QUELLES CHOSES IL Y A IDÉE
C'est un des points les plus obscurs du platonisme que la question de savoir de quoi il y a Idée, On ne trouve pas dans Platon une réponse assez catégorique. Âristote triomphe de ces indécisions et de ces difficultés, et il croit réfuter le principe même du platonisme en montrant combien sont mal déterminées les limites dans lesquelles il en faut renfermer Tapplication. N'est-ce point triompher trop aisément d'une difiiculté commune à toutes les doctrines? Les préceptes les plus clairs de la morale elle-même ne semblent- ils pas s'obscurcir quand on les pousse jusqu'à leurs conséquences les plus extrêmes? N'a-t-on pas exprimé ce fait en disant : summum jus ^ summa injuria? Pour aboutir-aux conclusions les plus inadmissibles, il suffit quelquefois de faire de la logique à outrance. En un mot, les questions de limites comportent peu de solutions satisfaisantes. Cela tient à cette grande loi de continuité, entrevue par Aristote lui-même, qui fait que toutes choses se tiennent, et, par conséquent, que toute limitation trop tranchée semble artificielle. L'absence de déterminations exactes donne aux théories quelque chose d'indéfini ; et d'autre part, si ces <lélerminations sont trop absolues, elles semblent arbitraires et systématiques. Rien n'est donc plus facile que de susciter mille embarras en se plaçant ayx li-
mites d'une doctrine, là où le vrai et le faux, la lumière et les ténèbres, se rapprochent et se confondent sous nos reorards indécis. Mais ces difficultés secondaires d'application, qui tiennent à la faiblesse de notre vue, ne suffisent pas pour faire rejeter une théorie dans ce qu'elle a de clair et d'évident.
On rencontre dans le Parménide un passage propre à faire comprendre les dispositions d'esprit où se trouvait Platon par rapport au problème qui nous occupe.
€ Distingues- tu, comme tu Tas dit, d'une part les Idées elles-mêmes, et de l'autre ce qui en participe, et crois-tu que la ressemblance en elle-même («ùttî-à ôpio- T7)ç) soit quelque chose de distinct de la ressemblance qui se trouve en nous (^ç -h^l; ôpioV/iTo; Ixoatv); et de même pour V unité, la multitude (ev ^^ y.ai woXXi), et tout ce que tu viens d'entendre demander à Zenon? — Oui, répondit Socrate. ^ — Peut-être, continua Parménide, y a-t-il quelque Idée en soi du juste, du beau, du bon, et de toutes les choses de cette sorte? — Assurément, reprit Socrate. — Eh quoi ? y aurait-il aussi une Idée de Yhomme, séparée de nous et de tous tant que nous sommes, enfin une Idée en soi de ï homme, du feu ou de Veau? — J'ai souvent douté, Parménide, dit Socrate, si on en doit dire autant de toutes ces choses que desautres dont nous venons de parler. — Es-tu dans le même doute, Socrate, pour celles-ci, qui pourraient te paraître ignobles, telles quepoil, boue, ordure, enfin, tout ce quetu voudras de plus abject et de plus vil ?et crois-tu qu'il faut ou non admettre pour chacune de ces choses des Idées différentes de ce qui tombe sous nos sens? — Nullement, reprit Socrate ; ces objets n'ont rien de plus que ce que nous voyons ; leur supposer une Idée serait peut-être par trop absurde. Cependant, quel-
quefois, il m'est venu à l'esprit que toute chose pourrait bien avoir également son Idée. Mais, quand je tombe sur cette pensée, je me hâte de la fuir, de peur de m'aller perdre dans un abîme sans fond. Je me réfugie donc auprès de ces autres choses dont nous avons reconnu qu'il existe des Idées, et je me livre tout entier à leur étude (1). »
Ce passage contient des* affirmations et des hésitations. Socrate affirme qu'il existe des Idées de ressemblance, d'unité, de pluralité, de justice, de beauté, de bonté. Or, il y a dans ces différentes choses, 1** qualité (juste, beau, bon); ^"^ relation (ressemblance); 3* çwawtité (pluralité, unité). L'affirmation s'étend donc assez loin, et la théorie des Idées apparaît de prime abord comme plus large que les interprétations de certains platoniciens qui réduisent les Idées aux types des genres et des espèces, comme Alcinoûs et Proclus (2). Remarquons même que le doute de Socrate commence avec les genres et les espèces : il s'est souvent demandé, dit-il , s'il y a une Idée en soi de V homme. V humanité est pourtant un genre naturel. — Excellente preuve que l'Idée n'est point la simple notion générale. — Le doute est plus grand encore quand il s'agit de fange, d'ordure, c'està-dire de choses viles, mauvaises et laides, dont nous avons d'ailleurs une notion générique ; ou de simples parties du corps, comme les cheveuoc. L'hésitation, ici, semble presque aboutir à la négation. Socrate, avec son bon sens pratique, a peur du ri-
(1) Parménide, 129, 130, a, b, c.
(2) Parmi les modernes, il en est plusieurs qui nous semblent avoir suivi Proclus plutôt que Platon, et à tort selon nous. M. Vacherot^ par exemple, dans son chapitre d'ailleurs si remarquable sur le platonisme, restreint beaucoup trop le domaine des Idées. •
dicule, et repousse les excès de la spéculation. — a Tu es encore jeune, > lui répond Parménide. — L'opinion de Socrate encore jeune désigne très-probablement l'opinion que Platon lui-même avait dans sa jeunesse. Ce qui est certain, c'est que toutes les Idées n'ont pas la même évidence à ses yeux. Elles forment une hiérarchie, dont les degrés sont plus ou moins éloignés du suprêmç intelligible et offrent par là même plus ou moins de clarté. Aux degrés inférieurs, la pensée de Platon hésite et se trouble; n'apercevant plus les limites de sa théorie, il lui semble qu'il va se perdre dans un abîme d'indétermination, et il se réfugie auprès de ces autres choses dont nous avons reconnu quil existe des Idées.
Est-ce là cependant son dernier mot? La prudence quelque peu timide de Socrate représente-t-elle exactement l'opinion décisive de Platon? C'est peu probable, si Ton réfléchit que ce qui domine dans le disciple de Socrate, c'est l'esprit de spéculation et la hardiesse philosophique. Socrate encore jeune n'est pas le véritable héros du Parménide : il représente le bon sens un peu étroit qu'embarrassent des difficultés souvent plus apparentes que réelles, et il ne sait que répondre à des objections qui n'avaient certainement pas pour Platon une valeur absolue , puisque dans ce cas elles détruiraient la théorie même des Idées. Parménide, au contraire, le grand Parménide, arrivé à son extrème vieillesse, représente la haute spéculation qui ne recule point devant des difficultés vulgaires- Platon a placé dans sa bouche ses pensées les plus hardies, objet de ses secrètes préférences. Il eût été invraisemblable de les prêter à Socrate ; et en les prêtant à Parménide, dialecticien aussi subtil que profond , Platon prépare une excuse à sa témérité.
Cherchons donc dans la suite du dialogue l'opinion vers laquelle Platon se sentait attiré.
€ Tu es jeune encore, Socrate ; la philosophie ne s^est pas encore emparée de toi, comme elle le fera un jour si je ne me trompe, lorsque tu ne mépriseras plus rien de ces choses. Aujourd'hui tu regardes l'opinion des hommes à cause de ton âge. t — Ainsi, d'après Platon, c]est faire preuve d'un esprit peu scientifique que d'exclure t|u domaine des Idées des choses qui ne sont méprisables qu'à un point de vue relatif et tout humain. Pour mettre Socrate en défiance, Parménide lui propose de nouvelles difficultés sur les Idées et sur la participation des objets sensibles aux essences intelligibles. Il accumule les objections que peut faire un bon sens vulgaire, qui juge d'après les apparences plutôt que d'après la réalité, et qui est trop enclin à transporter dans le monde des choses divines les conditions de l'existence sensible. Ces objections, aux yeux de Parménide, quelque embarrassantes qu'elles paraissent, sont tout extérieures et toutes superficielles : un esprit philosophique peut en venir à bout, € quoique avec peine, par des argumentations très-diverses, et tirées de fort loin (1). t — c Tout cela cependant aura l'air d'une difficulté sérieuse, et il sera singulièrement malaisé de convaincre d'erreur son adversaire. Il faudra un homme bien heureusement né pour comprendre qu'à toute chose répond un genre et une essence en soi ; et il en faudrait un plus admirable encore pour trouver tout cela et l'enseigner à un autre avec les explications convenables. — J'en conviens, Parménide, dit Socrate; je suis tout à fait de ton avis. — Mais cependant, reprit Parménide, si, en
(I) Parm., p. 19; 132, c.
iiO DE QUOI Y A-T-IL IDÉE.
considérant tout ce que nous venons de dire et tout ce que l'on pourrait dire encore, on venait à nier qu'il y eût des Idées des êtres, et qu'on se refusât d'en assigner une à chacun d'eux ^ on ne saurait plus où tourner sa pensée, lorsqu'on n'aurait plus pour chaque être une Idée subsistant toujours la même, et par là, on rendrait le discours absolument impossible. Il me semble que tu comprends très-bien cela. — Tu dis vrai, repartit Socrate. t
Ce passage est décisif. Pour un esprit bien doué de la nature et capable d'approfondir les questions sans être embarrassé par des difficultés apparentes, les Idées existent et leur domaine est universel. Tout a son Idée; c'est le véritable principe platonicien. Tout ce qui est, de quelque manière qu'il soit, n'est que par une certaine participation à l'intelligible, et ne peut être connu qu'à la condition d'être ramené à un type idéal. En dehors de l'Idée, il n'y a ni existence ni intelligence.
Platon exprime lui-même, dans un passage célèbre de la République, sa méthode habituelle pour poser les Idées, t Nous avons coutume, dit-il, de poser une Idée distincte pour chaque multiplicité d'objets auxquels nous donnons le même nom (1). »
A quelles conditions, en effet, une chose peut-elle être nommée? Le nom commun suppose nécessaire-
(1) Ei^o; "^àp it6u Tt h fxaorcY iicâOouiv Ti6so9at icipl Imlt:% rà fstiOÂ et; TAÙTÔv 2vcp.x tm«ptocfA.Ev. IRép., X, 596, a.) 1- La VII« lettre (qui est de Platon ou d'un de ses disciples immédiats) contient également un passage décisif. Après avoir montré la nécessité de ridée pour le cercle, l'auteur ajoute : K On peut faire les mêmes observations sur les lignes droites ou courbes, sur les couleurs, sur le bon, sur le beau, sur le juste, sur les objets que l'homme fait ou sur les corps naturels, comme le feu, Teau et tant d'autres; sur tout animal, sur toute qualité de l'àme, sur les actions et les passions en général. » ^G. 19.)
ment une certaine unité qui se retrouve dans plusieurs objets, des qualités communes qui supposent une commune participation à un principe supérieur. En même temps, cette unité doit être distincte de toute autre, de même que le nom est distinct des autres noms. Nommer, c'est classer et spécifier tout à la fois ; c'est exprimer quelque chose de commun par rapport à plusieurs objets, et de propre par rapport à tout autre genre d'objets. Il y a donc, dans tout ce qui peut être nommé, un principe d'unité et de différence qui rend la chose intelligible. Donc, par cela seul que les choses ont des noms divers, et non synonymes, elles sont conçues distinctement par la pensée; elles sont donc aussi distinctes dans la réalité. L'être, dans son absolue universalité, sans élément de distinction, ne suffirait pas pour expliquer les caractères propres des êtres.
A chaque forme réelle, distincte des autres, doit correspondre une forme idéale également distincte et déterminée. Ce principe, on le reconnaît, est le principe mème^u platonisme. Il en résulte que tout ce qui a une essence propre, tout ce que la pensée distingue et détermine par des caractères particuliers, a son principe intelligible dans une Idée correspondante. La seule analyse des principes de Platon conduit donc logiquement, et à priori^ à cette conséquence : tout a son Idée. L'examen des textes confirme ce que le raisonnement avait déjà fait prévoir.
Sans doute, cette universelle application de l'Idée peut, de l'aveu môme de Platon, paraître aboutir aux conséquences les plus ridicules. Un Socrate reculera devant ces conséquences ; mais un Parménide ou un Platon ira jusqu'au bout, et, sous l'apparente absurdité, découvrira une vérité profonde. Suivons donc Platon lui-même dans les conclusions diverses qu'il a tirées de
son principe, et, dans cette étude, allons du facile au difficile, de l'évident à l'obscur. Réfugions-nous d'abord € auprès de ces choses dont il est certain qu'il y a des Idées, » pour passer ensuite à des applications moins simples et moins claires.