‹ La philosophie de Platon (volume 5)Chapitre 26 sur 138 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

I. Y a-t-il des Idées des conceptions universelles (le bien, le beau,

le juste;.

De quoi y a-t-il évidemment des Idées? A cette question Platon eût sans nul doute répondu : — Du bien, du beau, du juste. Il n'hésite jamais sur ces Idées, et il les met toujours en avant. Le passage du Parménide que nous venons de citer en est un exemple (1).

D'où vient cet incontestable privilège accordé par Platon aux Idées du bien, du beau et du juste? C'est qu'on trouve dans ces conceptions des caractères de nécessité, d'universalité, d'immutabilité et de perfection absolue. Par exemple, ce qui estjuste ne peut pas ne pas l'être : la justice exclut, non-seulement toute convention humaine, mais même toute contingence métaphysique. La loi de nos actions n'est point une simple coutume^ comme le prétendaient les sophistes; ce n'est pas non plus un effet arbitraire de la volonté divine, comme le soutenait E uthy phron . Le saint est sain t

(1) On 86 rappelle aussi ces passages du Pliédon : « Pour moi, je ne trouve rien de si évident que Texistence du beau et du bien : cela m'est suffisamment démontré. » — « Je reviens à ce que j*ai déjà tant reballUf et je commence par établir qu'il y a quelque chose de beau, de bon, de grand par soi-mômo... Dirons-nous que la justice est quelque chose, ou qu'elle n'est rien? — Nous le dirons assurément. — N'en diitms-nous pas autant du bien et du beau? — Sans doute. i> (Phid.^ 77 a. lUO b, 65 d.)

par lui-même, et tout ce qui est juste est juste en soi et pour tous par la nécessité de sa nature éternelle.

On en peut dire autant de la beauté absolue, c non engendrée et non périssable, exempte de décadence comme d'accroissement, qui n'est point belle en tel lieu, laide en telle autre. >

Les Idées de vérité et de science absolues sont voi-^ sines des précédentes. Platon cite, dans le Phèdre^ à côté de la justice et de la sainteté, la science absolue, to T^ç ctXr.ôoO; èriffTriaTj; 78VOÇ, que l'âme a jadis contemplée dans son commerce avec les dieux. Quant à la vérité, objet de la science, elle n'est autre chose que l'ensemble de toutes les Idées, ou, si l'on veut, leur caractère commun (la vraie science, la vraie beauté, la vrnie justice). La vérité est identique à ïessence, i oùcta, et l'essence est elle-même identique à Tldée (1).

En résumé, la partie la plus certaine, comme aussi la plus claire, de la théorie des Idées, est celle qui regarde les conceptions absolues, nécessaires, universelles et immuables, de vérité^ d'essence^ de beauté, de justice, et de perfection ou de bien en soi.

II. Y a-l-il tU»s Idées des conception^ gt>nôrales (genres et espèces,

réels ou artilicieis) ?

Les conceptions universelles sont celles dont la généralité est absolument sans bornes, non-seulement dans tel ou tel genre déterminé, mais dans tous les genres possibles. Les conceptions simplement gêné-raies embrassent aussi l'infini, mais dans un ordre déterminé et restreint. L'Idée d'homme, par exemple, s'étend à tous les hommes réels ou possibles, et par la

(1) Tltéél,, 186 d.

elle est sens bornes; mais elle s'étend seulement aux hommes, et par là elle est bornée; elle n'est donc pas absolument universelle.

Les conceptions générales sont de deux sortes. Les unes correspondent à des choses réelles et naturelles (rhomme, le feu et l'eau), les autres à des choses artificielles (la table, le lit, le battant à tisser). Nous devons les considérer successivement.

L Plusieurs philosophes ne voient dans le platonisme qu'un système d'Idées correspondant aux genres naturels dont elles sont les types ou les causes exemplaires. Mais nous avons remarqué que Platon, après avoir affirmé comme évidente l'existence de la justice et du bien, semble hésiter au sujet de Vhomme, dnfeu et de l'eaw, c'est-à-dire des genres naturels(l). Cependant, cette hésitation n'est que provisoire. € Y a-t-il un feu en soi, dit-il dans le Timée^ et toute chose a-t-elle son existence en soi, comme nous avons coutume de le dire (2)? t Et il répond affirmativement. Aristote attribue à Platon dans une foule de passages l'Idée de l'homme en soi, et représente toutes les choses sensibles comme érigées en Idées par l'addition de ces mots : en soi, aÙTo xx6' «ûto. Il est donc certain que Platon admettait des Idées pour tous les genres naturels, bien qu'il ne considérât point l'existence de ces Idées comme aussi évidente que celle de la justice en soi et du bien en soi.

Entre les divers individus de l'espèce humaine il y a des ressemblances qui font qu'on les appelle tous d'un même nom. Or, ces ressemblances doivent avoir

(I) Voir plus haut le passoge du Parnxènide, (î) rtm., 51 b.

dl6 DE QUOI Y A-T-IL IDÉE.

une raison, puisque toute chose a une raison et un principe. Nous avons vu que, pour Platon, la raison qui fait qu'un individu ressemble à un individu ne peut être dans aucun d'eux. D'autre part, elle n'est pas dans l'esprit de l'homme, qui découvre les genres, mais ne les constitue pas. Il faut donc admettre au* dessus de la nature et de l'esprit un principe qui contienne la raison des ressemblances aperçues entre les individus d'une même espèce. Ajoutons que ce principe doit expliquer, non-seulement le caractère général d'une espèce par rapport aux individus, mais encore le caractère distinctif de cette espèce par rapport aux espèces différentes. Il y a donc une Idée de Y humanité j une Idée du feu^ de Veau et des autres éléments naturels.

Ces Idées s'échelonnent suivant qu'elles sont plus ou moins générales. Au-dessus del'Awmam/e, par exemple, se trouve V animalité. Ce sont deu^ Idées distinctes, puisqu'il n'y a pas identité entre l'homme et l'animal, bien que d'ailleurs la première de ces Idées participe à la seconde. S'il n'y avait pas deux Idées distinctes, quoique unies d'une certaine manière, nous n'aurions pas le droit, dans notre pensée et dans notre langage^ d'établir une différence entre l'humanité et l'animalité. Cette différence n'est intelligible que par l'/t/A? qui la détermine.

II. Mais Platon étendait-il les Idées aux genres artificiels? — C'est ici qu'il y a contradiction entre les interprètes. Avant tout il faut consulter Platon luimême. Or, dans la République^ il parle des Idées du Ut et de fa table; dans le Crat^le, des Idées du battant à tisser et du nom (^1).

(1) Rép., X, 591, a. Cratyle, 589, b. Voy. aussi le passage de la lettre Vil, où l'aiileur donne une Idée aux œuvres de l'homme, p. 110-

€ \'oici trois lits à distinguer : Tun essentiellement existant dans la nature des choses, et dont nous pouvons dire, ce me semble, que Dieu est Tauteur. A quel autre, en effet, peut-on Tattribuer? — A nul autre. » Ce texte contient une affirmation formelle. Malgré cela^ quelques interprètes y voient un de ces symboles dans lesquels la pensée de Platon aime à s'envelopper (1). Continuons cependant, et les paroles de Platon prendront un caractère de plus en plus sérieux.

« Que Dieu Fait voulu, ou que c'ait été une nécessité pour lui de ne faire essentiellement qu'un seul lit, il n'en a fait qu'un seul, qui est le lit proprement dit (c'est-à-dire Vidée du lit). 11 n'en a jamais produit ni deux, ni plusieurs, et jamais il n'en produira. — Pour quelle raison? — C'est que s'il en faisait seulement deux, il s'en manifesterait un troisième, dont l'Idée serait commune aux deux autres; et celui-là .serait le lit proprement dit, et non pas les deux autres. » — On reconnaît là une des difficultés exposées dans le Parménîde (2). — € Dieu l'a compris sans doute, et voulant être réellement l'auteur du vrai lit, et non de tel lit en particulier, ce qui aurait fait de Dieu un fabricant de lits^ il a produit le lit qui est un de sa nature. >. — On voit avec quel soin Platon prévient l'objection plaisante qu'on tirerait de ce que Dieu, dans son système, est un fabricantde lits. Il distingue profondément cette qualité de fabricants de lits, qui ne pourrait être attribuée à Dieu que par une métaphore ridicule et inexacte, de la qualité d'auteur du lit idéal qui doit lui être sérieusement attribuée. S'il ne s'agissait dans ce passage que de comparaisons et

(1) Ravaisson, Met. d'Ar , I, 294. Vacherot, École d'Alex. y I, ch. l"". Cf. Proclus, In Parm., éd. Cousin, l. Y, p. 58. (7} Voir plus Join, Livre IV.

de symboles, on ne comprendrait pas pourquoi Platon repousse avec tant d'empressement la qualification métaphorique de fabricant de lits, qu'on pourrait donner à Dieu. Il aboutit à une conclusion qui n'a absolument rien de symbolique et qui résume la théorie des Idées tout entière : Dieu, dit-il, c a fait de soi et l'essence .du lit et celle de toutes les autres choses. » L'universelle application des Idées, même aux choses de l'art, est affirmée ici de la manière la plus décisive. Rien n'existe qu'à la condition d'avoir le principe de son essence en Dieu, auteur de toutes les essences. Rien n'est intelligible que si Dieu luimôme en fonde et en conçoit éternellement l'intelligibilité, ou en d'autres termes la possibilité essentielle. L'essence même du lit est conçue par Dieu, comme une chose possible et réalisable pour l'art humain.

Aristote et ses disciples objecteront que toute l'essence des produits de l'art réside dans la pensée de l'artiste. Mais Platon répondrait sans doute que c'est faire trop d'honneur à la pensée humaine, qui ne crée pas la possibilité des choses, mais ne fait que la concevoir. Qu'on y songe : la possibilité même d'une telle conception implique que l'objet conçu est possible en soi, qu'il a une essence propre par laquelle il peut être déterminé et distingué de tout le reste. L'homme a sans doute le pouvoir de combiner ses idées et de réaliser au dehors les combinaisons de son esprit; à une condition cependant: c'est que ces combinaisons soient en elles-mêmes possibles et intelligibles. Dire que l'œuvre d'art a sa raison dans la pensée de l'artiste, ce n'est donc pas résoudre la difficulté aux yeux de Platon ; car la pensée de l'artiste, à son tour, doit avoir sa raison dans la nature des choses.

Ainsi il est conforme, non-seulement à la lettre, mais à Tesprit du platonisme, de poser des Idées même pour les œuvres d'art. Encore une fois, ces œuvres d'art sont possibles puisqu'on les réalise; et quand même elles ne seraient pas réalisées, l'esprit humain les conçoit distinctement : cette doublé possibilité d'être conçue et d'être réalisée^ qu'on retrouve dans toute œuvre d'art, a son fondement nécessaire dans > l'essence éternelle des choses, dans la vérité immuable, dans l'Idée.

Nous sommes ici en désaccord avec Proclus, qui interprète lout différemment la pensée de Platon, et qui attribue trop souvent au disciple de Socrate les spéculations à demi péripatéticiennes d'Alexandrie.

Voici ce qu'on lit dans le commentaire sur le Parménide^. a C'est la notion du lit qui est dans la pensée de l'artiste que Platon appelle Idée ; et il ajoute que cette notion est un produit deBieu, parce qu'à son avis l'àme reçoit des Dieux l'inspiration artistique \\). » N'est-ce pas là dénaturer un texte complètement? Platon ne dit-il pas en propres termes qu'il y a un lit véritable j unique^ éternel^ qui est le /// proprement dit, qui est l'essence du lit, et dont Dieu seul est r auteur j non par ses mains sans doute, mais par sa pensée? (^es caractères conviennent-ils à la notion du lit qui est dans la pensée humaine? Le menuisier, dit formellement Platon, w ne fait pas V Idée même que nous appelons l'essence du lit, mais un tel lit en particulier. Dieu sealjait de soi et V essence du lit et celle de toutes les autres choses. » — La notion des choses de l'art, 4lit Proclus, nous est donnée par Dieu ; soit, mais il

(l) Tôv »v tJ ^t«v6Îa To3 ti^vitou Xryov tîi'av KxaXsas^ x*t tcîtov fcparo -àv V'jy.t iw«t •»&û vtvvr.uia, ^ton x«î olM tô t»/.vîxIv toûto Oeo^îv (.Utxi ^s^coOai -*t; +vx«*î« {Comm, Parm,^ V, 57.)

faut pour cela que Dieu conçoive lui-même les choses de Fart comme possibles pour nous. Il en a donc Vidée.

Pour prouver son assertion, Proclus s'appuie sur ce passage de Platon : € L'imitateur (par exemple, le peintre qui représente un lit) est éloigné de la nature et de la vérité de trois degrés. » En effet, il y a trois lits, le lit idéal, le lit réel fait parle menuisier, et le lit imité par le peintre. Le peintre et son œuvre n'arrivent donc qu'au troisième rang : rien de plus simple. Mais de là Proclus veut conclure que l'Idée du lit est seulement la notion qu'en a l'artiste; car, si cette notion était distincte de l'Idée, il faudrait compter quatre lits : l'Idée divine, la notion du lit qu'a le menuisier, le lit réel, et le lit représenté par le peintre. Mais Platon n'admettrait pas cette conclusion : il parle de réalités et non de notions ; il compare trois œuvres différentes: l'œuvre de Dieu (le lit en soi), l'œuvre du menuisier (le lit visible) et l'œuvre du peintre (le lit peint). Quant à la notion abstraite du lit, on ne peut la mêler avec ces produits réels des trois artistes, et Platon la néglige avec raison, puisqu'il parle seulement des trois œuvres d'art.

Les autres arguments de Proclus sont empruntés aux spéculations dès Alexandrins sur la Nature, et nullement à Platon. Lçs arts, dit Proclus, sont des imitations de la Nature ; donc c'est par l'intermédiaire de la Nature que le lit participe à l'Idée ; mais, s'il en était ainsi, le lit devrait être vivant, comme tout ce qui est naturel. — On voit combien ce raisonnement est étranger à la pensée de Platon. Celui-ci eût répondu d'ailleurs que le lit participe à l'idéej d'abord par l'intermédiaire de la pensée humaine, puis par les éléments naturels dont se sert l'ouvrier.

LES QUALITÉS. i2l

Nous devons donc maintenir, malgré les interprétations alexandrines, le premier sens que nous avons attribué à ce passage important et profond de la /?cpublique. Encore une fois, il y a ici accord entre la lettre et l'esprit du platonisme.

Nous avons entendu Platon lui-même. Voici maintenant, sur la question qui nous occupe, les divers témoignages de ses contemporains ou de ses successeurs.

On attachera peu d'importance au témoignage de Diogène de Laërte, qui nous représente Platon s'entretenant avec ses disciples sur la tabléité et la coupéiié{i). Néanmoins, rapproché du dixième livre de la République^ ce témoignage acquiert une certaine valeur.

Xénocrate définissait l'Idée la cause exemplaire de ce qu'il y a de constant dans la Nature (2), et cette définition plaisait, dit-il, à son maître. Diogène de Laërte semble faire allusion à cette définition dans le passage suivant : « Les Idées sont certaines causes, certains principes qui font que les choses constantes dans la nature sont telles qu'elles sont (3). » (aÎTtaç

Tiva; y.at àp/a; to5 TOtauTa elvat Ta çuTei cuvscTcoTa olarep scTiv

ajT«.) Plus tard Alcinoùs adoptera une définition analogue : € Les Platoniciens, dit-il, définissent l'Idée le modèle éternel des choses qui sont selon la nature (ra-

ca'îïî'yji.x Twv xatà ttiv ^«jciv aiioviov, ^eut-ètre aîcdvîwv?).

Car, d'après la plupart des disciples de Platon, il n'y a point d'Idées pour les objets d'art, comme le bouclier ou la lyre (4). » — Ces textes montrent qu'il y avait «lésaccord entre les platoniciens sur l'application des

ri) Diog. L.. VI, 52.

(2) PtocI., in Farm,, V, 133.

(3) Diog. L., III, 67. '

(4) k\c\n.,Inti\inPL VII F.

Idées aux œuvres d'art, et même que la majorité était pour la négative. Ce fait pourrait s'expliquer par la nécessité où étaient les platoniciens tie se réfugier dans le vraisemblable et dans l'évident, pour éviter les objections et les plaisanteries des péripatéticiens. Mais il est fort possible que l'indécision des disciples de Platon ait pour cause l'indécision du maître luimême. Quand Platon suivait jusqu'au bout l'impulsion de la dialectique, il était porté à admettre que iout a son Idée ; mais les absurdités apparentes de cette doctrine l'inquiétaient et le retenaient, aux dépens de la logique, sur la pente où il s'était d'abord lancé. Voilà sans doute la vérité touchant le point qui nous occupe. Àristote lui-même semble faire allusion à ces incertitudes de Platon : € Peut^-être, dit-il, les choses de ce genre (la maison et le meuble) ne sont-elles pas des essences, ni aucune des choses qui ne subsistent pas naturellement (oca ^r^ fucsi cuvédr/isu (1); c'est l'expression de Xénocrate). » — Et ailleurs : € Platon a eu raison de dire que tout ce qui est naturellement est Idée (2). » Et enfin : c La maison et l'anneau, dont nous disons qu'il n'y a pas d'Idée (3). m

En résumé, Platon admettait-il des Idées pour les œuvres d'art? — Aristote, Xénophane et les platoniciens semblent dire non ; mais les Dialogues de Platon et les Lettres disept oui. Il faut en conclure que Platon lui-même a hésité sur ce point. Ce qui est certain, c'est qu'il penchait pour l'affirmative, seule consé- 4{uence logique de sa doctrine, et que, s'il a parfois reculé, c'est une simple concession qu'il a faite i\ ses adversaires pour se mettre à leur portée.

(1) Mèl.y VII, 169.

(2) Ib., XII. 242;

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