LES QUANTITÉS ET LES NOMBRES
de la connaissance, qui embrasse tous les objets comme la décade embrasse tous les nombres. Notre pensée porte en çUe un monde, comme la Pensée divine. A Tunité suprême correspond Tunité de l'intuition : le simple ne peut être saisi que par un acte simple ; c'est d'une manière une que Ton connait Tunité, et dans l'indivisible intuition qui constitue le fond immuable de toute connaissance, le sujet est un comme l'objet, bien plus, il semble ne faire qu'un avec l'objet. La science discursive parcourt les êtres, les traverse, va d'un point à un autre, comme la ligne, dont le type est la dualité. Ce n'est plus l'unité pure; déjà la multiplicité commence : il y a un point de départ et un point d'arrivée, et, entre les deux, comme un mouvement rectiligne. Ce n'est plus une simple participation à l'unité, mais aussi à la dyade ; la part de la matière multiple s'ajoute à celle du Bien un; Aristote eût dit que la puissance vient se mêler à l'acte. Quant à l'opinion, elle se borne à parcourir les surfaces dans son mouvement indécis et variable, au lieu de pénétrer l'objet d'un mouvement rectiligne: ce n'est même plus ladualité pure, c'est déjà de la triplici té ; la part du multiple et de la matière va en augmentant. Enfin, la sensation ne peut que toucher et palper l'extérieur des choses dans leurs divers sens; elle en embrasse pour ainsi dire les diverses dimensions ; elle a donc pour type et pour principe le nombre du solide, le nombre quatre. Or, c'est là tout à la fois le privilège et l'infériorité de la sensation. Le nombre quatre est complet : il contient en lui-même tous les éléments de la décade (un, deux, trois, quatre); la sensation, qui lui correspond en nous, embrasse aussi les choses dans leur ensemble : c'est une tétrade, mais confuse et synthétique. Toute sensation enveloppe obscurément le
monde entier, Tuniversel ; mais ce n'est point soos la forme parfaite de la pure unité, c'est-à-dire de l'intuition rationnelle. La sensation n'a que l'unité d'un mélange et non celle de la simplicité. Ainsi, la connaissance n'est synthétique qu'à ses deux extrémités : l'unité de l'intuition parfaite et la tétrade de la sensation. Entre ces deux extrêmes se trouvent les procédés analytiques et nécessairement incomplets, qui constituent la pensée discursive ou linéaire et l'opinion superficielle. Pour que la connaissance soit absolument complète, pour qu'elle reproduise en elle-même et l'unité fondamentale de l'objet et la multiplicité de ses formes, il faut qu'elle soit la décade, c'est-à-dire qu'elle comprenne tout à' la fois la sensation, l'opinion, la science et l'intuition. Alors seulement le Vivant intelligible, décade éternelle éternellement dérivée de la monade, se reflète en entierdans notre intelligence. Comme lui, notre pensée enveloppe tous les êtres, tous les genres, toutes les lois des choses : elle est un tout vraioient total et complet (tpôcv aTrav), suivant l'expression du Timée^et participe ainsi, par l'intermédiaire des nombi^es, à l'unité infinie de l'Universel.
£n résumé, si on demande de quelles choses il y a IdéCt il faut répondre : Tout ce qui est conçu distinctement par l'esprit, et en conséquence embrassé sous une unité spécifique, a dans la nature éternelle de l'être et de la pensée sa raison propre, son Idée distincte, principe et cause d'unité et de différence. Tout a donc son Idée, du moins tout ce qui existe de quelque manière, tout ce qui a une forme, tout pe quiestdéterminé, définissable, concevable et nommable. Le néant seul, la
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négation pure, est en dehors de l'Idée (1). Pour tout le reste la logique veut que Platon établisse des Idées. Quelque vile, quelque méprisable qu'une chose paraisse, elle existe cependant, et elle n'existe qu'à la condition de contenir un élément intelligible ; il faut donc que, dans l'être éternel et dans l'éternelle pensée, se trouve la condition de sa possibilité et de son existence, Vidée à laquelle elle emprunte son essence et sa forme. Platon hésite cependant sur quelques points ; mais, suivant l'expression de Parménide, l'âge et la philosophie, arrivant à la fois, devaient l'amener à l'affirmation hardie de ce grand principe : Tout a son Idée.
(l) El encore la possibilité de le concevoir par je ne sais quelle conreptioD bâtarde a-t-elle son fondement dans quelque Idée, probablement dans celle de Vautre et du non-étre.