L*IDÉE, PRINCIPE DES GENRES
même temps ils dépassent de Tinfini ces mêmes objets. Le type général déborde, pour ainsi dire, les choses présentes : il s'étend dans le passé et dans Tayenir; bien plus, il déborde la réalité tout entière, présente, passée ou future, et embrasse le possible, qui n'existera peut-être jamais, mais qui pourrait exister. Ne dites donc pas que les genres sont seulement dans les choses et existent par elles ; ne voyezvous pas plutôt que ce sont les choses particulières qui existent par les genres, que ce sont les phénomènes qui existent par la loi? La loi qui préside à la génération de la fleur et qui la fait sortir du germe, n'est pas l'effet de cette fleur qui n'existe pas encore ; elle en est plutôt la cause, c C'est Je semblable, objectera-t-on, qui produit par lui-même le semblable (1). » Etrange explication qui n'est qu'une pétition de principe : ces deux semblables , l'un engendrant, l'autre engendré, d'où vient qu'ils sont semblables? C'est précisément cette ressemblance qui étonne et qu'il s'agit d'expliquer. Suffit-il pour cela de répondre par la question même, et de dire qu'un être particulier a la vertu de produire un être semblable à lui? Encore une fois, c'est cette vertu même qu'il s'agit d'expliquer; c'est cette possibilité indéfinie des semblables dont il faut donner la raison ; et tant que vous resterez dans le domaine des êtres particuliers, vous n'obtiendrez aucune raison générale et absolue : la difficulté reculera à l'infini dans la série rétrograde des causes secondes, mais elle subsistera tant que l'esprit ne se reposera pas dans une cause première (2).
(1) Y. plus loin les chapitres sur Aristote.
(2) Cf. Jacobi, Des choses divines^ Appendice G. « Les genres, les Idées de Platon, existent en réalité et en vérité avant les espèces et les <*hoses particulières, et dans le sens le plus propre et le plus strict, elles
Concluons que les genres et les lois existent dans les choses sensibles, mais mutilés et incomplets. Le particulier aura beau s'ajouter au particulier, il ne sera jamais identique au général. Les genres et les lois sont la condition des objets individuels, loin d'en être l'effet. S'ils ne sont pas eux-mêmes des causes, ils expriment du moins le rapport des effets à leur cause première. Là est la grande conception platonicienne : les notions générales sont des rapports, mais non pas seulement des rapports entre les objets particuliers, comme l'enseigne une logique vulgaire; car ces rapports supposent eux-mêmes un rapport supérieur : celui des objets particuliers et imparfaits avec l'être universel et parfait, qui est l'unité absolue. Ainsi, au-dessus de la matière, comme au-dessus de
rendent d'abord celles-ci possibles, de la même manière que la pensée du premier inventeur et le modèle qu'il a construit sur cette pensée ^ existent avant le nombre inûni des copieSi qui se font d'après la vue et la règle du modèle, en sorte que cette multiplicité postérieure n'est devenue possible qu'au moyen de l'unité antérieure et lui doit sa naissance ; mais il ne se peut, en aucune façon, que l'unité, qui a donné naissance à la pluralité, devienne elle-même multiple; elle demeure à Jamais l'unité, et ne peut absolument pas être multiple. Il ne saurait rien sortir de la pluralité, en tant que pluralité ; de l'unité, il ne sort jamais que l'unité. On n'invente point des montres, des vaisseaux, des méiien,des langues ; mais on invente une ou la montre, un ou le vaisseau, une ou celte langue. On ne peut et Ton ne doit dire d'aucune chose particulière et individuelle de ces différentes espèces, d'aucune montre, d'aucun vaisseau, d'aucune langue, qu'elle est la montre, le vaisseau, la langue. Cette manière de s'exprimer ne convient qu'à une cause, qu'on l'appelle comme on voudra, espèce, loi, pensée ou &me, d'où est provenu le multiple, et d'où il continue à provenir. » Malebrancbe dit aussi : Jl semble même que Vesprit ne'jerait pas capable de se représenter les Idées universeUes de genre, d'espèce^ e(c., s'il ne voyait tous les êtres renfermés en un (c'est-à-dire dans leur Idée). Car, toute créature étant un être pctrticutier^ on ne peut pas dire qu'on voye quelque chose de crééy lors^ qu'on voit un triangle en général. Enfin , je ne crois pas qu'on puisse rendre raison de plusieurs vérités abstraites tt générales^ que par la présence de celui qui peut éclairer Vesprit en une infinité de façons différentes. (Recherche de la vérité, v. m, ch. 6.)
l'idée y CAUSE FINALE. 75
l'esprit, il faut admettre un principe qui explique la réalisation des genres dans la matière et la conception des genres ^B,ns l'esprit. Cette € cause exemplaire de ce qu'il y a de constant dans la nature > et dans la pensée humaine, c'est l'Idée (1).