‹ La philosophie de Platon (volume 5)Chapitre 11 sur 138 · II. L'opinion · texte numérisé non relu

II. L'opinion

La première solution qui se présente, c'est d'attribuer les idées d'être, d'unité, d'identité, et les autres principes de la science au travail logique de l'esprit sur les sensations.

c Dans V opinion^ l'âme ne fait autre chose que s'entretenir avec elle-même, interrogeant et répondant, affirmant et niant. Or, quand elle se décide, que cette décision se fasse plus o\i moins promptement, quand elle sort du doute et qu'elle prononce, c'est cela qu'il faut appeler a^^oir une opinion (2). >

Le point de départ de l'opinion, la matière sur la-

(1) Théét.^ ib, et sqq. Schleiermacher (EitUeil. zum Thect,) croit celle première partie da dialogue dirigée conlre Aristippe et la suivante contre Antisthène. Nous verrons plus tard que ce dernier est réfuté dans le Sophiste et non dans le Théétèle.

(2) C'est avec elle-même, et non avec les choses, que l'àme s'entretient dans l'opinion, qui demeure alors subjective. « Qu'est-ce que j'aperçois là-bas près du rocher, et qui parait debout sous un arbre?... Ensuite cet homme, répondant à sa pensée ^ pourra se dire : c'est un homme, — jugeant ainsi à l'aventure. Puis, venaïit à passer auprès, il pourra se dire alors que l'objet qu'il a vu est une statue. » {Philèh. 38, b. e.; 39, a.). Schleiermacher {Einleit. sum Th.) et Ueberweg {Veber die Aechitieit und Zeitfolge Plat. Sch$\ 279) soutiennent avec raison «jue la science et l'opinion sont absolument séparées dans Platon. La science est infaillible^ capable de rendre raison d' elle-même ^ et répond aux Idées. Steinhart {Einleit, z. Th., 94) conteste à tort ce point. Voir surtout Phéd.y 76, b., Mén., 96, a, T/m., 51, o.

quelle elle s'exerce, c'est la seûsation, soit actuelle, soit conservée dans la mémoire (1). L^esprit s'adresse une question (2); il se demande quel rapport existe entre plusieurs sensations ou entre une sensation et une pensée, ou entre plusieurs pensées (3). Pour découvrir ce rapport, il revient sur ses souvenirs : c'est la réflexion; puis il les compare, et enfin il exprime le résultat de sa comparaison dans un jugement, sorte de parole intérieure qui met fin au doute, et prononce (4).

Sensation, souvenir, réflexion, comparaison, jugement, tels sont les procédés de l'opinion proprement dite. Suffisent^ils à la science?

Le souvenir ne crée pas la science, il la présuppose. De même, la réflexion n'est qu'une opération ultérieure et un retour de la pef^gée sur ce qu'elle possédait déjà.

Peut-être la science est-elle dans le jugement comparatif? — D'abord, ce n'est pas la comparaison qui . crée les deux termes du jugement; au contraire, pour que la comparaison soit possible, il faut que les deux objets à comparer soient donnés antérieurement et déjà connus en eux-mêmes.

Supposons que ces éléments soient donnés; comment savoir si le rapport établi entre eux par le jugement est conforme aux trois rapports des choses? Pour le savoir, il faudrait une comparaison nouvelle entre la réalité et notre pensée, entre l'objet représenté et l'idée qui le représente. Cette comparaison, à son tour, n'a de valeur qu'autant que les deux termes

{\)PhiUbe^ 38, b. e.

(2) Id.

(3) Id., 39, a.

(4) ThéH., 189, e., 190, a.

sont parfaitement connus en eux-mêmes. Donc, pour comparer notre pensée à Fobjet réel, il faut déjà connaître cet objet et le bien connaitre; on aboutit ainsi à un cercle vicieux.

Si la vérité et la science consistaient dans un rapport de convenance entre un sujet et un attribut, Terreur se réduirait à une méprise. Ce faux jugement consisterait à prendre une chose pour une autre et à affirmer ainsi un rapport inexact entre les deux termes de la comparaison. Or, supposez ces deux termes également inconnus, il est clair que la méprise sera impossible; supposez que Tun soit connu et que Tautre ne le soit pas, l'impossibilité sera la même, car on ne peut comparer une chose que Ton connaît à une autre chose dont on n*a pas même Fidée. Il faut donc que les deux termes de la comparaison soient préalablement connus; mais alors comment les confondre l'un avec l'autre? II faut admettre, pour expliquer une telle confusion, que l'on connaît et que l'on ne connaît pas tout ensemble le même objet. L'erreur est donc aussi inexplicable que la science, et ou ne peut les distinguer l'une de l'autre si on est réduit à juger toutes choses par comparaison (4).

L'impuissance de cette espèce de jugement apparaîtrait avec bien plus d'évidence encore, si on lui demandait d'expliquer les notions universelles d'être, d'identité, de différence et les autres idées pures. Dans la comparaison, la pensée cherche la ressemblance ou la différence; et si. elle les cherche, elle en a donc déjà la notion. L'être, l'égalité, l'inégalité, la ressemblance, la différence, sont comme des types sur lesquels se règle le jugement pour prononcer que tel

(1) Th. 199, 200 et 58.

CONDITIONS DE LA GONNAISSilNCE. OPINION. 29

objet existe, qu'il est égal à tel autre objet ou qu'il lui est inégal. De là encore la nécessité d'un savoir antérieur à toute comparaison.

Au-dessus du jugement comparatif, au-dessus de Topinion vraie, se trouve l'opinion accompagnée d'explication et de notion, ^qI% jutx Xoyou, qui a plus de portée que la première; peut-être esl>-ce là que nous découvrirons en0n l'origine de la science.

La notion est due à la définition, qui est de trois sortes :

1? La définition de mots consiste à exprimer en termes précis Tobjet que l'on conçoit, en sorte qu'il se peigne dans la parole comme dans un miroir.

Demande-t-on, par exemple, qu'est-ce qu'un char? On pourra répondre : ce sont des roués, un essieu, des ailes, des jantes, un timon. Mais, outre que celte espèce de définition présuppose encore la connaissance de l'objet, on peut exprimer en termes précis l'erreur comme la vérité (1).

T La définition d'un tout par ses éléments. Elle consisterait, par exemple, àénumérer par ordre toutes les pièces du char. C'est une division, une analyse qui aboutit à des éléments simples et indivisibles.

Or, de deux choses l'une: ou bien ces éléments échappent à la connaissance, et alors, en définissant un objet, vous le définissez par l'inconnu. En ce cas la science se résout dans l'ignorance. Ou bien les éléments, quoique simples et indécomposables, tombent cependant sous la connaissance, et alors ce n'est pas la définition qui les fait connaître.

3"" La troisième espèce de définition se fait par la différence; exemple: Le "soleil est le plus brillant de

(l) Th. 207 et ss.

tous les corps célestes qui tournent autour de la terre.

Cette définition est supérieure à la précédente. Se borner à Ténumération de tous les éléments, de toutes les qualités d'un objet, ce n*est pas distinguer les qualités propres des qualités communes; l'objet demeure donc comme absorbé dans le genre dont il fait partie. Aussi la définition, pour être complète, doit-elle ajouter au genre les différences. Est-ce là enfin la science véritable? Non encore; car pour assigner la différence d'un objet, il faut déjà connaître cet objet, et le connaître dans ce qu'il a de propre; autrement il demeurerait confondu avec tous les autres et ne serait pas plus qu'un autre l'objet de la pensée. Donc, pour distinguer un objet des autres par la définition, il faut déjà l'avoir distingué de tous les autres par une vue préalable et immédiate. Nous retombons dans le même cercle vicieux.

Ainsi le jugement par définition ne donne pas plus la science que le jugement comparatif; et engénéraU tout jugement qui est le produit de la réflexion suppose des notions spontanées auxquelles il s'applique.

Qu'il s'agisse de comparaison, de division, de définition, peu importe. Juger, c'est toujours établir des rapports entre plusieurs termes. Il y a donc deux choses à considérer dans le jugement : les deux termes et le rapport. Les deux termes ont besoin d'être préalablement connus; les rapports sont des relations d'identité, de diflFérence, d'égalité, d'inégalité, ou encore des relations de substance et de mode, de cause et d'effet, etc. Ces rapports sont universels, absolus, nécessaires, quels que soient les termes qui les unissent; et tout jugement n'est que l'application de ces rapports généraux à deux termes particuliers. Diriezvous que telle chose est, si vous ne possédiez pas déjà

en vous-même, sous une forme pins ou moins obscure, cette idée de l'existence qui dépasse de l'infini les êtres bornés auxquels nous l'appliquons, et qui semble un modèle idéal dont nous retrouvons l'imparfaite imag{v dans les objets particuliers? Tout jugement implique cette idée, et aucun jugement ne la donne (1).

De même, pourrions-nous juger, si nous ne possédions pas les notions d'identité et de différence? L'affirmation ne suppose-t-elle pas que ce qui est est, et qu'une même chose ne peut tout à la fois être et n'être pas sous le même rapport. Ce qui est, dit Platon dans le Sophiste ^ est identique à soi-même et autre que les autres choses. Ainsi l'intelligence affirme, antérieurement à tout jugement, l'identité intime et essentielle de l'être, et l'impossibilité où il est de recevoir son contraire (2).

A quelque point de vue qu'on se place, qu'il s'agisse des termes ou des rapports^ l'opération logique du jugement ne donne qu'une science dérivée et empruntée. € L'opinion est à la science ce que l'image est à l'objet (3). » Où donc trouver la science primitive, la science immédiate qui se suffit à elle-même, qui contient en elle sa propre raison et donné la raison de toutes les autres connaissances ? De la sensation à l'opinion vraie, de l'opinion vraie à l'opinion raisonnée, nous avons cherché vainement la science. Elevonsnous plus haut encore, et de l'opinion raisonnée passons au raisonnement pur (4).

[\) Leiboitz : n y a de l'être dans toute proposition. (2) Cf. Phidon, 102, e.

liép., 510, a.

(4) Le Théétèie n'a d'autre but que de montrer rinsuffisance de la sensation et de Topinion. C'est un dialogue négatif, comme le soutiennent Ast, Socher, Stallbaum, Ueberweg, Zeller et Grote. Mais ce dernier pré-

3â EXISTENCE DES IDÉES.

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