II. Des négations et de Vidée du non^êlre
Parmi les choses relatives, il faut compter les négations. Négatif et relatif sont à peu près synonymes. La négation d'une chose ne se comprend que par la chose qui est niée : de là une relation nécessaire cntlre le négatif et le positif.
La négation absolue et universelle, — c'est-à-dire le néant, — n'est elle-même intelligible que par sa relation à l'être universel.
Platon admettait des Idées pour les choses négatives. Ici encore les textes sont formels. Il suffit de se rappeler la République (iir et v* livres) et surtout le Sophiste. Platon admet des Idées de la sagesse, du courage, des autres vertus, et de leurs contraires ou de
leurs négations (ta r?.; ca)9poG'jvr,; eW-/), /•ai t» to'jtwv
138 DE QUOI y A-T-IL IDÉE.
a-j svavTta) (1). « Le beau et le laid, dit-il dans le v« livre delà République (2) ^sont deux choses; par conséquent chacune en particulier est une... il en est de même du juste et de l'injuste, du bon et du mauvais, et de toutes les Idées. >
Les textes du Sophiste sont tellement nombreux qu'il serait trop long de les citer. Ce dialogue nous montre, non-seulementque Platon admettait des Idées de choses négatives, mais qu'il considérait ce point comme capital dans sa théorie. Le supprimer, ce serait lui enlever son originalité même. C'est ce que nous comprendrons en étudiant l'Idée du non-être, type des Idées négatives, qui joue un rôle si important dans la doctrine de Platon.
La négation peut être de deux sortes, absolue et universelle, ou relativeet partielle. La négation absolue de toutes choses, ce serait le pur néant, le contraire absolu de l'être, qui, d'après Platon, n'est pas concevable ; qui n'est point objet de science ou de discussion, et à la rigueur ne peut même pas être nommé. Nier absolument tout, c'est nier toute pensée, c'est ne * pensera rien, c'est ne pas penser (3). En pensant le néant, la pensée s'eflforce de se nier et de se détruire elte-même; effort qui suppose en elle une puissance surprenante. Mais c'est un effort vain, et Platon entrevoyait déjà ce que Descartes exprima plus tard : en voulant se nier, la pensée s'affirme. Le pur néant échappe donc à toute Idée; c'est le contraire absolu de l'Idée. Il n'y a pas d'Idée du néant absolu, puisque cette Idée ne correspondrait à rien, c Qu'on ne vienne donc pas nous reprocher qu'après avoir présenté le
ii) liép,,llly 402, b.
(S) V. le Sophiste y loc, cil.
non-être comme le contraire de l'être, nous osons affirmer son existence; car, quanta un contraire de l'être, il y a longtemps que nous avons renoncé à discuter s'il y en a ou s'il n'y en a pas, et si l'on peut oa non l'expliquer (1).»
11 y a une autre négation, partielle et relative, bien différente de la première, et parfaitement intelligible en elle-même, d'après Platon. Rappelons-nous «qu'une négation ne signifie pas le contraire, mais seulement quelque chose de différent des noms qui la suivent, ou pour mieux dire, des choses auxquelles s'appliquent les noms que la négation précède... L'Idée de Vautre me paraît divisée en quantité de parties comme la science. — Comment? — La science est aussi une en quelque manière ; mais chacune de ses parties, appliquée à un objet quelconque, forme une division à part et reçoit un nom particulier. De là cette foule de sciences et d'arts diversement nommés... N'en est-il pas de même des parties de Tldée de Vautre, qui pourtant est une? N'y a-t-il pas une partie de Vautre qui est opposée au beau... ce que nous appelons Jion- Iteau... Le non-beau ne vient-il pas d'une chose qu'on tire d'un des genres des êtres, et que derechef on oppose à quelque autre être? — Oui. — Le non-beau consiste donc, à ce qu'il paraît, dans une opposition d'un être avec un être » (c'est-à-dire que le non-beau est une simple relation entre des choses positives en elles-mêmes, mais qui deviennent mutuellement négatives quand on les met en présence). € De cette manière, aidons-nous moins de raisons pour mettre le non-beau an nombre des êtres que pour y mettre le beau? — Point du tout. — On doit donc dire du non-
(t) Soph.y loc. cit.
grand qu'il est^ tout aussi bien que du grand luimême. — Tout aussi bien. — Ainsi le non-juste doit ôtre assimilé injuste sous ce rapport que Tua n'existe pas moins que l'autre. — Et nous en dirions autant du reste, dès que V nuire nous a paru être au nombre des êtres; s'il existe, il faut admettre que ses parties n'existent pas moins. — Nécessairement. — Ainsi apparemment l'opposition entre une partie de Vautre et Vétre^ mis en regard l'un de l'autre, n'existe pas moins, si j'ose le dire, que l'être lui-même; et cette opposition ne représente point le contraire de Vêtre^ mais seulement quelque chose d'^w/reque lui. — Rien de plus clair. — Or, quel nom lui donnerons-nous? — Évidemment c'est là le non-être^ que nous cherchions en cherchant le sophiste. — Est-il vrai qu'//we le cède du côté de l'être à aucune autre chose? Nous reste-t-il encore quelque doute sur son existence? — Aucun (1). » — On voittoute l'importance que Platon attache au principe de négation et de relation, et par conséquent de différence et de distinction. Le nonêtrCj Vautre y la différence^ répandus en toute chose, introduisent partout la variété sans compromettre l'unité. Là est l'origine du relatif, c'est-à-dire de la négation partielle. La négation n'est intelligible que grâce à un principe qui la rend possible,et ce principe c'est l'Idée du non^ëtre^ qui prend les noms les plus divers, suivant les objets particuliers auxquels on l'applique, et qui engendre ainsi les Idées du non-jusie^ ûnnon-betiu et de toutes les choses négatives (2).,
(1) Soph., 258, Î5G et ss.
(2) Hégel rcmarqiio fort bien que lo bon sens vulgaire so débarrasse arbitrairemenl des Idées contraires, en prétendant que le froid et Vonibre^ par exemple, sont de simples privations de la chaleur et de la lumière, f^c payant ainsi de mois et ne voyant pas que la privation doit avoir, elle
Dans chacune de ces Idées il y a deux éléments qu'il faut bien distinguer. L'Idée du non-beau suppose premièrement l'Idée positive de la beauté, et secondement ridée du non-être ou de la négation, appliquée à la beauté. L'Idée positive du beau et l'Idée négative du non-beau ont donc un élément commun, et ne sont intelligibles que par la conception d'une même unité qui les domine. La seule dififérence, c'est que cette conception est associée tantôt k l'Idée de l'être, tantôt à celle du non-être. Telle est, d'après le Sophiste, la vraie doctrine de Platon.
m. De ridée du mal.
Nous avons résolu à l'avance la question épineuse de ridée du mal. Proclus nie énergiquement l'existence de cette Idée. Ici encore il ne semble pas fidèle au véritable platonisme.
Le mal, pour Platon, est identique à la relation ou à la négation, et a par conséquent son principe dans le non-êirCy identique lui-même à la matière.
Ce mal n'est autre chose que la négation ou la limite d'un bien, d'une qualité positive. Lejuste est quelque chose de positif; donnez-lui des limites, vous le niez partiellement, et avec celte limitation commence le non-juste ou l'injustice. Si votre négation est totale par rapport au juste, vous concevez alors l'injuste en soi.
Aussi y a-t-il deux espèces de mal.
Le mal absolu et infini serait la négation absolue de toute qualité positive; car, nous le savons, il y a du
aussi, un principe, et un principe réel. {Logique^ l^^ partie.) H faut bien, on elTot, qu'il y ail, dans la nature éternelle de l'être, quelque chose de »vel qui rende possible la privation et le non-êlre. C'est ce que Platoir appelle l'Idée du non-ôtre. Vouloir réduire cette Idée & une simple conception logique, c'est oublier que la logique a toujours sa racine dans ronlologle, le subjectif dans Tobjeclir.
bien partout où il y a existence et qualité. Le mal absolu serait donc identique au néant absolu, dont . Platon ne s'occupe pas, nous venons de voir pourquoi. Le mal relatif est la môme chose que la négation relative. Il se trouve partout où il y a le non-être à côté de Tetre, partout où il y a bornes et imperfection. Le non-juste, le non-beau, le non-grand, sont des maux. Nous avons vu qu'il existe des Idées de toutes CCS choses. Il v a aussi des Idées de tous les vices contraires- au courage, à la sainteté, etc. (1). Le mal relatif est intelligible, et de plus il est réel; il faut bien qu'il y aitun principequi en constitue et l'intelligibiUtéet la réalité: ce principe est nécessairement une Idée, l'Idée du non-^être^ ou de Vautre^ ou delà matière. C'est ce qui fait dire à Platon dans le Théétète : € II n'est pas possible, Théodore, que le mal soit détruit, parce qu'il faut toujours qu'il y ait quelque chose de contraire au bien,... Il y a dans la nature des choses deux modèles, l'un divin et bienheureux, l'autre sans Dieu et misérable (2). > Platon parle aussi dans le Timée (3) de ces deux modèles, qui ne peuvent être que ridée du bien et l'Idée du non-bien ou du nonêtre, ou de la matière, ou du mal.
Enfin, dans le Parménide^ nous avons vu qu'il parait peu philosophique à Platon de rejeter les Idées de la boue ou de l'ordure, et des autres choses méprisables et mauvaises. Il n'y a là qu'un mal relatif, qui vient de ce qu'on aune vue partielle des choses. Dans notre conception imparfaite, la limitation et la négation viennent se mêler à l'affirmation et à l'existence positive, qui est le Bien.
(ï) Rép., m, 402, b.
(2) ThééL, 176, a.
(3) Tim.y 28, c. flpô; woiepcv tùv 7:xfa^ii-^.aTQt...
LES QUANTITÉS ET LES NOMBRES. \iS