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CHAPITRE I

LIDEE, PRINCIPE D UNITE.

Du caractère d*nnité dans les'Idées. Est-ce l'unité logique ou réelle? L'Idée n'est-ëlle qu'une notion générale ou est-elle une forme de la perfection? — I. Distinction de l'Idée et de la notion générale. — II. Union de l'Idée et de la notion générale. — III. L'unité de l'Idée résulte de sa perfection.

S'il est dans le platonisme un point incontestable, c'est que Platon a conçu Tldée comme un principe d'unité. Des textes nombreux établissent ce caractère déridée; mais, à les prendre isolément, ils n'indiquent pas d'une manière nette s'il faut concevoir cette unité comme logique ou comme réelle. Aussi a-t-on prétendu que l'Idée était simplement une notion générale n'ayant d'existence que dans l'esprit qui là conçoit.

Résumons d'abord les textes sur lesquels on s'appuie.

« Le propre de l'homme est de comprendre le général, c'est-à-dire ce qui, dans la diversité* des sensations, est compris sous une unité rationnelle (i). »

< Il faut réunir sous une seule Idée toutes les choses particulières, éparses de côté et d'autre, afin de bien

•KivXo^ojM* Çuvsifcu(uv:v. {Phèdre y 249, b.)

faire comprendre par une définition précise le sujet qu'on veut traiter (1). »

c Nous avons coutume de poser une Idée distincte pour chacune des multitudes auxquelles nous donnons le même nom (2). >

Il faut c réunir tous les objets de la même famille sous une ressemblance commune, et les rassembler dans Tunité essentielle d'un genre (3). •

< Le dialecticien sait démêler comme il faut l'Idée une, répandue tout entière dans une multitude d'individus dont chacun existe séparément (4). >

Que prouvent ces textes? — Que l'Idée est un principe d'unité dans la multitude. Mais on peut comprendre diversement le rôle et la nature de ce principe d'unité. Il ne résulte nullement des textes précités que l'Idée soit simplement la notion générale par laquelle nous ramenons le multiple à l'unité ; il en résulte seulement que, partout où il y a notion générale, et conséquemmentun même nom pour une multitude d'objets, il y a Idée. Donc, rapport intime entre la notion générale et l'Idée, voilà tout ce qu'on peut conclure des textes en question.

Or, nous avons déterminé dans le chapitre précédent la nature exacte de ce rapport, non d'après quelques .phrases isolées, mais d'après des dialogues entiers, comme le Théétète^ et conformément à l'esprit même de la philosophie de Platon. La solution à laquelle nous avons abouti nous semble exclure à la

(1) Et; aiav î^iav ouvspûvra ér^vi rà lïcXXà ^tcaicopuivx, W cxxaro^» opiÇofic- Kcç 9f,Xcv iTGif tnpî ci dcv àtl li^âasutv i^tk"^. {Phèdre, 265 , (1.)

(2) Eî^o; «yap icw ti £v Ixaarov tia)6a{uv nOioOai «tpt txxora rà TrcSJià, oiçTaoTÔv cvcax jirt^cpc{Aiv. (flcfp.,.X, 596, a.)

(3) rtvouç Tivô; cûffîa irtpiSxXviTau. {Polit, , 285, b.)

(4) Mî«v i^tav ^li fPcX>.âv ivôç Ixaor&u xsiuisvsu y.wsî;; rxvrir; îî*Tir3i>ti.tvT,vdtaiffOâvirxi. {Sophiste, 253, d.)

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fois deux opinions contraires et également erronées, dans lesquelles sont généralement tombés les interprètes de Platon . Les uns confondent trop lldée et la notion générale (t), les autres les séparent à l'excès. C'est ne pas comprendre la profondeur de la théorie platonicienne. Platon distingue parfaitement la no* lion logique et l'Idée métaphysique, mais il les distingue sans les séparer, parce que la première, étant impossible sans la seconde, est avec elle dans un rapport intime. Rappelons en quoi ces deux choses se distinguent et s'unissent.

I. L'Idée est séparée de l'esprit et des choses; c'est le Noumène transcendant (tô voouaevov) (2). La notion purement logique n'a qu'une existence abstraite dans l'esprit et une existence concrète dans les choses particulières (3).

La notion logique se forme au moyen des opérations discursives (iixvoia) ; l'Idée se conçoit par la réminiscence qui se résout elle-même dans une intuition primitive (voTjctç).

La notion générale est élaborée par la réflexion ; ï\àée^ posée immédiatement par l'intelligence (tiôeToti).

La notion générale résulte d'une comparaison entre plusieurs objets particuliers. L'Idée résulte d'une comparaison entre un ou plusieurs objets particuliers et un lerme supérieur, avec lequel ils n'ontqu'une

(!) V. F. Ravaisson, Met, d\\rist,y t. I et t. II, passim. Grote, PUUOy {>assiin.

(2) Lettre VII, 342, c.

(3) Ti lî^ïï, dit Aristole, jwô tvurapywToi ^ toÎ; (actixcuoiv. Mot., I, 29. Où^i ^ti 7C xotvôv à'fAAôii T«uTo rÇ t^ia, irxot yi^ &ffzpxit xctvôv. Eih, Eud.^ l, Tin. « Le bien général n'est pas la même chose que ïJdée du bien ; car le bien général se trouve commun à tous les êtres (sans existence propre et séparée). >• Ces témoignages d'Aristote sont très- précieux, et précieux surtout contre Aristote lui-même, qui alTecle ailleurs de confondre Vidée et la généralité abstraite.

ressemblance imparfaite et dont ils sont Tincomplète imitation. C'est en comparant tel ou tel objet avec le bon en soi, avec le beau en soi, que nous le déclarons bon ou beau.

La notion générale est suscitée par la vue des res- . semblances ; mais ce sont les contradictions des sens qui provoquent le souvenir deTIdée. II suffit donc d'un , seul objet dans lequel nous apercevions quelque contradiction intérieure pour éveiller le souvenir de l'Idée, essence pure de tout mélange et de toute contradiction .

La notion générale n'implique pas la perfection (1). L'Idée, au contraire, est essentiellement un type de />«rc/e, de simplicité, de perfection. L'Idée de la blancheur n'est pas l'image vague d'une qualité commune à tous les objets blancs, mais la conception d'une blancheur pure et sans mélange.

Enfin la notion générale, loin d'être l'Idée, la su{>pose au contraire. Aussi Platon a-t-il prouvé que la science n'est ni dans le jugement, ni dans la comparaison, ni dans la définition, ni dans le raisonnement, ni dans aucune de ces opérations logiques qui se ramènent à la généralisation. La science est dans la con-' templation des Idées, soit immédiate (intuition), soit médiate (réminiscence) (2).

Ou le Thééièie^ le Pkédon, te Phèdre et la République, n'ont aucun sens, ou il faut reconnaître que Platon distingue les notions logiques de l'Idée meta-

(1) Platon hésite à dire, dans le ParménidCy qu'il y a une Idée de la fange, dont nous avons cependant la notion générale. Il hésite même ù donner une Idée aux genres naturels (/lomme, feu)^ (V. livre III.)

(2) Voir plus haut, page 52, un passage décisif des Lettres (vu, 342, c) où les états et les notions de l'àme sont opposés formellement au cercle en soi et à ridée. La distinction du sujet et de Tobjet y est formellement établie. — Rappelons aussi le passage du Pkédon où ridée est appelée une cause, un principe, airtov (100, a), et la définition de Xénocrate-. Lldée est la cause exemplaire des choses constantes (des genres).

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physique. Cette distinction, mainte fois établie par les anciens et par les modernes, est devenue presque banale. Ne pas la comprendre, c'est ignorer le principe même du Platonisme, par lequel il diffère essentiellement de la philosophie socratique.

Une pareille confusion de l'Idée et de la notion logique ne peut être attribuée à Plalon que par les partisans d'Aristote. Or, d'après Aristote lui-même, Socrate avait placé l'essence des êtres dans les généralités distinctes des choses particulières, que l'induction en dégage et sous lesquelles les classe la définition. Platon ne distingua pas seulement l'universel des choses qu'il domine ; il l'en sépara, et le posa sous le nom d'Idée en dehors du monde sensible. 'aW 6 [asv SwxpaTr.ç t«

XzOo^OU ou /Ck)pl9Tà ftlTOÛl OÙ^S TOllÇ ÔpiGjJLOÙ;' ot Â' iyj&fica^ (1).

Arislote attribue également à Platon une distinction irès-i m portante entre les notions générales et les Idées^ C'est la théorie des essences intermédiaires (ri jjLeTa;ti), qui ne sont autre chose que les genres, les espèces, et toutes les notions logiques ou mathématiques (ri r/.a67,[iaTiKa). « Entre les objets sensibles et les Idées, Platon admettait des choses intermédiaires, dont les notions mathématiques font partie. Ces choses intermédiaires sont distinctes des objets sensibles, en ce qu'elles sont étemelles et immobiles, et des Idées, en ce qu'elles sont plusieurs semblables, tandis que chaque Idée est seule de son espèce (2). • Par exemple, il y a trois triangles : 1** le triangle sensible; 2** le triangle mathématique, distinct du triangle sensible sans en Mre séparé ; c'est cette forme abstraite du triangle,

(l) Mél., Xlir, p.266. Voir les au très textes d'Aristote ci tés plus Mu t. • (S) *Eri 9t irapà rà aiodmra xftt rà ttin rà aft9ii(A«7ixs rûv irpA^iAârMv «ivat

tC*m ?M râ fAS/ «oXX' irxx W'.xx iwai, to Ji ei^o; otÙTÔ Iv cxxaTCv a.ov'.v. 'MéL \\ 6. Cf. ih, I, 31, I. 24; III, p. 46, 1. 12, 24.)

immobile et éternelle, qui se retrouve toujours la même dans la pluralité des figures sensibles ; c^est l'espèce ou le genre, élément commun que la comparaison découvre entre plusieurs individus, et que l'abstraction dégage ; 3* le triangle idéal, qui est seul le vrai triangle, est le principe suprême qui rend possible la forme triangulaire ; c'est le dernier fondement de cette forme dans l'absolu. Cet idéal du triangle n'est ni abstrait ni multiple ; il ne peut pas se répéter, se reproduire, se retrouver toujours le même dans plusieurs individus ; il est seul de son espèce, et il est le fondement dé toute l'espèce des triangles.

Aristote est ici parfaitement d'accord avec Platon, qui , dans le VIP livre de la République^ distingue le "vrai nombreet X^^vraies f]gures(l), objetsdela philosophie, des nombres et des figures mathématiques. Le viilgaire des musiciens et des astronomes^ s'arrête au nombre sensible; les Pythagoriciens, au nombre mathématique; les Platoniciens recherchent les nombres harmoniques (G(!(jL(p(ovot) qui amènent l'esprit à l'Idée du bien (2). De là les trois principales divisions delà connaissance : la sensation, la connaissance discursive et la connaissance intuitive. Dans la région intermédiaire des mathématiques, il faut placer aussi toutes les notions logiques, comme celles des genres et des espèces, pures abstractions formelles (3).

€ L'Idée, dit un savant interprète d'Aristote, n'est

(1) Ta àXriOtvû àptOpiû xxî ram tcîç àXxOcat oxiQiAxat. '(529, d.)

(2) fi^., 530, e. Cf! Phileh.y 56, d. (6, d.) *

(3) On verra aussi que Platon, qui attribue un cercle particulier à la raison, et un autre à la sensation, dans la sphère symbolique de l'âme^ n'en attribue aucun à Tentendement discursif, et fait résulter les catégories logiques du mouvement simultané des deux cercles, c'est-à-dire d'un rapport entre la sensation et la raison, qui seuls saisissent des réalités. V. Cosmologie et Psychologie platoniciennes*

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plus pour Platon, comme les généralités qui suffisaient à Socrate, une unité logique ; c'est une unité réelle dont l'unité logique n'est que le' résultat et le signe. L'Idée n'est pas seulement cequi se trouve de commun dans une pluralité d'existences individuelles, mais le principe auquel elles participent toutes ensemble, d'où elles tirent leur ressemblance les unes avec les autres, et dont elles reçoivent le nom. Elle n'est donc pas dispersée dans les individus; elle n'est pas le simple attribut qui est tout entier dans les sujets particuliers : elle subsiste par elle-même et en elle-même, d'une manière indépendante et absolue. En elle-même, par conséquent, l'Idée, qui donne aux choses particulières l'unité d'une forme générale, l'Idée est une chose à part.... (1) »

II. Est-ce à dire qu'il faille séparer radicalement ces deux choses : le genre et l'Idée? Platon ne les réunitil pas sans cesse tout en les distinguant? n'a-t-il pas un seul et même mot, eWo;, pour désigner l'espèce et l'Idée? N'appelle-t*il pas aussi les Idées, toc ^évv)? Autant il a soin de distinguer, autant il a soin d'unir. C'est ce que n'ont pas compris certains Platoniciens qui ont exagéré la séparation de l'Idée et du genre. La vraie pensée de Platon, nous l'avons vu, c'est que les genres naturels ont leur raison dans l'Idée, et que, de même, les notions générales ont leur raison dans la conception de l'Idée, qui seule les rend possibles. Platon eût souri en entendant attribuer à l'esprit humain le merveilleux pouvoir de tirer de son propre fond des notions purement logiques et générales. L'esprit ne peut rien créer; non-seulement il lui faut les sensa-

(l) Ravaisson, MéL d'An, I, 292. Malgré ce passage formel, M. Ravaisson, dans son second volume, traite les Idées platoniciennes comme des généralités abstraites.

tioQS pour matière de ses conceptions; mais il emprunte la forme même de ces conceptions à une réalité supérieure. — Telle conception s'explique, dit-on, par une simple généralisation. — Soit; mais cette généralisation ne s'explique elle-même que par l'Idée qui la rend possible (1). Les opérations logiques, dont on fait tant de bruit, se résolvent dans dés principes métaphysiques : la Stavoia suppose la voyici; ; les nombres mathématiques ou logiques supposent les nombres idéaux. Aussi, pour Platon, il n'y a pas grand inconvénient à prendre l'un pour l'autre dans le langage le genre et l'Idée, pourvu qu'on s'entende sur le fond ; car il n'y a véritablement pas de genre sans Idée. A proprement parler, l'Idée est le principe du genre, et non le genre lui-môme; mais le principe et la conséquence sont ici choses tellement voisines, que l'une remplace l'autrie dans le langage sans grand inconvénient.

La logique s'identifie ainsi avec la métaphysique, au point de vue le plus élevé du platonisme (2).

(1) Voir notre Conclusion criliquCy et le passage de I<eibnitz cité plus haut.

(2) C'est ce qu'il ne faut jamais oublier en étudiant Platon. Le point de vue dialectique consiste essentiellement dans Tunité de la logique et de la métaphysique. Dialectique est synonyme de logique réelle, par opposition H la logique purement formelle. Platon objective la logique, et n'admet pas que la pensée puisse concevoir plus que la nature ne fournit. Sur ce point Hegel est fidèle à l'esprit de Platon: lui aussi, il conçoit la logique comme une dialectique réelle et idéale tout à la fois.

La logique formelle commence à Aristote. Ce dernier dit, en parlant (le la dialectique de ses prédécesseurs (Socrate et Platon) : AioXcxtixîi «yàp t<r/.ù; cuKw tct'{v âors ^uvoiaSai x%l x^pU 7C>ù ti ioriTavavrta tmoxTittîv. (Mél.^ Xlll, 266.) Cette phrase, mal comprise par Rœtscher et par Hegel, signifie que la dialectique n'était pas encore assez forte pour pouvoir examiner les diverses formes logiques et leurs contraires indépendamment de l'essence métaphysique. Eu d'autres termes, la dialectique enveloppait la logique et ronlologie, et n'était pas assez forte pour devenir une logique pure et purement formelle, comme celle d' Aristote.

Le moment dialectique est celui de la synthèse primitive où le logique

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Ainsi se résout une apparente contradiction de Platon avec lui-môme. C'est qu'il aperçoit tout ensemble l'union étroite et la différence de l'Idée et de la notion générale, signe de l'Idée. A ses yeux, l'Idée n'en est pas moins une unité reWfe, quoiqu'elle soit en même temps la condition et le principe de toute unité logique.

III. Cette unité réelle de l'Idée consiste, ne l'oublions pas, dans V universalité et \2l perfection. Ce serait une vue très-incomplète que de s'en tenir au premier aspect de l'unité : l'universalité,- — caractère logique autant que niétaphysique, qui suppose dans l'Idée une unité plus profonde, plus intime, plus essentielle. L'Idée est une par rapport à toute multitude parce qu'elle est une en soi, et elle est une en soi parce qu'elle est parfaite. L'unité de perfection, voilà le principal caractère des Idées, bien supérieur à l'unité (le nombre dont les commentateurs se sont préoccupés à l'excès. Ne voir dans le système de Platon que des rapports de nombre et de quantité, c'est confondre le platonisme avec le pythagorisme. La qualité, la détermination, l'essence, est ce que Platon recherche avant tout. Encore une fois, l'Idée n'est une de nombre que parce qu'elle est une déforme. Une qualité quelconque, en effet, n'est une qu'à la condition d'exclure le plus et le moins, c'est-à-dire les degrés, les limites, les négations, les imperfections. L'unité essentielle d'une chose, ou son Idée, c'est donc le bien de cette chose, sa perfection absolue. Autant d'Idées, autant de formes du bien par

iiiV ontologique ne font qu*un. Aristote marque le moment de l'analyse; mais, s'il y a plus de clarté dans le point de vue péripatéticien, il y a une vi/ritc plus profonde et plus large dans le point de vue platonicien.

rapport à telle ou telle qualité particulière. Les Idées pourraient se définir les divers points de vue du bien, qui est absolument un en lui-même, mais qui semble se diviser, se fractionner, se différencier, quand on le considère dans ses rapports avec la pluralité sensible, et qui devient ainsi unité dans le multiple (ev iTîiroXXoî;) et non plus unité pure (1).

xtivwvîa wavroxcû çavraÇoaivot mXXà çai'vio6ai fcaffrcv. (fl^p., V, 465, c.)

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