I. Le mouvement. Le temps. Rapport du monde au temps
Le monde existe éternellement dans rintelligence divine, avec sa multiplicité et sa divisibilité intelligibles. Mais il est immobile comme l'intelligence même, comme l'Idée. Pour qu'il devienne le monde sensible, il faut que sa mobilité idéale devienne un mouvement réel, une génération dans le temps et dans l'espace. C'est parle temps et l'espace que se réalise le mouvement, la génération; car toutes les parties du temps et de l'espace étant l'une hors de l'autre, la multiplicité et la division y sont réelles.
Le mouvement est inséparable du temps. L'âme universelle engendre donc ces deux choses à la fois, et le Parménide explique cette génération par une évolution d'Idées. On se rappelle les conclusionis opposées des deux premières hypothèses du Parménide (1), et comment Platon les concilie dans le mouvement, effet propre de l'âme. « 11 y a nécessairement un temps où > l'un prend, part à l'être et un autre où il l'aban- » donne ; car comment serait-il possible que tantôt
(l) L'un, en tantqu'wn, n'est ni un ni multiple. — En tant quVirf il est un et multiple.
COSMOLOGIE DE PLATON. S4i
> on eût, tantôt on n'eût pas une même chose (à savoir » l'être), si on ne la prenait et ne la laissait tour à
> tour?... L'un, prenant et laissant l'être, naît et pé- » rit. > Il éprouve les trois espèces de changements : génération et corruption, altération, et translation. Nous avons déjà vu en partie ce qu'il y a de merveilleux dans cette chose étrange : Yinstant. < L'instant
semble désigner le point où on change en passant d'un état à un autre. Ce n'est pas pendant le repos que se fait le changement du repos au mouvement, ni pendant le mouvement que se fait le changement du mouvement au repos; mais cette chose étrange qu'on appelle l'instant, se trouve au milieu entre-le mouvement et le repos, sans être dans aucun temps, et c'est de là que part et là que se termine le changement, soit du mouvement au repos, soit du repos au mouvement... De même, lorsque l'un change de l'être au non-être, ou du non-être à la naissance, n'est-il pas vrai de dire alors qu'il tient le milieu entre le mouvement et le repos, qu'il se trouve ni » être ni ne pas être, qu'il ne naît ni ne périt? > Ainsi Yinstant, où coïncident les contraires, est une limite commune, expression de l'âme où coïncident également l'un et le multiple.
Le mouvement n'a point eu de commencement, puisque l'âme qui se meut sans cesse n'en a point eu (1). € Qu'il y ait une chose sans moteur, ou un » moteur (l'âme) sans une chose mue (la génération),
(l) « L'être cpii se meut de lui-même est un principe de mouvement, et il ne peut ni natlre ni périr; autrement tout le ciel et Tensemble des choses visibles tomberaient à la fois dans une funeste immobililé, et rien ne pourrait plus désormais leur rendre le mouvement et la vie. 11
est prouvé que tout ce qui se meut soi-même est immortel Et s'il est
vrai que tout ce qui se meut est &me, T&me ne peut avoir ni commencement ni fin. » Phèdre, 47, G.
9 cela est fort difficile, ou pour mieux dire impos-
» sible (1). >
Le temps, qui est inséparable du mouvement, doit être également illimité dans le passé comme il l'est dans l'avenir. Le temps est, comme la génération, quelque chose d'infini. Platon le déclare dans
les Lois : ypovou ^i'Am% Te xal a?reipia; (2).
On objecte que, dans le Tiniee, le temps n'est point représenté comme sans commencement, mais, au contraire, comme formé avec le ciel, qui lui-même semble n'avoir pas toujours existé (3).
(1) Timée, tr. Cousin, 171.
(2) LoU, VI, 782.
(3) Le Timée donne lieu à tant de difficultés analogues, qu*il n*est pas inutile d'exposer les règles qui nous ont déjà guidé et doivent nous guider encore dans l'interprétation de ce dialogue. Il y a dans le Tintée un mélange évident d'allégorie et de science, de symboles p^ibagoriciens et dç doctrines platoniques. Toutes les fois que le Titnée con- Urme les autres dialogues, il devient une autorité incontestable. Mais quand il semble contredire la doctrine habituelle de Platon, nous oe devons pas être dupes de la lettre : il faut dégager la véritable doctrine de Platon des symboles qui la recouvrent. Si d'ailleurs on aboutissait & une contradiction insoluble (œ qui est très-rare)« il faut donner la préférence aux autres dialogues sur le Timée.
11 y a dans le Timée :
{^ Un assez grand nombre de principes :' le démiurge, les Idées, la matière^ la génération;
10 Une succession de périodes assez nombreuses dans la formation du monde.
L'auteur divise donc toutes choses, et semble principalement occupé à faire d'un plusieurs.
Mais on sait combien Platon recommandait de revenir ensuite à l'onité, et combien ses divisions sont provisoires. Ainsi, après avoir paru séparer le modèle et l'ouvrier, il en parle ensuite comme s*ils ne faisaient qu'un. Une réduction de ce genre, opérée dans le Tiniée même, doit être considérée comme absolue : aussi en avons-nous fait un argument sans réplique contre U. Th.-H. Martin.
Mais les divisions sont loin d'avoir le même caractère absolu. La multiplicité des principes formateurs et des périodes de formation, si commode pour l'enseignement, n'exprime pas la vraie pensée de Platon. Ce qui le prouve, c'est que cette multiplicité constituerait une véritable contradiction de Platon avec lui-même si on la prenait au sérieux, tan-
Mais Platon déclare lui-même que la génération a toujours existé (1) ; or, n'est-il pas absurde qu'il ait pu considérer la génération comme existant sans que le temps existât? Ne nous représente-t-il pas la génération qui s'agitait en désordre, mêlant et séparant tout, avant la naissance du Kosmos, c'est-àdire du monde ordonné? Ne dit-il pas que la génération existait avant le ciel,^icplv oùpxv«îv ? M. Th. Martin entend par là que la génération existait avant le temps ; — absurdité si grande qu'on ne peut l'attribuer à Platon, d'autant plus qu'elle est en contradiction avec tout le reste de sa doctrine.
Ce qui naît avec le ciel, ce n'est pas le temps proprement dit, mais la mesure du temps, le temps ordonné et réglé par le mouvement des astres. Voilà l'explication de toutes les difficultés du Timée. « L'auteur et le Père du monde, voyant l'image » des dieux éternels en mouvement et vivante, se » réjouit, et dans sa joie il pensa à la rendre encore » plus semblable à son modèle. » Ainsi le monde existait déjà au moment où Dieu va faire le temps. Plus loin Platon dira que le temps est né avec le monde. Cette contradiction suffirait pour prouver que la succession du monde et du temps est toute symbolique et qu'elle est là pour la clarté sensible de Tex position. € Le modèle étant un animal » éternel. Dieu s'efiForça de rendre tel le monde luij» même, autant qu'il est possible. » — Est-ce un bon
lits qu'en la regardant comme provisoire, exotérique et pythagorique, on rentre dans la doctrine générale des Dialogues.
L'enseignement rend toujours inévitable la coni\ision apparente de l'ordre logique des choses avec leur ordre réel, et cet inconvénient est plus sensible encore dans Platon^ où Tallégorie est si fréquente.
(l) Tim.f p. 57, d. Aristole dit également que, d'aprôé Platon, le mouvement n'a pas commencé. Met, y XI, p. 1070.
moyen que de laisser s'écouler une durée infinie avant de produire l'ordre du temps et le monde? c Or, cette » nature éternelle de l'animal intelligible, il n'était » pas possible de la donner complètement à ce qui » est engendré (j^ 7evvDTco). » — LWernité, en effet, est immuable et absolue; l'être engendré, fût-il sans commencement dans la durée, est mobile et dépendant. Il a un commencement logique sinon chronologique. C'est ce que Platon a parfaitement compris. € Dieu résolut donc de faire une image mobile de » Téternité, et, en même temps qu'il met l'ordre dans p le ciel, il forme sur le modèle de l'éternité qui repose » dans l'unité ([/.évovro; sv évi), une image éteriœlle p (atc&vtov eixova) qui se développe suivant le nombre p (xar aoiOfiov ioO<rav) ; et c'est ce que nous avons appelé » le temps. » Est-ce l'auteur de cette théorie aussi sublime que rigoureuse, qu'on pourra soupçonner de contradictions grossières? Ne voyons-nous pas reparaître ici la doctrine du Parménide ? L'éternité est Vunitéy le temps est le nombre, c'est-à-dire une chose tout à la fois une et multiple, indivisible et divisible, immobile et mobile. Le temps n'est pas éternel selon l'unité, âiÂiov; mais il est éternel selon le nombre, aif&viov. Cette expression serait contradictoire si le commencement du temps n'était pas logique et symbolique. € Les jours, les nuits, les mois, les années, n'étaient pas avant que le ciel fût né, et ce fut en or^ ganisant le ciel que Dieu organisa leur génération (t7;v yéveaiv auTwv p,y avîTai) . » — Plus loin : € Les astres sont nés pour marquer et maintenir les nombres qui mesurent le temps; ce sont les organes du temps. » C'est donc rorganisation du temps, la succession des jours et des nuits, des mois et des années, le temps régulier et mesuré, qui accompagne la gé-
nération du ciel. < Le passé, le futur, continue Pla* ton, ne sont que des formes phénoménales du temps (li^fi ys^ovoTa), que, dans notre ignorance, nous transportons mal à propos à la substance étemelle (r/iv ii^iov oùaïav)... Cellte-ci n'est sujette à aucun des accidents que la génération impose à la mobilité sensible, à ces formes du tiemps qui imite l'éternité et se meut dans un cercle mesuré par le nombre... Le temps a donc été fait auec le ciel, afin que,*nés ensemble, ils périssent ensemble, si jamais leur destruction doit arriver; et il a été fait sur le modèle de la nature étemelle, afin qu'il lui ressemblât le plus possible. Le modèle est existant pendant toute Tétemité ; et le ciel a étë^ est et sera pendant toute la durée du temps (1). » Ce passage est formel, et si on prétend encore que le temps, le ciel et le monde n'ont pas toujours existé, il faut dire alors que le chaos qui les a précédés na pas existé dans le temps. Qu'est-ce alors, sinon une chose idéale, sans aucune réalité concrète et chronologique, imaginée pour les commodités d'une exposition à demi allégorique (2)?
Veut-on un nouvel exemple du caractère artificiel de ces divisions? Après avoir terminé sa théorie de la durée, Platon ajoute : « Toutes les autres choses,
(1) rim., 38, a, b.
(2) Platon, suivant son habitude, se sert des formes mythologiques pour exposer sa théorie. Xpôvoç |iit' ci^avcG ^tT&vtv. (38, b.) Cbronus est né avec Uranus^ On sait que, d'après la mythologie, le Ciel engendre le Temps, qui engendre Jupiter ou Tàme intelligente du monde, destinée à détrôner la Nécessité, à vaincre le temps. Platon corrige ces symboles en faisant naître ensemble Uranus et Ghronus, de maniéré à maintenir cependant une sorte de génération idéale du temps par le ciel. En outre, il place au-dessus d'Uranus le modèle éternel du Bien et lies Idées, inconnu & la mythologie. Jupiter n*est plus que Tàme du Monde qui s'agitait d'abord en désordre, puis s'ordonna selon les lois de rintelllgence.
» jusquà la naissance du temps («-«xpl ypovai y£vé- » ocwç), avaient, été exécutées fidèlement d'après le » modèle, hormis que le monde ne contenait pas en- » core toutes les espèces d'animaux": c'était la seule » dissemblance qlii restât encore (1). » Qu'est-ce à dire? que. Dieu a d'abord fait les corps, puis Tûme, le temps et le ciel, puis les animaux. Ce désordre peut-il exprimer la succession réelle des choses? Évidemment, Platon ne fait que résumer sa propre exposition, toute symbolique. 11 a dit luilmème auparavant, à propos de cette exposition : < Dieu ne fit pas » l'âme la dernière, selon l'ordre que nous avons » suivi dans notre exposition... Mais nous qui par- > ticipons beaucoup du hasard, nous parlons ainsi à » peu près au hasard (2). > Le lecteur ne peut se plaindre de n'avoir pas été averti.
Profitons donc nous-même de cet avertissement, dans le difficile problème de l'antériorité du chaos par rapport au Kosmos, ou de l'éternité du monde.
Platon distingue au début du Timée (3) deux genres: TÊtre qui est toujours, et la génération qui devient toujours. La génération est sans commencement dans le temps. Quant au monde ordonné, ou ciel, comme on voudra l'appeler, il est wc, y^yovev, ayant eu une certaine origine («tt' âp/Yj; tivoç âpÇajttvoç). Ce commencement est-il chronologique ou logique? Faut-il attribuer au philosophe qui a écril le Parménide la doctrine du chaos primitif, si illogique en elle-même, et de plus, en contradiction formelle avec la théorie des Idées?
La génération, avant l'action du Démiurge, était
2) Ttm., 31. b.
désordonnée; soit, mais enfin elle rvait une forme quelconque, elle n'était pas la matière pure et sans forme («veî^eo;) ; elle avait même une âme motrice ; elle constituait déjà un monde réel et sensible ; comment donc n'avait-elle pas encore reçu l'empreinte des Idées? Il y a donc du sensible, des formes réelles, des éléments corporels ayant une nature propre indépendamment des Idées? Le sensible, alors, n'a plus sa raison dans l'intelligible : il y a de la réalité en dehors des Idées, et Platon abandonne sa doctrine la plus chère en faveur de la conception la plus grossière, le chaos ! Le voilà revenu aux premiers temps de l'école ionienne, comme s'il n'avait connu ni les pythagoriciens, ni Parménide, ni les objections de 1 école éléate contre le chaos ! C'est l'auteur du Par^ ménide qui aurait pris au sérieux toutes les images du Timée ! — A priori, c'est impossible. Il peut y avoir des contradictions de détail dans Platon, mais il n'y en a aucune de ce genre.
L'exposition du Timée, tout exotérique et allégorique, de l'aveu même de Platon, réalise et sépare dans le temps, pour être plus populaire, les diverses parties d'un problème abstrait : — 1*> La matière indéterminée, ou possibilité idéale du monde; !2'' la matière déterminée, mais désordonnée, qui résulterait d'une force simplement motrice et non intelligente ; 3** la matière ordonnée, qui résulte de l'action de l'intelligence. — La cosmogonie de Platon, comme toutes les autres, place dans le temps ce qui n'existe que dans la pensée (1). Mais la vraie doctrine platonicienne est qu'il y a toujours eu de la matière indéterminée, parce que la possibilité du monde a
(I) La Bible fait de môme.
toujours existé au sein de TUnité parfaite; qu'il y a toujours eu du mouvement, parce que Tâme a toujours agi pour réaliser le monde; et enfin qu'il y a toujours eu une certaine forme, un certain ordre dans le mouvement, parce que l'intelligence a toujours agi en même temps que Tâme. Mais Tordre parfait ne se produit pas du premier coup dans le monde. De là une succession progressive de périodes de plus en plus ordonnées conformément aux Idées. Le monde, au sens moderne du mot, est donc pour Platon éternellement possible (par l'Idée de la matière), toujours en voie de réalisation (par l'âme motrice), toujours en progrès vers l'ordre (par l'action de l'intelligence et des Idées). Le monde est engendré (ycvviqto;), il n'est pas éternel (at^io^); mais il est sans commencement dans le temps, puisque d'ailleurs le temps et le monde sont liés, Gu;uYot; et par là il est l'image mobile de l'immobile éternité.
Aristote, pour réfuter son maître, fait semblant de prendre au sérieux toutes ses allégories, et même toutes ses ironies ; témoin le second Hippias, dont il réfute avec soin les absurdités comme si Platon eât toujours parlé sérieusement (1). Mais, dans la question de l'origine du monde, il nous fournit lui-même l'explication du Tintée.
* c Parmi ceux, dit-il, qui prétendent ainsi que le » monde est engendré et que pourtant il ne périra » pas [c'est la doctrine de Platon], quelques-uns appeU » lent à leur secours une excuse qui manque de vé- » rite. De même, disent-ils, que l'on trace certaines » figures de géométrie sans prétendre qu'elles se » soient jamais produites dans la nature, mais pour
(1) Voir notre PloAonis Hippias Minor.
» aider rintellîgence de ceux qui les voient construire, » nous en usons de même dans nos discours sur la » génération, non pas que nous prétendions que le » monde soit jamais né (yevdjjievov rorc), mais pour » faciliter renseignement (5iîa(nt«>.ta; x^piv), et pour )) rendre sensible comme une figure la naissance des
» choses (wairepTo 5iaypafi.(x« yi^vofiievov Oeacafxevouç (1). >
On sait si Platon faisait usage des diagrammes. Le Timée contient précisément le diagramme harmonique du mouvement des astres. « Mais ce n'est pas la » même chose, continue Aristote » (que de représenter les choses comme divisées dans le temps, et de les diviser dans l'espace au moyen d'un diagramme). < Car, dans le diagramme, comme on pose que tout » existe à la fois, le résultat ne change pas ; mais, » dans leur démonstration, le résultat change. Et » elles aboutissent à l'impossibilité suivante. > Aristote s'obstine à raisonner comme si les démonstrations platoniciennes notaient pas symboliques. «Les choses, » dit-il, entre lesquelles on établit un rapport d'an- » tériorité et de postériorité, sont subcontraires. De
> désordonnées, dit-on, ces choses sont devenues » ordonnées. Mais la même chose ne peut être à la
> fois ordonnée et désordonnée » (ce qui a lieu si on réduit ensuite à la simultanéité les périodes successives) ; « il faut qu'il y ait entre les deux subcontraires » génération et temps. Dans les diagrammes, au con-
> traire, rien n'est séparé. Il est donc impossible que » la même chose soit étemelle et née (2). » — Plutarque dit en parlant des disciples immédiats de Platon, et principalement deXénocrate dont il avait les
l[)Du Ciel,\, 10, p. 279.
(2) Jbid.
ouvrages sous les yeux : c Tous ces philosophes s*ac- 9 cordent à penser que l'âme n'est point née dans le
> temps et n'est point engendrée; mais, suivant eux, » elle a plusieurs facultés dans lesquelles Platon di- » vise son essence pour aider la théorie^ Oecdoioc -/«piv ; » et c'est ainsi, disent-ils, qu'en paroles seulement, » et non en réalité, il la suppose née et résultant d'un » mélange; et de même, d'après .eux, Platon savait » fort bien que le corps du monde est éternel et n'a » jamais été engendré ; mais sachant combien il se- » rait difficile d'embrasser par la pensée l'économie
> du monde et l'ordre qui y règne, si l'on ne suppo- » sait d'abord sa génération et le concours primitif » des éléments générateurs, il comprit qu'il fallait » suivre cette voie (1). » Déjà Parménide avait donné l'exemple d'une physique conforme à Vopinion, jointe à une métaphysique toute rationnelle.
En définitive, Âristote a voulu désigner, soit Platon lui-même, soit Xénocrate ; et d'autre part il est certain que le mode d'exposition symbolique attribué par Xénocrate à Platon est parfaitement conforme aux habitudes de ce philosophe.
Le Tintée ne suffit donc pas pour nous faire adipettre que Platon croyait au chaos. En tout cas, Platon le place aidant le temps, ce qui en fait, ou une chose contradictoire, ou bien plutôt une chose idéale (2).
Le X* livre des Zo/> contient un dualisme tout à fait analogue à celui du Timee : Platon y semble supposer deux âmes, l'une bonne et intelligente, l'autre mauvaise et fatale. Mais nous avons déjà vu que le X"* livre
{[) De la naissance de Vàme, ch. m.
(2) Cf. t. II, notre chapitre sur Anaxagore,
desZo/> est tout exotérique et populaire. Le législateur parle des dieux, pour se conformer à Topinion reçue ; quoi d'étonnant qu'il fasse allusion au chaos, à la nécessité, qui se retrouvent dans toutes les religions antiques? Platon, d'ailleurs, voyait là un symbole profond, pourvu qu'on l'interprète.
Enfin, dans le Théétète, Socrate dit: c II n'est pas
> possible que le mal soit détruit, parce qu'il faut tou-
> jours qu'il y ait quelque chose de contraire au bien. . . » Il y a dans la nature des choses deux modèles^ l'un » divin et bienheureux, l'autre sans dieu et misé- » rable (1). » Il ne s'agit pas ici du chaos ni d'une matière seconde incréée, mais de la matière première, au sens métaphysique de ce mot.
Platon n'a donc admis en réalité que deux principes coéternels, comme Àristote lui-même nous l'apprend : la matière nue et le Bien, types de tous les con-. traires. La matière est un principe entièrement négatif et relatif (2) ; le Bien est le principe positif, le seul vrai principe. Seulement tout contraire suppose idéalement son contraire ; toute affirmation implique la possibilité de la négation. Voilà pourquoi Platon dit : 11 faut<|u'il y ait quelque chose d'opposé au Bien. Le Bien est l'Être absolument déterminé ; la matière est le non-être absolument indéterminé. L'un est la réalité suprême, l'autre est le pur possible. Cette possibilité elle-même a son fondement dans quelque Idée divine, et Platon arrive à faire de la matière même, soit une Idée (celle de Vautre et du non-être), soit un rapport d'Idées. La matière ainsi réduite au
(t) ThééU,^, 176, a.
(2) L'un existe absolument d'après Platon, dit Aristote, et l'infini n'existe que relativement & l'Idée. Mélaph», xiv, 1.
possible^ Platon la conçoit comme fécondée par la RéaUté suprême. Comment? il ne Ta pas dit. Estce une création ? est-ce une émanation ? est-ce une simple distinction dans TUnité?... Platon eût peutêtre trouvé qu'au fond ces solutions revenaient aa même, étant également inexplicables. En fait, le monde sensible existe de quelque manière; rationnellement, il est purement possible en lui-même, il est pure matière ; rationnellement aussi, il y a une réalité à laquelle il participe d'une manière mystérieuse ; donc, ce qui n'est rien par soi-même devient quelque chose grâce à la fécondité du premier principe. Voilà la doctrine de Platon : il a exprimé tout ce que nous pouvons savoir sur ce problème insoluble. Maintenant, est-il nécessaire de donner un nom et comme une étiquette à son système? Dualisme, création, idéalisme, panthéisme ! ces mots sont sonores, mais ne sont-ils pas souvent bien vides ? Ce qui est certain, c'est que, dans le cas présent, ils seraient ou trop précis ou trop vagues pour désigner la doctrine platonicienne.