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pensée, la perfection spirituelle ou l'Esprit pur. Si notre pensée est objective, son objet suprême doit être réel. Le problème est donc tout entier dans l'objectivité de la pensée.
Dans Platon, — et c'est l'originalité de sa doctrine, — les objets de la métaphysique ne représentent pas seulement ce qui peut être ou ce qui est, comme ceux des autres sciences, mais ce qui doit être : ils sont conçus non seulement sous l'idée de possibilité ou sous l'idée de réalité, mais sous l'idée de bien. L'existence de Dieu n'apparaît donc pas seulement comme une vérité possible ou comme une vérité réelle , mais comme une vérité bonne. Kant demeure fidèle à l'esprit du platonisme quand il dit que nous devons, en définitive, vouloir que Dieu soit. Il y a, dans les questions ultimes de la métaphysique, un élément original, qui est un rapport à la volonté. La possibilité n'est qu'une relation des choses à l'entendement; la réalité vérifiable est une relation des choses au sens externe ou interne ; le bien est une relation à la volonté. Si donc la métaphysique ne peut pas mettre ses objets en relation avec les sens pour les vérifier, elle peut les poser en relation avec la volonté.
De fait, nous agissons toujours sous une idée, comme si telle chose, dont nous avons l'idée, était réelle : agir, c'est anticiper, vouloir que telle chose soit et faire comme si elle était ou devait être. Dans le pur possible rationnel, nous n'avons besoin que de maintenir notre action et son identité avec elle-même : tout est subjectif. Dans la réalité expérimentale , il y a une réponse de l'action du dehors à l'action du dedans, un concours d'autres activités. Le rapport à l'intelligence donne le possible, le rapport à la sensibilité donne le réel; le rapport à la volonté, où le possible et le réel coïncident, donne le bien. Si nous considérons d'abord les sciences positives, nous voyons que, même dans ces sciences, il faut faire une
part à l'anticipation, à la divination, à l'initiative de la volonté, à l'attente et à la confiance. Cette confiance, n'étant jamais trompée, va en croissant. De là la valeur attribuée par nous aux vérités scientifiques, au cours régulier des choses, aux uniformités sur lesquelles repose l'induction. Si l'induction se bornait à dire que les mêmes causes, au cas où elles se rencontreraient, produiront les mêmes effets, c'est-à-dire que les mêmes actions produiront les mêmes résultats, ce serait une simple déduction d'une hypothèse; mais il reste toujours à savoir si, en fait, les mêmes causes existeront, c'est-à-dire les mêmes activités. Donc, confiance dans l'uniformité des choses, voilà l'induction. Maintenant, cette confiance peut être fondée sur des raisons de différents ordres : nous attendons des autres activités la continuation du présent état de choses soit pour des raisons de nécessité physique et de contrainte, soit pour des raisons d'identité logique ou de nécessité logique, soit pour des raisons de valeur morale; il y a donc confiance de la force dans la force, de l'intelligence dans l'intelligence, de la volonté dans la volonté.
Passons maintenant de la science à la métaphysique. Une métaphysique fondée sur des principes purement physiques n'exprime encore que des nécessités qui sont physiques elles-mêmes ; elle nous raconte seulement l'histoire de la nature, et elle a de la valeur comme physique générale plutôt que comme métaphysique. Car, qui nous dit que ces nécessités auxquelles nous sommes soumis, nous et les autres êtres de l'univers, ont une valeur absolue pour le fond même des choses, lequel ne doit plus être physique, mais métaphysique? Donc, dans ce cas, ou tout est relatif, et alors, pas de métaphysique; ou il y a un absolu, et alors toute la physique ne nous apprend rien sur son compte. Une métaphysique fondée sur des principes purement rationnels est déjà supérieure à la précédente. L'idéalisme dépasse le naturalisme. Ce-
pendant, là encore, nous plongeons dans la relativité, nous ne surnageons pas au-dessus. Qui nous assure : 1° que les conditions de notre inlelligence soient celles de toute intelligence; 2° que, si elles sont celles de toute intelligence, elles sont aussi celles de l'existence, et de toute existence? C'est le doute transcendantal posé par Kant en face de tout idéalisme, de toute métaphysique fondée sur le point de vue intellectuel. Aussi les vraies constructions métaphysiques, aux yeux des platoniciens, doivent-elles envelopper l'idée de bien. Construire un monde métaphysique, c'est construire un monde bon et, relativement à nous, moral. Si, en effet, je construis un monde physique, je ne sors pas de la nature ni de la physique. Si je construis un monde logique, je ne sors pas de la pensée ni de la logique. Il faut donc, pour m'élever à la fois au-dessus de la nature fatale et de la pensée abstraite, construire un monde de finalité interne et même de moralité, qui serait seul vraiment métaphysique. Les questions de nature, c'est-à-dire de conditions, de formes subies, de manifestations particulières, ne s'élèvent réel: lement pas au-dessus du naturalisme. Quelle est la nature de l'univers? ce n'est pas là la suprême question métaphysique; la question dernière est la suivante : Quelle est la bonté de l'univers? De même, quelle est la nature de Dieu, ce n'est encore pas, pour le platonicien, la vraie question métaphysique ; c'est la suivante : Quelle est la bonté de Dieu? Les questions de nature, assurément, doivent être posées dans la métaphysique, mais il faut ne les poser qu'en les subordonnant à la question du Bien. La métaphysique ainsi coordonnée tout entière dans toutes ses parties par rapport à l'idée du bien serait seule vraiment platonicienne.
La construction du monde des Idées étant faite et subordonnée à l'Idée suprême du bien, de la * bonne volonté », comment passer du subjectif à l'objectif? Et d'abord, comment notre propre volonté du bien s'affirme-t-elle
elle-même? Par l'action. On reconnaît ce que je veux à ce que je fais. J'agis comme si je voulais telle ou telle chose; par là, je réalise mon idée et ma volonté. Donc, en moi, l'idée du bien s'objective elle-même, se réalise elle-même; elle se sait parce qu'elle se fait. Savoir, ici, c'est vraiment faire. Affirmer en action, epyw, c'est vouloir et agir selon une idée, Aoyo). Tout va bien quand ma volonté est seule en cause ; mais quand d'autres volontés sont en cause, comment a lieu le passage du subjectif à l'objectif? Est-ce par voie de science logique et d'expérience physique? Non. Par exemple, il s'agit. de savoir si vous accomplirez votre promesse. Je ne puis le savoir réellement que par l'expérience du fait. Mais, s'il fallait toujours attendre l'expérience, la société serait impossible. De là.la nécessité d'une confiance mutuelle, qui est un rapport de volontés entre elles. Je ne sais pas, ici; mais j'agis sous Vidée d'une loi commune à tous deux. J'agis comme si vous deviez accomplir vofre promesse. Par cela même je pose, pour mon propre compte, cet accomplissement. Seulement, j'y puis être trompé. Mon idée de votre loyauté est suffisante subjectivement pour moi : c'est donc une croyance; mais- elle n'est pas suffisante objectivement : ce n'est donc pas une certitude proprement dite. En réalité, la confiance que j'ai en vous est fondée sur ce qui doit être, sur la conception d'un idéal, sur le caractère persuasif de l'idéal, et sur son identité pour tous les êtres doués de volonté. L'idéal est que vous accomplissiez votre promesse, et la pensée de cet idéal vous rend vous-même capable de l'accomplir; donc j'ai confiance que vous voudrez l'accomplir. Si vous ne l'accomplissez pas, c'est qu'il reste des fatalités sensibles qui peuvent rendre l'accomplissement pénible et produire une défaillance de voire volonté. De là la part de défiance jointe à la part de confiance. Maintenant, nous concevons l'idéal d'une volonté affranchie de toute nécessité physique, et qui, par conséquent,
si elle existe, mérite une confiance absolue. Nous avons vu qu'on ne peut affirmer son existence physiquement ; car alors il faudrait la soumettre à une sorte de nécessité ou contrainte commune, à un commun esclavage , et notre confiance, au fond, serait diminuée au lieu d'être accrue. Ce ne serait, en quelque sorte, que la confiance de l'esclave dans un autre esclave soumis aux mêmes chaînes. Nous avons vu aussi qu'on ne peut l'affirmer logiquement, car la logique est métaphysiquement subjective, en ce qu'elle n'exprime que l'accord d'une pensée avec soi. Donc, nous ne pouvons ici que faire un acte de confiance volontaire, mais intelligible et bon, en ce qu'il a pour objet le suprême intelligible et le suprême désirable. La moralité consiste précisément à agir comme si nous avions une confiance absolue dans la bonne volonté universelle, dans la moralité du monde, des êtres qui le composent, et, par induction dialectique, de son principe même. Ce n'est pas là une connaissance, c'est une action ayant pour objet de réaliser l'idéal du suprême intelligible et du suprême aimable, impliquant par cela même la possibilité de le réaliser et enfin, pour fonder cette possibilité, posant au sommet de la dialectique une réalité éternelle, où le possible et l'actuel sont ramenés à l'unité : Y Idée du Bien.