‹ La philosophie de Platon (volume 5)Chapitre 34 sur 138 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

RAPPOBT DES IDÉES ENTRE KLLES. SUITE DE lA FAHTICIPÂTION.

I. Des conlradictoires et des contraires d'après le Phédon et le Saphisle. H. De la participation des contraires d'après le Pamxénide, Vrai sens (le ce dialogue. Introduction du dialogue et position du problème. Discussion préalable sur la participation des choses aux Idées.— Ilî. Thèses sur la participation mutuelle des Idées : 1® Si l'un est un dans le sens absolu, il exclut tous les contraires (thèse). Le bien-un. 2® Si l'un est un dans le sens relatif, il admet tous les contraires (antithèse). Les Idées. V* Si l'un est un et multiple, il exclut et admet tous les contraires (synthèse). L'àme motrice. k9 Si l'un est un d'une manière relative, ics autres choses en participent et réunissent tous les contraires (thèse). La génération. 5^ Si l'un est un d'une manière absolue, les autres choses n'en participent pas et excluent tous les contraires (antithèse). I;i matière. 6^ Si l'un n'existe pas d*une manière relative^ il admet tous les contraires (thèse). 1^ Si l'un n'existe pas, d'une manière absolue, il exclut tous les contraires (antithèse). 8® Si Tun n'existe pas, d'une laaaière relative, les autres choses admettent tous les contraires (thèse).* •>^ Si l'un n'existe pas, d'une manière absolue, les autres choses excluent tous les contraires, et rien n'existe (antithèse). — IV. Application à la participation des choses aux Idées. Qu'est-ce que le sensible?

I. Le Sophiste et le Parménide sont en grande partie consacrés à expliquer la participation mutuelle des Wées, Les recherches socratiques sur la définition, qui contiennent le germe de la théorie platonicienne, devaient aboutir nécessairement à l'étude du rapport réciproque des Idées. La définition, en effet, résume toutes les opérations logiques, et exprime une relation

entre les objets, puisqu'elle les classe et les différencie. Pas de pensée, pas de langage, s'il n'y a pas de rapports fixes entre les Idées. Quelle est donc cette participation réciproque des essences absolues, sans laquelle il n'y a ni existence ni connaissance? Jusqu'où va-t-elle? Faut-il identifier toutes les Idées? faui-il toutes les séparer? Entre l'uniié absolue e- la muliplicité absolue, comment trouver un moyen ierme? C'est la recherche de ce moyen terme qui a donné naissance à la théorie de Platon. Pourra-t-il se soutenir jusqu'au bout dans une voie aussi difficile?

« Exclurons-nous toule chose quelconque de toute autre chose, et établirons-nous en principe que chacune est essentiellement inalliable et ne peut participer d'aucune autre » (c'est l'hypothèse de la séparation absolue)? < ou bien les mettrons-nous toutes ensemble, comme étant susceptibles d'une certaine communauté entre elles » (hypothèse de l'unité absolue); «ou enfin le ferons-nous pourquelques-unes, et pour d'autres non?»

L'hypothèse de la séparation absolue des genres, on s'en souvient, est celle d'Antisthène et des cyniques qui prétendaient que « homme bon » ne peut se dire, parce que d'une part l'homme est homme, et que do l'autre le bon est bon (1).

La conséquence de cette séparation absolue des genres était l'impossibilité de la définition, professée par Antisthène (2), et aussi la réduction des Idées à de

(1) Sophiste, 261, d.251 b. « Tu n'es pas, je crois, Théétète, sans avoir rencontré plus d*une fois des gens qui s*adonnent à de pareîUes arguties, et souvent même des vieillards qui» par pauvreté d'esprit et de connaissance, sont en admiration devant ces choses-là,, et s'imaginent y avoir trouvé des trésors de sagesse. » Â ce portrait peu flatté, on reconnait Antisthène, dont Aristote ridiculisera à aoo tour rigaorance et U naïveté. Ol 'A^ncOtmci, xxl aï cût»; XTrxi&vTGt. Mai., VIU, 3. 'Avrtfl^w; Mi?o tùr.Oû;, V, 29 • .

(2)Arist., .lf^/.,Vin. 3.

LA PARTICIPATION. l75

simples conceptions abstraites (ewoiai). < Je vois bien tel homme, tel cheval, disait Antisthène, mais non le cheval en soi ni Vhumanité (1). > C'est une des formes de ce conceptualisme auquel Platon faisait allusion dans le Parménide. Il n'est point de doctrine pour laquelle Platon ait plus de mépris; car, en même temps qu'elle détruit toute autre doctrine, elle se détruit aussi elle-même- S'il n'y a aucune communication possible entre les genres, on ne peut rien affirmer, puisque l'affirmation consiste dans l'union du mot être avec quelque autre terme. Ceux inème qui affirment la séparation absolue des genres, les unissent cependant dans leur langage < de sorte qu'ils n'ont besoin de personne qui les réfute, et qu'ils logent, comme on dit, leur ennemi avec eux (2). M « Cette manie de séparer toutes choses, absurde en elle-même, annonce un esprit étranger aux Muses et à. la philosophie. Car le moyen le plus sûr d'anéantir tout discours, c'est de disloquer ainsi toutes choses. N'est-ce pas à l'enchaînement des idées entre elles que nous devons le langage (3). »

La seconde hypothèse est celle qui confond tous les genres et les unit indistinctement, t Pour cette supposition, je me chargerais de la- réfuter moi-même. — Comment? — Parce que lé mouvement serait e.n repos, et qu'à son tour le repos serait en mouvement, si l'un et l'autre communiquaient entre eux ; il est pourtant de la dernière impossibilité que le mouvement soit en repos, et que le repos se meuve (4). »

'-msvÊ 3i ottutt;, Imrorxra tù p).itr«» îè, oùî* àvdp«7K,'Tii7« 71. Tzctz, CM. VII, *)0. Porphyre emploie aussi ce* terme de ^\l7.\ îwvs'xi.

(2) Ib,, 252, c.

Aux partisans de la séparation absolue Platon avait opposé le principe de Tunité; aux partisans de la confusion absolue il oppose le principe de la distinction. On se rappelle que tout l'efifort du platonisme est de maintenir à la fois ces deux principes et de les réconcilier dans l'Idée.

La forme la plus précise du principe de la distinction des genres est ce que les logiciens ont appelé l'axiome de contradiction. C'est sur cet axiome que Platon s'appuie 9 et il importe de bien comprendre comment il l'interprète. Le sens où il le prend est précisément celui que lui donnera Aristote, tidèle sur ce point à la doctrine de son maître. Une même chose rte peut pas être et n'être psisenmêmetempsetsous le même rapport. Cette restriction est nécessaire, et elle est formellement exprimée dans Platon. «Quand nous disons que le mouvement est le même et qu'il n'est pas le même, ce n'est pas sous le même rapport (1). > La véritable contradiction consisterait à dire par exemple que le mouvement, en tant que mouvement, est en même temps le repos, c'est-à-dire qu'une Idée peut être à elle-même son propre contraire (2). « Aucun contraire, pendant qu'il est ce quil est^ ne peut vouloir devenir ou être son contraire (3). > Quand Cébès oppose à cette doctrine de Socrate la doctrine de [la génération mutuelle des contraires qui avait été précédemment expo, sée, Socrate répond : « Nous avons dit tout à l'heure que les contraires /i^wj^/i/ toujours des contraires; maintenant nous disons qu'un contraire considéré en soi (aixb ToOvavTjov) ne peut jamnis être contraire à lui-

{{) Soph., 256, b.

(2) Phcpd, ,[Qif b. AÙTÔ TÔ tvxvTisv iauTw ivxvn&v eux iv iriri ^vcitc,"

{3)Ph(Bd., I02,e.0wîi àUà utih tôv îvxvrtMv «cp* 5rtp h, iuâ tcOv«v7i«

même, ni en nous, ni dans la nature. Alors» mon ami, nous parlions des choses qui reçoivent en elles les contraires (tôv tyovrwv Tivavna) (1 ) et auxquelles nous donnons le nom de celui des contraires qu'elles reçoivent (èirfivo(taÇovTeç aûxot t^ èxêivûv e7r(i>vu|xia) ; mais

maintenant nous parlons des essencesmèmesqui^par leur présence, donnent leur nom aux choses où elles se trouvent; et ce sont ces essences qui, selon nous, ne peuvent naître Tune de l'autre. > Ce passage est significatif : chaque Idée considérée en elle-même est absolument distincte de Tldée contraire ; autrement, elle ne serait pas un principe de détermination, de forme et d'essence.

Le rapport de contradiction ne peut donc exister entre une Idée et elle-même, ou, en d'autres termes, le rapport d'identité ne peut exister entre une Idée et son contraire, quand on les compare indépendamment de tout le reste.

Telle est la part que fait Platon aux partisans de la diversité. Mais il la fait aussi petite qu'il est possible; il se tient dans les strictes limites du principe de contradiction, et en dehors de ce principe il cherche avec ardeur l'unité et l'identité.

Voici les rapports d'union qui peuvent exister entre les Idées.

!• Deux Idées difiTérentes, et même contraires, peuvent coexister . dans un même objet qui participe de Tune et de l'autre, c II n'y aurait rien de surprenant à ce que l'on démontrât que moi je suis à la fois un et multiple. Pour prouver que je suis multiple, il suffirait de montrer que la partie de ma personne qui est

(1) PhmA.y ib. Ce passage n'a été compris ni par StaUbaum ni par ^^^ousin, qoi traduisent : Les choses qui onl deê contraires*

à droite diflEère de celle qui est à gauche, etc. Et pour prouver queje suis un, on dirait que, de sept hpmines ici présents, j'en suis un, de sorte queje participe aussi de l'unité... En nous montrant une unité multiple, et une multiplicité une, on ne prouve pas que l'un est le multiple et que le multiple est l'un, et on ne dit rien qui étonne (1). » Les genres sont donc mêlés dans le monde sensible qui en participe ; c'est même ce mélange des contraires qui éveille la pensée par l'étonnement qu'il lui inspire, et qui lui* fait concevoir, audessus de la confusion sensible, les essences pures et sans mélange.

Cette coexistence des contraires dans un même sujet n'est encore qu'un rapport tout extrinsèque (2). Voici des rapports plus intimes entre les Idées.

2^ Les Idées qui ne se contredisent pas peuvent communiquer entre elles. En soi, l'homme est homme, et le bon est bon. Mais l'homme peut être bon sans cesser d'être homme, Bans devenir son contraire à lui-même, sans perdre son essence propre. L'humanité et la bonté peuvent donc s'allier l'une à l'autre. Répéter obstinément, avec Antisthène, que l'homme est homme et qu'il n'est, rien autre chose, c'est se contredire, puisqu'on lui attribue l'être. Même en disant Vhomme homme^ on exprime une identité, et on attribue encore à l'homme deux choses : la qualité d'homme et l'identité (3).

3* Il peut y avoir entre les contraires mêmes une certaine participation.

Rappelons-nous qu'il y a pour Platon deux sortes de contraires, les uns relatifs, les autres absolus. L'être,

(!) Parm.j 129, b, c.

(2) Voir sur ce point P. Janet, Dialectique de PUttorif UO.

(3) Voir le Soph.j loc. cit.

par exemple, a un contraire relatif, qui est le nonètre. « Nous n'admettons pas qu'une négation signifie le contraire (absolu), mais seulement quelque chose de différent des noms qui la suivent (1)« » La gran^ deur a de même un contraire relatif, qui est le non-grand; et le non-grand ne désigne pas plus le petit que le moyen; ce n'est donc pas une expression absolue. Il en est ainsi du non-beau, du nonjuste, etc. De même le multiple ou le* non-un n'est pas, à |)arler rigoureusement, le contraire de Vun. Ùun n'admet pas en lui-même sa négation absolue, qu'on pourrait appeler la multiplicité absolue, évidemment exclusive de l'unité. Mais il peut admettre en luimême une multiplicité relative qui n'exclut pas l'unité, qui en diffère seulement sans la détruire. Véire luimême admet le non-être; et nous savons qu'il ne s'agit point de l'absolu néant, chose exclusive parce qu'elle est absolue ; mais d'une négation relative qui se concilie avec l'être. On ne saurait trop le répéter : l'être, en soi, et considéré à l'état de pureté absolue, n'est pas le non-être. Deux contraires absolus s'excluent nécessairement, suivant le principe du Phédou. Mais il n'en est pas moins vrai que, dans l'éternelle réalité, il y a union entre l'être et quelque chose qui n*estpas l'être même, mais qui d'ailleurs n'exclut pas l'être; — ce quelque chose différent de l'être, Platon l'appelle le non-être.

Le non-être résulte de la distinction des Idées. Considérez une Idée quelconque dans son rapport avec les autres; ce qu'elle est^ est non-être par rapport à ce que les autres sont, — et réciproquement les autres Idées sont non-être par rapport à ce qu'est la première.

(l)5op/i., 257iLoc. cit. — V. plus haut, p. 9S.

Sous le non*ètre il y a donc toujours l'être; mais ce mot désigne des déterminations de Fétre autres que celle qu'on considère spécialement. Dans le fond, c'est toujours l'être qui s'oppose à l'être. Par exemple, « le non-beau consiste dans une opposition d'un être avec un être (!).:►

Quelle est donc la valeur précise du principe de contradiction ? On peut le conclure de ce qui précède. L'être et le non-^tre sont deux contraires; si vous les considérez en eux-mêmes, à l'état de pureté absolue, il est clair que l'être pur exclura le non-être pur. Ce qui est, en tant quil est, exclut ce qui n'est pas, en tant qu'il n'est pas. Mais le principe de contradiction, tout en gardant sa valeur dans les limites indiquées, exprime-t-il le fond réel des choses? Platon ne parait pas le croire. Le fond des choses, pour lui, c'est l'unité; seulement cette unité n'exclut pas la multiplicité. La perfection est simple ; seulement elle contient toutes les déterminations possibles dans sa simplicité. Si donc vous' considérez une de ces déterminations isolément et que vous l'opposiez aux autres, la diversité, la multiplicité, le non-être apparaîtront. Ce qu'est cette détermination, les autres ne le sont pas. Et cependant, dans la réalité, cette détermination A'est point isolée ; elle s'absorbe dans toutes les autres. La diversité n'était que logique : elle résultait d'une relation établie au sein de l'être entre plusieurs manières d'être. Cette multiplicité relative doit donc rentrer dans l'unité, et le non-être doit se résoudre dans l'être. La pensée intime de Platon est que le divers, le multiple, le non-être, résultent simple* ment du point de vue de la re/ai/o/i entre* des Idées

(1) ïb., 291.

LA PARTICIPATION. i81

artificiellement séparées, mais naturellement unies. L'unité suprême n'est donc point suppressîve de la mnltiplieité des déterminations ou des Idées, mais la renferme au contraire. De même YÉtre^ qui ne mérite véritablement son nom qu'à la condition de réunir toutes les manières d'être positives, n'est point suppressif du non^-étre; puisque le non-être est ce qui fait qu'une détermination considérée spécialement se distingue de toutes les autres pour la pensée, bien que coïncidant avec toutes les autres dans l'existence. < La nature de Vautre^ répandue en tout, rendant chaque chose (que l'on considère spécialement) autre que Véirej en fait du non-être \ et en ce sens, on est en droit de dire que tout est non-être, tandis que dans un autre sens, en tant que tout participe de l'être, on peut dire que tout est (1). >

En résumé, le rapport des Idées entre elles consiste dans des relations de contrariété ou de différence /(yr-mettes quand on les compare une à une, et d'unité substantielle quand on les embrasse dans leur ensemble. Ainsi se trouvent conciliés le système de la distinction absolue et celui de l'identification absolue.

IL Cette théorie du Sophiste ne serait-elle point la clef des" énigmes du Parménide ? Comme le Sophiste, le Parménide a pour objet la doctrine de la participation,-^ soit participation des choses aux Idées, soit participation des Idées entre elles. Les commentateurs n^ont pas aperçu l'admirable unité du dialogue, où ce sujet unique se développe à travers des digressions qui ne sont qu'apparentes. La vraie thèse du Parmenide nous semble pourtant posée dès le début dans ces

(1; 5opA., 259, a.

paroles de Socrate, que les commentateurs oublient d'ordinaire une fois qu'ils sont engagés dans l'analyse du dialogue, c II n'y aurait rien de surprenant si on me montrait que tout est un par participation de l'unité, et multiple par participation de la multiplicité.... par exemple, il n'y aurait rien de surprenant à ce qu'on démontrât que moi je suis à la fois un et multiple.... Mais si, après aifoir mis à part les Idées en elles-mêmes, comme la ressemblazice et la dissemblance, la multiplicité et l'unité, le repos et le mouvement, et toutes les autres du même genre; si, dis*je, on venait à démonr irer que les Idées sont susceptibles de se mêler et de se

S^arer {h iauToiç raura ^uva(xcva Guyj^epawuoOoti xai ïioxpt-

veoOat), voilà, Zénon, ce qui me surprendrait. Je recon* nais la forcequetu as déployée dans tes raisonnements; mais, je te le répète, ce que j'admirerais bien davantage, ce serait qu'on pût me montrer la même difficulté (âiropiav) impliquée dans les Idées elleS'-mêmeSj et faire pour les objets de la pensée ce que tu asjait pour les objets visibles (1). » La question n'est-^Ue pas nettement posée? Socrate trouve naturelle la coexistence des contraires dans les objets sensibles ; mais il met Zénon au défi de lui montrer une coexistence semblable dans le monde intelligible. Il lui semble que le principe de contradiction condamne à l'avance toute entreprise de ce genre. Rien de merveilleux à montrer la participation d'un même sujet à des Idées opposées; mais ce qui serait merveilleux, ce serait la participation réciproque des Idées opposées, et leur unité intime.

Parménide relève ce défi : toute la suite de son argumentation a pour but de donner à Socrate le

(1) Parm., 129, d, e.

UL PARTICIPATION. i83

spectacle qu'il a demandé, et de lui faire voir la participation réciproque des contraires. Platon se propose de faire éprouver au lecteur le même embarras qa'éprouve Socrate, et défaire ainsi sentir la nécessité (l*une théorie assez profonde et assez compréhensive pour venir à bout de ces difficultés : cette théorie est précisément la sienne.

Parménide commence par une discussion préalable qui se rattache au sujet plus intimement qu'il ne le semble (1). Socrate a parlé des Idées comme un jeune homme qui n'aperçoit pas encore la profondeur et Tobscurité des problèmes métaphysiques. Parménide^ veut lui inspirer une défiance salutaire : dans ce but, il lui montre que la participation des choses aux Idées, qui lui semblait d'abord si simple, ne l'est aucunement. Ces contradictions réelles ou apparentes, que Socrate défiait Zenon de montrer dans le domaine des Idées, Parménide va les lui montrer déjà dans le rapport des Idées aux choses. L'unité et la multiplicité s'excluent, dit Socrate^ et il ne s'aperçoit pas que sa théorie des Idées les met déjà aux prises l'une avec l'autre. Nous l'avons vu, l'Idée est une, et cependant elle est dans plusieurs objets à la fois; elle est donc une et multiple tout ensemble ; elle est en elle-même, et elle est hors d'elle-même. Dira-i-on que l'Idée n'est point dans lea objets, mais seulement une image ou une participation de l'Idée; mais, nous l'avons vu encore, au-dessus de l'Idée et de son image s'élèvera une Idée nouvelle, et au-dessus de cette Idée d'autres encore, sans fin et sans repos; si bien que chaque Idée, représentée comme une unité, est en même temps une multitude infinie. D'ailleurs, comment

(1) Voir le chapitre précédent.

pouvons-nous connaître ces unités, si elles sont en dehors de nous? et comment Dieu même peut41 nous connaître, s'il ne connaît que les Idées et si les Idées sont séparées de leurs copies (1)? U faut donc en revenir à une présence réelle des Idées en nous; et alors Tldée apparaît de nouveau comme une en soi, quoique dispersée dans le multiple. Elle réunit donc en elle-même ces oppositions que Socrate apercevait seulement dans le monde sensible; et voilà la contradiction qui semble pénétrer dans la sphère intelligible. Le défi porté à Zenon est donc relevé dès à présent, et Socrate est satisfait dans le désir qu'il avait exprimé; ou plutôt, il est dans un trouble salutaire et il éprouve un étonnement qui sera pour lui le commencement de la science.

Le résultat de cette première discussion, c'est, comme nous l'avons déjà fait voir, que la participation des choses aux Idées ne peut s'expliquer que par la participation réciproque des Idées elles-mêmes ; car elle suppose cette participation. C'est donc bien là qu'il faut revenir, et au lieu de considérer les contrariétés du monde sensible comme une chose toute naturelle, il faut comprendre que cette contrariété implique une participation mystérieuse des essences entre elles, et ne peut trouver sa solution que dans les dernières profondeurs de là métaphysique.

€ Essaie tes forces, Socrate, et exerce-toi, tandis que tu es jeune encore, à ce qui semble inutile et paraît au vulgaire un pur verbiage ; sans quoi la vérité t'échappera. — Et en quoi consiste donc cet exercice, Parménide ? — Zenon t'en a donné l'exemple ; seulement j'ai été charmé dei t'entendre lui dire que tu

(1) Voir le chapitre précédent.

voudrais voir la discussion porter, non sur des objets visibles, mais sur les choses que Ton saisit par la pensée seule, et qu'on peut regarder comme des Idées. » Avec quel soin Platon ne pose-t-il pas, pour la seconde fois, la question véritable, celle du rapport mutuel des Idées et de leur participation réciproque! La méthode qu'il indique ensuite est en harmonie parfaite avec les conditions du problème. Nous sommes dans la sphère des Idées pures, des choses que Von saisit par la pensée seule. Nous ne pouvons donc employer cette méthode inductive qui part des objets sensibles pour s'élever aux Idées ; car nous avons fait abstraction des objets sensibles. Quelle méthode nous reste? La déduction. Poser une Idée, et en analyser toutes les conséquences, voilà le premier procédé de cette méthode. Mais ce procédé serait insuffisant. Nous étudions les contraires et le rapport qui les unit ; nous devons donc examiner successivement les thèses contradictoires. Après avoir posé une Idée comme existant, et analysé les conséquences de cette thèse affirmative, il faut poser la même Idée comme n'existant pas, et rechercher les conséquences de cette sorte d*antithèse négative. Alors seulement la relation des Idées nous apparaîtra, et nous verrons si les contraires sont absolument inconciliables sous toils les points de vue. € Il ne faut pas te contenter de supposer l'existence de quelqu'une de ces Idées dont tu parles ; il faut aussi supposer la non- existence de cette même Idée. > Sans cette double épreuve, on ne peut pas saisir la vraie liaison des Idées ni le rapport des <îontraires. Telle est la méthode qui convient pour résoudre le problème proposé pfir Socrate au commencement du dialogue.

d86 RAPPORT DES IDÉES ENTRE ELLES.

Parménide met la méthode en exécution (1). U ne donne pas, comme on Ta prétendu, un exemple quelconque de cet exercice dialectique. U ne prend pas au hasard la thèse de Tuni^té et de la multiplicité. Loin de là, il ne perd pas de vue le défi de Socrate : après avoir embarrassé une première fois le philosophe novice, il va lui fournir les exemples les plus nombreux de ces contradictions (apparentes ou réelles) qu'il croyait étrangères au domaine des Idées. — Montrez-

(1) Voici le tableau des opérations du Parménide, suivant Proclus :

i. El fort.

Tî hnrxi a&r& npo; aCirô

Tî oùx CirtTou flWTÛ icpôc a&rô

Tî fmrai xoil o&x fittrai aùr& irp ôc obro

Tî ÎKiTOLi atÙTÛ irpoc rk âXX«

Tî eux ^inrat aùrû irp^c ts dDiXa

TÎ IfftTRt xai OUX ffftrai dcÙTÛ icpbç rk ôXXa

Tî fmTftt Tcïc ^oic irpo; laurà

Tî eux ^"inrai rct; dIXMt; icpo; iauTÀ

Tt iinroi Mil eux 'i^tTAt '^oîç dlXXeic i^pô; taurà

Tî lirtTflu ret; ôD^eic irpoç aûro

Tî oùx 'inToit Tcîc âXXetç irpbc aOrb

Tt ficirai Mit GÔx ^^'l'ftt Te^C ôîXXoïc npoç oùrb

Page 1