CONCEPTION DU MONDE
L'unifé enferme donc la dyade, et la dyade produit Tessence et la science : elle produit l'Idée (i). C'est ainsi que le Bien devient intelligence sans cesser d'être le Bien, ou plutôt parce qu'il est le Bien universel et qu'à ce titre il enveloppe l'intelligence elle-même.
Une fois cette première division produite dans l'unité du Bien, il en résulte la multiplicité intelligible des Idées. Nous l'avons vu, dans chaque partie de l'on et de l'être, dans chaque Idée, on retrouve encore l'un et l'être, et par conséquent des parties nouvelles, de ûouvelles Idées. Cette dialectique de l'Intelligence divine fractionne à l'infini l'être et la pensée, et en même temps elle les ramène à leur unité primitive. Le ^ien est un foyer dont partent tous les rayons et auquel ils reviennent tous. La sagesse de Dieu, dans son intuition immobile (voxaiç), enveloppe tous les mouvements de la pensée discursive («îiavoia) ; elle fait éternellement dun plusieurs^ de plusieurs un ; mais, encore une fois, c'est une dialectique qui ne se déploie {>as dans le temps comme la nôtre, et qui possède simultanément tout ce que découvre, dans ses efforts successifs, notre pensée finie et imparfaite.
Ainsi, Dieu engendre les Idées par la conscience qu'il a de l'infinité de ses perfections. Dans ce monde des Idées, tout est un et tout est infini. Chaque Idée est elle-même un monde : elle ressemble à un point indivisible où viendrait cependant se peindre l'univers idéal. Nous-mêmes, quand nous sommes en possession d'une Idée, nous pouvons retrouver en elle toutes les autres, par l'effort de notre dialectique discursive (2); à plus forte raison l'intuition divineaperçoit
(1) Arist-i hc. cil.
(2) Ménon, 81, c.
dans chaque Idée toutes les autres, par une vision immédiate et éternelle. Le centre est partout, la circonférence nulle part.
La pluralité et Tunité coïncident ainsi dans Tintelligence divine comme dans toute pensée. Il en résulte que la pluralité, loin d'être le contraire de Tldée, est elle-même une Idée; et comme elle est identique à Vautre ou au non-^tre^ le non-être lui-même est une Idée. Tel est l'important résultat dialectique auquel Platon nous a conduits dans le Sophiste. L'Être qui aperçoit toutes les Idées, aperçoit en lui l'Idée du nonêtre, principe de la différence et de la multiplicité : c'est là la matière des Idées et des essences ; c'est aussi la matière idéale du monde lui-même, c'est l'Idée divine qui explique la possibilité métaphysique du monde.
Mais, pour que cette possibilité métaphysique soit réalisable, il faut que Dieu aperçoive en lui la puissance de la cause : Th ttç aiTiaç iuva[Aiy. Or, parmi les déterminations et les attributs du Bien se trouvent l'activité, la vie, l'âme. C'est là un fait qu'il faut admettre, puisqu'il y a en nous de l'activité, du mouvement, de la vie, et que tout existe éminemment en Dieu. Dieu s'aperçoit donc lui-même comme une cause capable d'action, ou plutôt essentiellement active- Par là il se conçoit comme pouvant lui-même réaliser éternellement le monde éternellement possible. En d'autres termes, il conçoit ses propres perfections comme communicables et participables, comme pouvant se manifester à l'infini dans le temps et dans l'espace. La puissance de se communiquer est une perfection réelle ; Platon devait être amené naturellement à la placer en Dieu.
Est-ce à dire que nous comprenions en quoi con-