‹ La philosophie de Platon (volume 5)Chapitre 102 sur 138 · PRODUCTION BU MONDE · texte numérisé non relu

PRODUCTION BU MONDE

siste ce pouvoir de se communiquer et de se répandre au dehors? Non sans doute, car la vraie cause est le Bien-un, qui dépasse notre intelligence (4). Néanmoins, plusieurs passages des œuvres de Platon vont nous prouver qu'il s'était formé l'idée la plus profonde et la plus originale de la fécondité divine.

Ili. — Pradiiciion du monde.

Nous sommes arrivés à ce résultat qu'il y a une Idée divine fondant la possibilité du monde, et une puissance capable de le réaliser. Mais Dieu se suffit à luimême. Pourquoi donc a-t-il produit le monde, qu'il concevait comme simplement possible et non comme nécessaire?

w II était bon^ et celui qui est bon n'est avare d'au-

> cun bien ; il a donc créé le monde aussi bon que

> possible, et pour cela il l'a fait semblable à lui- • même (2). >

Il était bon. — Platon a compris que, pour entrevoir la solution du plus difficile des problèmes métaphysiques, il faut s'élever plus haut que la puissance motrice de l'âme, à laquelle s'étaient arrêtés les pre^ miers philosophes; plus haut même que l'intelligence, à laquelle s'était arrêté Ânaxagore* Il faut s'élever jusqu'à l'Idée qui brille au sommet de la doctrine platonicienne: l'Idée du Bien.

C'est une conceptioK toute platonicienne que de se représenter la fécondité comme étant en raison di-

(U Voir le Vi« liv. de la République.

TWvoç' tc6tcu J* iicTÔ; l^v mtvTA tn (laXtom itvMoit iÇwXrikn w«pairXtiai« <aurâ.

recte de ta perfection ou du bien. Qu'on se rappelle la théorie de V amour ^ et cette définition admirable: l'Amour est la production dans la beauté selon le corps et selon l'esprit. < Tous les hommes, dit Socrate, 9 sont féconds selon le corps et selon l'esprit; et à » peine arrivés à un certain âge, notre nature demande » à produire (1). • Cet âge, c'est celui où notre nature a déjà une perfection relative, où notre vie estcomplète dans toutes ses fonctions, où l'Idée de l'humanité et de la virih'té est réalisée en nous. Ainsi, quand nous possédons cette perfection de l'espèce qu'on peut appeler la bonté intrinsèque, et don t la splendeur extérieure est la beauté, nous possédons en même temps la fécondité et éprouvons le besoin de produire. « Or, notre na- » ture ne peut produire dans la laideur, mais dans la » beauté. > Il faut, en effet, pour qu'il y ait fécondité, que les deux termes de Tamour soient beaux et bons et possèdent le plus possible la perfection de leur espèce. « La production est œuvre ^iW/ie: fécondation,

> génération, voilà ce qui fait l'immortalité de l'ani- » mal mortel. Mais ces effets ne sauraient s'acconi- » plir dans ce qui est discordant ; or, il y a désaccord

> de tout ce qui est cUvin avec le laid; il y a accord % au contraire avec le beau. > *— Qu'on remarque bien ce caractère dmn de la génération. Pas de fécondité si celui qui engendre n'est pas bon et ne réalise pas l'Idée divine de son espèce ; pas de fécondité si l'être fécondé n'est pas bon; pas de fécondité enfin, si l'être produit n'est pas également bon par la possession virtuelle de la perfection propre à l'espèce.

Il est incontestable que, pour Platon, la fécondité et le bien sont choses inséparables, et Plotin ne fera

(1) Conviv.j C07, 208, sqq. — Voir plus haut, p. 330, sqq.

PRODUCTION DU tfONDE. S37

que traduire sa pensée en disant: Tout être arrivé à la perfection de son espèce engendre (1).

Dans le même discours de Diotime, Platon pose ce principe, que tout ètre^tend par sa nature même à être tout ce qu*il peut être, et à posséder le bien autant qu'il le peut. C'est ce qui produit dans les êtres périssables le désir de l'immortalité et de la génération. < Il est nécessaireque le désirderimmortalités'attache > à ce qui est bon, puisque Tamour consiste à vouloir » toujours posséder le bon. D'où il résulte évidemment » que l'immortalité est aussi l'objet de l'amour (2). > Or, si l'être tend naturellement à être tout ce qu'il peut être, on doit en conclure qu'aussitôt qu'un être n'est plus empêché par rien d'étranger, il se développe dans toute la liberté de sa nature, et, devenant fécond, se répand et se communique de tout son pouvoir (3). A ce point de vue, la bonté intrinsèque qui résulte de la perfection devient pour ainsi dire expansive ; le mot de bonté prend un autre sens et désigne, non plus seulement l'être bon en soi, mais l'être bon pour autrui. Ce second sens, à peine connu de l'antiquité païenne, et qui est devenu avec le christianisme le sens principal du mot bonté, on le voit poindre déjà dans le Timée: < 11 était bon, et celui qui est bon n'a > aucune espèce d'envie. > L'absence d'envie et d'avarice, la tendance à partager le bien qu'on possède, n'est-ce pas déjà la bienj aisance , la bonté affec-

( l) Fénn,^ V, I, 6. navra tIy> tùavcl, ^twâ,

(?) Com\, 209, sqq. — Cf. Phiieh. 53, d.

(3) Les êtres imparfaits tendent par Tamour à devenir tout ce qu'ils peuvent être ; le parfait e^iéterneliement tout ce qu'il peut être, et fkit éternellement devenir les autres élres. (Phileb» 53, d.) M. Ravaisson, dans sa Métaphysique d'Arislote (t. II, p. 433), fait surlout honneur aux chréitens de ce principe, qui nous semble réellement tout platonicien. Voir le I^Qnquet^ loc. cit.| et notre chapitre sur Tamour.

tueuse dans laquelle s'unissent la perfection et la fécoDdite?

Appliquons donc à la production du monde par Dieu ce que Platon nous a enseigné sur la génération, puisqu'il nous dit lui-même que toute génération est une œuvre divine, et que le Monde est né le jour où naquit l'Amour (1).

Dieu est le Bien, c'esUà-dire la perfection et la suprême richesse; ivre de béatitude, il a en luiJ'univeN salité de l'être, et il conçoit cet être et cette béatitude comme parti ci pables. Demeurera-t-il inactif et infécond? — Celui qui est le Bien même ne peut agir que conformément à sa nature; il est nécessairement bon, dans tous les sens de ce mot : bon parce qu'il possède le bien, bon parce qu'il répand le bien. Pourquoi donc Dieu ne produirait-il pas? Y a-t-il au dehors de lui quelque obstacle qui s'oppose au libre développement de sa nature, comme il y a au dehors de nous des obstacles qui nous rendent impuissants et stériles avant que nous ayons atteint un certain degré de perfection ? Dieu est la perfection même et sa nature est à jamais accomplie. Pourquoi donc, encore une fois, ne produirait-il pas? Est-il jaloux du bien qu'il possède et veut-il le renfermer en lui-même, sans accorder jamais à la Pauvreté et à l'imperfection un regard de pitié et d'amour? Pensée impie qui prête à Dieu l'égoïsme et la stérilité de l'homme méchant ! Non, Dieu qui est le Bien et qui est bon en lui-même, est bon pour les autres êtres qu'il conçoit éternellement comme possibles et comme pouvant être bons à son image. Alors s'accomplit en Dieu ce mystère de

( 1) Voir, plus haut, le mythe du Banquet sur la production du Cosmos, p. 335, sqq.

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