IV. L'Idée, cause finale
€ N'y a-t-il point deux sortes de choses, l'une qui est pour elle-même, l'autre qui en désire sans cesse une autre? — Comment, et de quelle chose parles-tu? — L'une est très-noble de sa nature, l'autre lui est inférieure en dignité... Celle-ci est toujours faite en vue de quelque autre chose; l'autre est celle en vue de laquelle se fait ordinairement tout le reste... Conçois à présent le phénomène et Vêlre. Lequel des deux dirons-ndus qui est fait à cause de l'autre?... Mais la chose en vue de laquelle les autres se font doit être mise dans la classe du bien ; et il faut mettre dans une classe toute différente ce qui se fait en vue d'une autre chose (2) . >
Ainsi, le caractère essentiel du monde sensible, c'est la mobilité, la génération, le devenir {-h ^fveciç). Hais conçoit-on le mouvement sans un but auquel il aspire? Si un objet se suffisait à lui-même, admettraitil le changement et le développement? Non sans
(1) Aristoi., Met., XII, 242. Procl. in Parmen. éd. Ck>usin, V, 133 : Kxds fnm* 6 Sivcx^â-noc, iivsi rnv i^îav OipLivc; «{rtav irap a^ifjfuaTtxTiv twv xxtoc fit9n OMi ouvtOTMTMV... *0 {«.èv 6&Y StvexparriÇ tcutcv «*c àpctfxovra t& xai^«^i{M%i m £pov tHç liicn àvif^a^ft, x**P^^<^ aOniv xal 6itav thian TiOtp4v6C. L'opinion d*Alcinoûs est parfaitement d'accord avec le témoignage de Xénocrate. Inirod, in Platon,, vin : *OpîCevTxi ^à tqv i^iw irapgt^it^ua tûy xarà çûoiv k2mw6v (leg. olttviMv?). Diogèn^ de Laêrte semble aussi faire allusion à la
définition rapportée par Xénocrate; III, ucvii : Tàç $i t^^ac OvivraTou
writtç rvMLÇ nxl ^xitç t«G tcioStx tivai rà ^9ii ouviOTttra ni m'p leriv aura.
(2) PhUèbey 27. a. b. c.
doute, et il faut dire que le mouvement existe à cause du but, le moyen à cause de la fin, l'imparfait à cause du bien qui est la perfection, Tamour à cause de Tobjet aimé.
Le bien, fin dernière des choses, existe donc par lui-même et pour lui-même, et, de plus, c'est pour lui seul qu'existe le reste : le vrai principe de toute chose imparfaite, c'est l'Idée du meilleur, c'est la perfection.
Sans doute le mouvement suppose, non-seulement une fin, mais un moteur. Cependant la cause motrice n'est point la raison dernière et véritable du mouvement. Le mouvement ne pourrait se produire sans un but ; la cause du mouvement serait donc impuissante et inactive si ce but n'existait pas. Aussi les causes motrices sont-elles pour Platon t au nombre de ces causes secondaires et comme auxiliaires (ouvaiTio)v), dont Dieu se sert pour représenter l'Idée du bien aussi parfaitement qu'il est possible. » c La plupart des hommes les regardent, non comme des causes secondaires, comme des moyens auxiliaires, mais comme les vraies causes de toutes choses, parce qu'elles refroidissent, échauffent, condensent, liquéfient et produisent d'autres effets semblables. Mais il ne peut y avoir en elles ni raison ni intelligence. Car, de tous les êtres, le seul qui puisse posséder l'intelligence, c'est l'âmes or l'âme est invisible, tandis que le feu, l'eau, la terre et l'air sont tous des corps visibles. Mais celui qui aime l'intelligence et la science doit rechercher, comme les vraies causes premières, les causes intelligentes (TàçTviç e(Afpovoç fuoeoc amaç Tfftùxkç (ieTaiiwxeiv),et
mettre au rang des causes secondaires toutes celles qui sont mues et meuvent nécessairement. Il faut suivre et exposer ces deux genres de causes, en trai-
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tant séparément de celles qui produisent avec intelligence ce qui est beau et bon, et de celles qui, dépour* vues déraison, agissent au hasard et sans ordre (1). » Socrate, pendant sa jeunesse, était possédé du désir d'apprendre cette science qu'on appelle la physique ; mais il reconnut bientôt l'insuffisance d'une science qui se réduit tout entière à la considération des causes motrices, et qui néglige la fin en faveur ' des moyens, les raisons véritables en faveur de raisons secondaires, c Enfin, ayant un jour entendu quelqu'un lire, dans un livre qu'il disait être d'Ànaxagore, que l'intelligence est l'ordonnatrice et le principe de toutes choses, je fus ravi; il me parut convenable que l'intelligence eût tout ordonné et tout disposé dans le meilleur ordre possible. Si donc, pensai-je, quelqu'un veut trouver la cause de chaque chose, comment elle naft, périt ou existe, il faut qu'il cherche comment l'être, l'action ou une modification quelconque, sont pour elle ce qu'il y a de meilleur ; et d'après ce principe, il s'ensuit que l'homme ne doit chercher à connaître, dans ce qui le concerne comme dans ce qui se rapporte à quoi que ce soit, que ce qui est le meilleur et le plus parfait. Que l'on dise, par exemple, que, si je n'avais ni os ni muscles, je ne pourrais faire ce que je jugerais à propos, on dira la vérité ; mais dire que ces os et ces muscles sont la cause de ce que je fais, et non pas la préférence pour ce qui est le meilleur , en quoi je me sers de l'intelligence, voilà une explication de la dernière faiblesse : c'est ne pouvoir pas faire cette distinction qu'autre chose est la cause, et autre chose ce sans quoi la cause ne serait jamais cause ; c'est pourtant à ce qui
(l) Timéet 46, c. Cf. PhU., 27, a, et PolU., 128.
sert de moyen que la plupart des hommes, marchant à tâtons comme dans les ténèbres, donnent improprement le nom de cause... Ils n'admettent pas le principe du bien, nécessaire pour tout lier et tout soutenir. Quant à moi, pour apprendre quelle est cette cause, je me serais fait volontiers le disciple de qui que ce fût ; mais n'ayant pu parvenir à la connaître, ni par moi ni par les autres, j'allai à sa recherche par une voie nouvelle (1). »
Cette voie consiste à regarder comme cause véritable d'un objet la perfection idéale de ce même objet, c'est-à-dire son Idée. Pour Platon, la méthode des causes finales et la méthode des Idées sont absolument identiques, et il expose la seconde dans le Phé-douj comme application de la première (2). Entre la cause exemplaire et la cause finale, il n'y a pour lui aucune différence. L'artiste c qui a les yeux fixés sur l'idég^l et qui s'efforce d'en reproduire la vertu, » n'a d'autre fin que l'idéal lui-même. Ainsi l'intelligence divine a pour modèle la perfection, le bien, soit qu'elle porte en elle-même ce modèle, soit qu'elle s'en dis* tingue; et sa fin est également le bien. Elle n'agirait point si le bien n'existait pas ; elle aurait beau contenir en elle-même la puissance efficiente, elle ne pourrait la manifester et la développer ; car cette manifestation, étant sans motif et sans but, serait sans raison. Si donc la cause efficiente explique la réalité de l'effet, la cause finale, à son tour, explique l'action de la cause efficiente, et ainsi, au premier rang des causes, il faut placer, non pas l'activité, non pas la pensée, non pas même l'être, mais le bien.
(l) Phc^Oy 100, sqq.
{T] La première appartient à Socrale, la seconde à Platon, qui a changé la cause finale en Idée. Phœdo 100, 101 et ss.