui, c'est à cause des conditions matérielles où ils se trouvent engagés. Mais l'esprit pur doit être conçu comme absolument transparent pour l'esprit. Deux esprits, sans se confondre, doivent, à mesure qu'ils sont plus parfaits, se pénétrer plus parfaitement i'un l'autre par la pensée. Portez l'induction à sa limite, et vous arriverez à voir que la raison universelle doit, comme disaient les néoplatoniciens, « pénétrer tout par sa pureté sans rien détruire ».

Le second attribut de l'esprit est la puissance, qui, dans son absolu, est conçue comme liberté sans arbitraire. Plus un être est puissant, libre et absolu, plus aussi, dans un certain sens, il se fait relatif; c'est-à-dire qu'il met volontairement plus de choses en relation avec lui, qu'il s'ouvre au dehors, qu'il établit entre lui-même et les autres êtres des rapports plus nombreux. Seulement, ces relations ne

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sont pas des relations subies et passives; ce sont des relations actives. Par induction, et à la limite, l'être le plus absolu, le plus indépendant, le plus capable de demeurer solitaire et retiré en lui-même, doit être conçu comme le moins solitaire : c'est celui qui doit entrer volontairement en relation avec le plus d'êtres ; ces êtres mêmes et ces relations sont son œuvre, et pour poser ainsi, en les dominant, toutes les relations, il ne faut être rien moins que l'absolue liberté. L'activité parfaitement universelle doit donc être le privilège d'une activité parfaitement individuelle; et cette universalité consiste non à être tout, mais à mettre tout en rapport avec soi par l'activité comme par l'intelligence.

Maintenant, comment se figurer symboliquement, avec les ressources humaines, la nature intime de ce rapport ou de ce lien? Ne faut-il pas, comme le sens commun le croit, pour être un lien véritable, qu'il soit plus qu'intelligence et puissance, qu'il soit amour?

L'amour apparaît successivement sous deux aspects, l'un encore négatif, l'autre entièrement positif. D'abord, comme Platon l'a dit dans le Timée, l'amour n'est point jalousie, envie. En effet, l'imperfection et le besoin expliquent seuls cette volonté jalouse qui, dans le sentiment de sa puissance bornée, a peur des obstacles, se défie des autres volontés, craint de perdre le bien qu'elle veut con server ou acquérir. Le pauvre seul envie. Mais Celui qui est la richesse même, l'absolue liberté et l'absolue béatitude, est aussi l'absolue sécurité ; il ne peut se perdre luimême ni se voir rien enlever par les autres êtres, qui d'ailleurs n'existent encore que dans sa pensée et par sa pensée. Il n'a donc aucune raison pour se tenir à leur égard sur la défensive, pour les repousser, pour les exclure, pour les nier. La relation entre l'Esprit absolu et un autre être ne peut jamais, du côté de l'Esprit, être négative : Dieu est au-dessus de la jalousie : cp6ovou Ixxà; wv.

Ce premier aspect de la Bonté ne suffit pas encore. Comme les autres êtres n'existent point par eux-mêmes, il ne suffit pas que le Bien ne les empêche point d'être. L'absence de raison négative n'est que l'indice extérieur d'une raison positive, d'un acte affirmatif de la part de l'intelligence et de la volonté. L'esprit pur est l'affirmation absolue et de soi-même et d'autrui ; sa relation avec les autres êtres est tout affirmative, et sa volonté, en se voulant elle-même, les veut. Aussi Platon ajoute-t-il que le bien exempt d'envie engendre tout à son image : IlàvTa lYévvYjae TrapaitXTjffia éauTw.

Pourtant, ce n'est pas seulement une image de soi qu'il donne à autrui : il se donne lui-même, sans pour cela se perdre; et c'est par là qu'il est vraiment et positivement amour.

On croit souvent que ce qui constitue le plus essentiellement un être est aussi le plus incommunicable à autrui ; et néanmoins, nous l'avons vu, en aimant quelqu'un, c'est lui-même que nous voulons : notre amour, franchissant tout ce qui est extérieur ^t étranger, sans s'arrêter même à l'intelligence, va jusqu'à cette volonté libre et personnelle qui est proprement le moi. En vous aimant, c'est quelque chose de moi que je donne, c'est moi-même que je voudrais donner tout entier, et c'est aussi vous-même que je veux. Je sens qu'il est des obstacles, matériels et même intellectuels, qui empêchent mon âme de se confondre entièrement avec une autre âme, et pourtant c'est là ce que je voudrais. Je ne dis pas que je voudrais cesser d'être moi pour devenir elle, ou qu'elle cessât d'être elle pour devenir moi; mais je voudrais être moi et elle tout ensemble ; je voudrais être deux et un, en un mot me donner tout entier et me retrouver tout entier. Est-ce là une illusion de l'amour, un vœu chimérique contre lequel doivent prévaloir les lois de l'impénétrabilité physique, ou de la pluraUté mathématique, ou de l'opposition logique? Quelle vaine chose alors serait l'amour! Gomme il serait

faux et absurde de dire qu'on aime ! Car on n'aime que si on donne, et on ne donne véritablement que si on donne une chose qui ne vous est pas étrangère, une chose qui vous appartienne réellement; on ne donne donc que si on donne quelque chose de soi, et, en dernière analyse, que si on se donne soi-même. Tout don de choses extérieures au moi ne suffit ni à l'aimant ni à l'aimé. L'amour est l'élan suprême de l'âme pour franchir les limites du monde physique, mathématique et logique, la région de la multipUcilé et de l'opposition : et par là l'âme veut rentrer dans l'unité, non sans doute dans l'unité vide et abstraite du non -être, mais dans l'unité pleine de l'être qui est tout entier pour soi et tout entier pour autrui.

En un mot, comme nous l'avait déjà montré une première analyse de l'amour *, ce qui est le plus moi-même est ce que je veux le plus donner. C'est aussi ce que je puis le mieux donner : car enfin, comment pourrais-je donner ce qui ne dépend point de moi? Même quand je donne un objet extérieur, encore faut-il que j'aie fait à son occasion quelque acte de bonne volonté qui vienne vraiment de moi; et à vrai dire, c'est cet acte que je donne. L'objet qui passe de ma main dans la vôtre n'en est que le signe matériel et le visible symbole ; il perdrait tout son prix s'il ne représentait pas ma volonté intime et un don de moi-même. Me rendez-vous froidement le même objet, sans y rien mettre de votre cœur; nous sommes quittes sans doute, selon l'expression vulgaire; mais cela veut dire que nous restons à part l'un de l'autre, chacun dans son moiy sans aucune union d'amour. Si nous nous étions aimés véritablement, nous ne serions jamais quittes : la dette de l'amour ne s'acquitte pas ; elle se paye avec de l'amour, et par là ne fait que s'accroître encore.

Nos notions physiques, géométriques ou logiques, viennent échouer contre ce fait de l'amour; car l'amour est

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