VII
44 EXISTENCE DBS IDÉES.
raliser et purifier les données sensibles, en les ramenant, sous le rapport de l'extension, à l'unité de Tuni- Tersel, et sous le rapport de la qualité, à Tunité du parfait, exclusive de tout mélange. Mais Tinduction, à son tour, n'est possible que par l'application aux choses sensibles de certains principes de généralité et de perfection, en un mot d'unUé. Ces principes, l'induction ne les fait pas ; elle les reçoit d'ailleurs et les applique. La science n'est pas dans l'induction, mais dans les principes qui rendent l'induction possible ; elle n'est pas dans les opérations logiques, mais dans les principes métaphysiques qui sont les conditions nécessaires de ces opérations.
Approfondissons la nature de ces principes de la science, si nous voulons savoir enfin en quoi consiste la science.
III. c II y a plusieurs choses que nous appelons belles j et plusieurs choses, bonnes; c'est ainsi que nous désignons chacune d'elles. — Oui. — Et le principe de chacune, nous l'appelons le beau^ le bien; et nous faisons de même de toutes les choses que nous avons considérées tout à l'heure dans leur variété, en les considérant sous un autre point de vue, dans l'unité de ridée générale à laquelle chacune d'elles se rapporte (1). >
La pensée ne peut être satisfaite par la considération de tel objet beau, de tel objet bon; car labeauté, la bonté des choses particulières, est mêlée de laideur et de méchanceté. La pensée conçoit donc nécessairement un principe du beau et un principe du bien. Ce principe devra'exister partout où il y a quelque degré de beauté et de bonté : car la cause est partout où est
{[) Bép. VI, 507 c.
l'effet; elle contient même la raison, non-seulement des effets actuels, mais encore des effets passés ou à venir, et même des effets purement possibles. Le bien et le beau, qui se trouvent dans les objets particuliers, supposentdonc un principe qui contienne dans son sein Torigine du réel et du possible, du présent, du passé et de l'avenir. Ce principe, en d'autres termes, est d'une généralité absolue et inlSnié, et par là, il est un. C'estquelque chose d'identique à soi-même, malgré la diversité des objets qui en dérivent, ou plutôt à cause de cette diversité même. Tel est le premier caractère que l'esprit attribue nécessairement au principe du beau et au principe du bien : Vunité de l'universel. Ce n'est pas tout. Comment pourrions-nous juger que tel objet est beau ou bon, et surtout que celui-ci est supérieur à celui-là sous le rapport de la beauté et de la bonté, si nous ne concevions pas, derrière cette multiplicité de degrés dans le bien et dans le beau, l'unité d'un principe toujours égal à lui-même. Ce qui tait les degrés divers du bien et du beau dans les objets particuliers, c'est que ces qualités y sont confondues avec des qualités contraires; elles n'ont, dans les objets sensibles, ni pureté ni simplicité. Or, il n'en peut être ainsi du principe même qui produit le bien et le beau. Le principe du bien produit le bien seul, et non le mal; autrement il serait faux de dire qu'il est le principe du bien; ce ne serait même pas un principe, mais je ne sais quoi d'indéterminé et d'indifférent à tous les contraires. Donc nous ne concevons le bien imparfait, multiple, relatif et comme impure qu'à la condition de concevoir un principe où le bien soit parfait, simple, pur et sans degrés, parce qu'il est sans mélange. II en est de même du beau, et les divers degrés de la beauté imparfaite ne sont intelli-
gibles que par la beauté parfaite et sans degrés, c Nous rapportons nos sensations à ces notions primitives que nous trouvons en nous et qui nous servent d'exemplaires (1). > Les principes du bien et du beau, outre leur universalité, ont donc pour second caractère l'absolue perfection. Cette perfection résulte de leur unité même ; la beauté une et simple, c'est la beauté sans mélange de laideur, c Formons-nous l'idée suivante de toutes les choses que nous appelons pures.,. Gomment et en quoi consiste la pureté de la blancheur? Est-ce dans la grandeur et la quantité? ou bien en ce qui est tout à fait sans mélange, et où il ne se trouve aucune trace d'aucune autre couleur? — 11 est évident que c'est en ce qui est parfaitement dégagé de tout mélange. — Fort bien. Ne dirons-nous pas que ce blanc est le plus vrai et en même temps le plus beau de tous les blancs, et non pas celui qui serait en plus grande quantité ou plus grand? — Oui, et avec beaucoup de raison (2). > — Aussitôt donc que vous concevez une qualité sous le point de vue de l'unité absolue, vous lui communiquez deux caractères qu'elle n'avait pas d'abord : elle devient d'une généralité sans limites, et par là même d'une pureté et d'une perfection absolues. Demande-t-on maintenant quel nom il faut donner au principe de la beauté et de la bonté répandues dans les choses possibles? Gomment l'appellerait-on, si ce n'est le beau^ si ce n'est le bien? Ge n'est plus telle beauté, telle bonté particulière; tout ce qui exprime la variété y la multiplicité de degrés et de manières d'être, ne convient point à un principe immuable et identique; il est le beau, il est le bien? dans leur simplicité sublime, et tout ce qu'on ajouterait à ces ex-
(1) Phédo, 75.
(2) PhUèbe, 58.
pressions ne pourrait que détruire l'unité absolue des premiers principes. Disons-le donc encore une fois : € Il y a plusieurs choses que nous appelons belles et plusieurs choses bonnes. Et le principe de chacune, nous l'appelons le beau^ le bien; et nous faisons de même de toutes les choses que nous avons considérées tout à l'heure dans leur variété, en les considérant sous un autre point de vue, dans l'unité de l'idée à laquelle chacune d'elles se rapporte. >
Veut-on d'autres exemples? Nous ne concevons /Vgalité qui se trouvée entre un arbre et un arbre, entre une pierre et une pierre, que par la conception de l'égalité en soi, qui est en dehors de tous ces objets et ne varie pas comme eux. « Les pierres, les arbres, ne nous paraissent-ils pas tantôt égaux, tantôt inégaux, bien que souvent ils ne subissent par eux-mêmes aucune modilBcation ? — Assurément. — Mais quoi, ce qui est égal en soi t'a-t-il quelquefois paru inégal, ou l'égalité te paraît-elle inégahté? — Jamais. — L'égalité et ce qui est égal ne sont donc pas la même chose. > L'égalité en soi, c'est celle qui a pour caractère l'unité absolue. Elle est àonc, égalité et rien autre chose : par là elle est pure et parfaite. De plus, elle est présente dans soa unité partout où il y a quelque degré d'égalité, et sous ce rapport elle est universelle.
» Ce que nous disons ici ne concerne pas plus l'égalité que le beau en soi, le bien, la justice, la sainteté. > Joignons-y les notions de l'être^ de l'identité, de la différence, que supposent le jugement et le raisonnement. Toutes ces notions expriment un principe d'unité dans la multitude des choses particulières : to ev
èirl TToXXoti;.
Mais elles-mêmes sont multiples encore : elles contiennent des éléments divers. Là où la simplicité n'est
pas absolue, Tesprit sent le besoin d'un principe supérieur. Les genres et les types ne sont donc pas parfaitement intelligibles en eux-mêmes; ils conservent un caractère hypothétique qui force Tesprit à les dépasser pour s'élever toujours plus haut; ils ne seront complètement intelligibles qu'une fois ramenés à leur principe : voyitûv crvruv jut' «py^ç. Toutes les notions où l'unité n'est pas absolue ^ont pour le philosophe c des hypothèses qu'il regarde comme telles, et non comme des principes, et qui lui servent de degrés et de points d'appui pour s'élever jusqu'à un premier principe qui n'admet plus d'hypothèse. > Or, ce qu'il y a de commun dans tous les genres, c'est la généralité inlSnie; dans tous les types, c'est la perfection infinie. Et qu'est-ce que la généralité infinie? Nous l'avons vu, c'est l'unité absolue sous le rapport de la quantité et de l'extension. Qu'est-ce que la perfection infinie? — C'est l'unité absolue sous le rapport de la qualité ; c'est la simplicité excluant tout mélange. Le premier principe est donc conçu comme unité; et d'un autre nom, c'est le parfait, le bien par excellence : ToayaÔov. Là se repose la pensée après sa marche dialectique ; là est le principe suprême de la science.
Il faut donc bien l'avouer : au-dessus de toutes les opérations logiques, ascendantes ou descendantes, inductives ou déductives, il y a des principes d'unité auxquels l'induction et la déduction sont également suspendues, et que l'esprit impose aux objets sensibles, loin de les recevoir de la sensation.
Ces principes eux-mêmes peuvent se ramener à un principe unique, dernier terme de la science. Le dernier, — et en même temps le premier ! C'est là qu'elle arrive ; mais c'est de là qu'elle était partie. Jugement, définition, division, raisonnement, toute opération
logique aboutit à l'unité ; mais en même temps elle la suppose. Elle implique l'obscure et confuse notion de l'universel et du parfait, qu'elle ne Jait qu'éclaircir. Comment donc l'esprit est-il entré en possession de ce principe qui rend tout le reste intelligible et d'où dérive la connaissance tout entière?
IV. C'est à la vue des choses belles que nous concevons le beau, qui pourtant en diffère; c'est à la vue des choses bonnes que nous concevons le bien, qui ne peut être confondu avec les objets où il se trouve. La sensation est donc Voccasion qui nous fait concevoir les principes, l'occasion et non la cause. « Mais, quand la vue d'une chose nous fait penser à une autre, il y a nécessairement réminiscence. » Ainsi l'ami pense à son ami en voyant la lyre dont il a coutume de faire usage. Le portrait fait penser à l'original, et les objets sensibles font penser aux types intelligibles dont ils offrent l'imparfaite image. Concevoir la beauté, la bonté, la justice, ne semble donc être autre chose qu'un souvenir. De même que la mémoire conserve chaque idée, mais sous une'forme obscure et implicite, jusqu'au moment où la vue de quelque objet, par son rapport avec cette idée, la réveille et la force à se manifester; de même, il y a dans l'âme une faculté qui conserve les principes sous une forme obscure, jusqu'au moment où la vue du monde extérieur les éveille, les excite, les produit au grand jour.
Le souvenir sera-t-il donc le fait primitif de la vie intellectuelle? Sera-t-il la science, la seule véritable science? — Non, cela est impossible et contradictoire. On se souvient seulement de ce que l'on connaît déjà; le souvenir, comme toute réflexion, comme toute opération de l'esprit, suppose un acte primitif de pensée,
et comme une prise de possession immédiate par laquelle l'intelligence s'est emparée de l'intelligible.
Cette vision sans intermédiaire, cette vision face à face de la beauté, de la justice, de l'unité et du bien, dans laquelle la pensée et son objet sont unis et se pénètrent l'un l'autre comme se * pénètrent l'œil et la lumière, c'est Yintuitiofiy c'est la raison pure, c'est la vd'/ictç. Que cette connaissance immédiate de la vérité par la pensée ait eu lieu dans la vie présente ou dans une vie antérieure, c'est un point secondaire; ce qui est certain, c'est qu'elle a eu lieu. Au-dessus des procédés multiples de la logique, comme au-dessus des contradictions de nos sens, se ^trouve nécessairement l'unité dé l'intelligence et de l'intelligible dans l'intuition. Voilà cette science primitive que nous cherchions vainement et dans le domaine des sens et dans le domaine des opérations logiques. Qu'est-ce que la science? demandions-nous; est-ce la sensation? est-ce l'opinion? est-ce la pensée discursive? — Et aucune de ces réponses ne pouvait satisfaire notre pensée, car la pensée ne se reconnaît pas dans les opérations des sens ni dans les opérations de la logique : images imparfaites d'elle-même , miroirs incomplets et infidèles où elle ne peut se réfléchir tout entière dans son unité. La pensée ne se reconnaît que dans l'immédiate intuition de la vérité infinie.
Qu'est-ce que la science? — Nous pouvons maintenant répondre: La science, c'est l'intuition ; c'est l'intelligence saisissant l'intelligible sans aucun intermédiaire et ne faisant qu'un avec son objet. — Et ce n'est pas là, sans doute, une définition logique de la science; car on ne définit pas ce qui est primitif; on ne décompose pas ce qui est simple. Dans toute prétendue définition de la science, on introduira les mots
mêmes de savoir^ de connaissance^ de pensée. La raison ne se définit pas à elle-même ; elle a seulement conscience d'elle-même; et toute explication logique de la science n'en donnerait pas l'idée à celui qui ne posséderait pas déjà cette idée priniitive et irréductible, cette idée de la science, qui n'est pas distincte de la science même (1).
Mais, si de simples synonymes, si de simples éclaircissements métaphysiques peuvent remplacer la définition logique, disons alors que la science est la connaissance de l'unité par le multiple; que l'unité a deux noms divers qui expriment son rapport avec les diverses espèces de multiplicité : Vun est Vunwersel; l'un est aussi le parfait. La science a donc pour objet l'universalité et la perfection, l'unité identique au bien, et en un seul mot le bien.
Le bien, un et simple en lui-même, prend des aspects et des noms divers suivant ses diverses relations avec le multiple : il s'appelle alors le beau, le vrai, l'ordre, le juste, l'égalité, l'identité; il donne naissance à ces principes que nous avons trouvés au-dessus de la sensation et de la réflexion qu'ils rendent possibles. Toute qualité élevée au degré de l'universel et du parfait est une forme du bien ; ces formes sont l'objet des diverses sciences, et sans elles rien n'est intelligible ; par elles, tout s'éclaircit et s'explique, de même que tout devient visible à la lumière du jour. Ces /7rmcipes cT universalité et de perfection y d'unité et de bien, supérieurs tout ensemble à la sensation et aux abstrac-
(1) Théét. 496 e. Dans ses symboles mathématiques, Platon appelle la science Tunité ou le point; le raisonnement, la dualité ou la longueur; l'opinion, la trlplicité ou surface ; et la sensation, le nombre quatre ou le solide. V. plus loin un important passage d'Arist. Liv. II, les Nombres. Sur ridée de la science v. Tanalyse du Parménide,
lions logiques, objets de la raison intuitive, origine et fin de la science, aussi réels que la science même, puisqu'ils la produisent, aussi réels que notre pensée, puisqu'ils Téclairent et la développent; ces principes intelligibles par lesquels rintelligence existe, et qui existent aussi certainement que l'intelligence même, quelle que soit d'ailleurs la manière dont on se représente leur existence, — ce sont les Idées {l).
(l) Dans la Lettre VU, la plus authentique de toutes (M. Grote admet môme que toutes le sont) nous trouvons une confirmation remarquable do l'Hxposition qui précède. «< 11 y a dans tout être trois choses qui sont la condition de la connaissance : en quatrième lieu vient la connaissance elle-même, et en cinquième lieu ce qu'il s'agit de connaître, la vérité (l'Idée). La première chose est le nom, la seconde la définition, la troisième l'image; la science est la quatrième... Le cercle a 4'abord un nom... puis une définition composée de noms et de verbes... Le cercle matériel est un dessin qu'on efl'ace . . . tandis que le cercle en soi est essentiellement différent. Vient ensuite la science, la pensée, l'opinion vraie sur cet objet » (Ce sont les trois degrés de la connaissance, raison, raisonnement et opinion) . » Prises ensemble ces trois choses sont un nouvel élément qui n'est ni dans les noms, ni dans les figures des corps, mais dans les âmes ; d'où il est clair que sa nature diffère et du cercle en soi et des autres choses dont nous avons parlé.» C'est-à-dire que les états subjectifs et les notions de notre âme, intuitives, discursives, ou purement conjecturales, diffèrent à la fois des objets sensibles, des noms et des objets intelligibles ou Idées. Eclatante réfutation do ceux qui prennent les Idées de Platon pour des notions générales et subjectives, a De ces quatre éléments, le voG; est celui qui, par ses ressemblances et son affinité naturelle, se rapproche le plus du cinquième (l'Idée), les autres (raisonnement, opinion, mots, figures) en diffèrent beaucoup plus. » (642 c.) — Donc les Idées sont les objets de la science et dos notions scientifiques; le subjectif est seulement analogue à l'objectif, en vertu du principe platonicien que la connaissance doit être analogue à l'objet connu (Arist., De an.y 404b.)
l'idée, principe d'essence. 53