SCIENCES
I. La philosophie. Qu'elle a son objet el sa an dans ridée de la science en soi. 8on caractère d'universalité. — II. Les diverses scievcis. Leurs rapports avec la philosophie. Arithmétique^ géométrie, stéréométrie, astronomie, musique, physique, psychologie.
c Si jamais un être peut posséder la science en soi, ne penseras-tu pas que c'est à Dieu seul et à nul autre que peut appartenir la science parfaite? — Né. cessairement (1). » Quant à Thomme qui participe à cette science, « le nom de sage est trop grand pour lui, et ne convient qu'à Dieu seul ; mais celui de philosophe est mieux en harmonie avec la condition humaine (2). I Notre science, en effet, est toujours à venir, et elle varie toujours parce qu'elle n'est jamais complète (3). < Non-seulement nos connaissances naissent et meurent en nous, et nous ne sommes jamais les mêmes par rapport à elles, mais chacune d'elles en particulier éprouve les mêmes vicissitudes. Ce qu'on appelle réfléchir se rapporte à une connaissance qui s'efface; car l'oubliest l'extinction d'une connaissance.
(1) Parm., 134, c.
(î) Phœdr., 278. d. Ib., 246, a. Phœdr., 65, a.
(3) Conv. 407.
Or, la réflexion, formant en nous un nouveau souvenir à la place de celui qui s'en va, conserve en nous la science, si bien qu'elle semble la même. Ainsi se conservent tous les êtres mortels ; ils ne restent pas absolument et toujours les mêmes comme ce qui est divin (1). >
L'Idée de la science en soi est un idéal auquel doit tendre toute âme raisonnable. Cet idéal est déjà réalisé imparfaitement en nous , par cela même que nous le concevons avec une certitude absolue ; nous pouvons nous en rapprocher sans cesse ; nous pouvons presque l'atteindre (2). La philosophie tient le milieu entre la science parfaite et l'ignorance absolue. Elle occupe, entre la sphère supérieure et la sphère inférieure, la région intermédiaire de V amour (3).
La philosophie est proprement l'amour de la Vérité, non de telle ou telle vérité particulière, mais de la Vérité universelle ou des Idées, t Le vrai philosophe n'est présent que de corps dans la cité qu'il habite. Son âme, regardant tous les objets sensibles comme indignes d'elle, se promène de tous côtés, mesurant, selon l'expression de Pindare, et les profondeurs de la terre et l'immensité de sa surface ; s'élevant jusqu'aux cieux pour y contempler la course des astres; portant un œil curieux sur la nature intime de toutes les grandes classes d'êtres" dont se compose cet univers, et ne s'abaissant à aucun des objets qui sont tout près d'elle. Non-seulement un philosophe ne sait pas ce que fait son voisin ; il ignore presque si c'est un homme ou un autre animal.
(l)(7<mc., 407, e.
(2) Conv., 211, b. Jyji^uf «» n iimiro toO tiâw;. De Leg.f VII, 804, «. De Rep,, VI, 505, a.
(3) (/<mv., ibid.
Mais ce que c'est que Yhomme^ et quel caractère le distingue des autres êtres pour l'action ou la passion; voilà ce qu'il cherche et ce qu'il se tourmente à découvrir (i). > De ces questions : < Quelle injustice te fcus-je'i ou : Quelle injustice me fais-tu? » le philosophe passe < à la considération de la justice et de ^injustice en elles-mêmes^ du caractère qui les distingue l'une de l'autre et de tout le reste (2). »
< Reconnaissons qu'il est dans la nature des philosophes de s'attacher à la poursuite de la science qui peut leur dévoiler l'essence immuable, inaccessible aux vicissitudes de la génération et de la corruption ; qu'ils aiment cette science tout entière^ sans renoncer volontairement à aucune de . ses parties, grande ou petite, plus bu moins importante (3). »
< Quand on dit de quelqu'un qu'il aime une chose, veut^on dire qu'il n'en aime que telle ou telle partie» ou qu'il l'aime dans sa totalité?... — Dans sa totalité.
— Nous ne disons pas de quelqu'un qui fait le difficile en fait de sciences, surtout s'il est jeune et n'es( pas en état de se rendre raison de ce qui est utile et ne l'est pas, qu'il aime les sciences M qu'il est philosophe;... mais celui qui montre du goût pour toutes sortes de sciences, qui s'y livre avec ardeur et qui est insatiable d'apprendre, ne mérite-t-il pas ce nom?»
— € Les philosophes sont ceux qui sont amateurs du spectacle de la vérité... Les autres hommes, dont la curiosité est toute dans les yeux et dans les oreilles, aiment les belles voix, les belles couleurs, les belles figures et tous les ouvrages où il entre quelque chose de semblable; mais leur intelligence est incapable
(1) Théét., C, 128.
(3) Rép,, VII, 4.
d'apercevoir et d'aimer le beau luH'-même... Or, qu'est-ce que la vie d'un homme qui connaît de belles choses, dans une ignorance absolue du beau lui-mêmBy et qui n'est pas capable de suivre ceux qui voudraient le lui faire connaître? Est-ce un rêve ou une réalité? Prends garde : qu'est-ce que rêver? N'est-ce pas, qu'on dorme ou qu'on veille, prendre la ressemblance d'une chose pour la chose même ? » Ainsi font ces amateurs de spectacles sensibles, qui préfèrent l'ombre à la réalité. Ce sont des amis de l'opinion (çi- Xo^oÇoi) et non des amis de la sagesse (fiXoao^ov). < Il faudra donc appeler philosophes ceux-là seuls qui s'attachent à la contemplation du principe essentiel des choses (1)? »
Ainsi se précise et se formule dans Platon l'Idée antique de la science première. Pour les anciens, le caractère philosophique consistait dans la généralité des idées, sans égard à la diversité accidentelle des objets. Ils définissaient la philosophie la science de l'universel, la science des sciences ; et comme le point de vue de la généralité leur paraissait correspondre à ce qu'il y a de plus essentiel dans l'existence, ils définissaient encore la philosophie la science des premiers principes et des premières causes, ou la science de l'être en tant qu'être (2). Voir la multiplicité dans l'unité, le relatif dans l'absolu, le passager dans l'éternel, le mobile dans l'immuable, c'est le but suprême de la pensée, et la philosophie est cette vision de toutes choses en Dieu.
La philosophie est donc la science maîtresse, régulatrice, synoptique: d («v yxf ouvoictikoç (tGv (wt-
(1) Rép.f V, ibid. et passim,
(2) Soph,, 254, a.
280 RAPPORT DES IDÉES A l' INTELLIGENCE.
6/,|jLaTu>v) ô JiaXfxTixoç (1). Les autres sciences ont leur objet et leur fin ailleurs qu'en elles-mêmes; € elles sont sciences (Vautre chose et non d'elles' mêmes; tandis que la sagesse est tout à la fois la science des autres sciences et la science d'ellemême (2). » Aussi la philosophie, essentiellement désintéressée, est-elle le partage des hommes libres (3), parce qu'elle est libre elle-même et indépendante par rapport aux intérêts de la vie vulgaire et aux autres connaissances;
II. Les diverses sciknces. — Leurs rapports avec la phUosaphie.
La science, une en soi, se multiplie pour nous et se divise. Elle nous semble t partagée en plusieurs sciences, et quelques sciences paraissent dissemblables entre elles (4). > Mais, t comme tout est lié dans la nature^ et que l'âme autrefois a tout appris » (c'est-àdire qu'elle enveloppe obscurément la science universelle), « rien n'empêche qu'e/i se rappelant une seule chose, — ce que les hommes appellent apprendre, — on ne trousse de soi-même tout le reste, pourvu qu'on ait du courage et qu'on ne se lasse point de chercher (5). > Cette recherche est l'œuvre de la philosophie. Les autres études ne deviennent des sciences véritables que quand la philosophie, s'emparant de leurs résultats pour les coordonner en vue du bien (6),
(1) /?^p.,VII, 537 c. /d.| 534, e. \f cSv ^cxtî ou âoTrip x^\y»\ 7cl;fAx9r>
(2) Al piv ôXXai ip£oai âXXcu timv imorr.fiai, ixutûv ^'cù* ir Zï pLcvf. t«v Tt dIXXttv ifftvrri(A&v tori xxt aW ixu?^;. (Charin,, 166, c.)
(3) TMéLyC, 130 et suiy.
(4) PhUeb., C, 297. — 55, sqq.
(5) Ménonj p. 95.
ce) Eulhyd., 290, c.
embrasse dans son unité la multiplicité de leurs objets et les élève à la hauteur de la science universelle.
Platon passe en revue, dans le VI? livre de la /?epubliqucy les études qui peuvent servir d'auxiliaires ou de préparation à la philosophie. II donne lé premier rang à la science des nombres, à la condition toutefois qu*on la considère, non comme une fin, mais comme un moyen de parvenir à un degré supérieur. « Cette science pourrait bien être une de celles que nous cherchons, et qui élèvent l'âme à la pure intelligence et ramènent à la contemplation de l'être; mais personne ne sait s'en servir comme il faut... Cette science donne à l'âme un puissant élan vers la région supérieure, et l'oblige à raisonner sur les nombres tels quils sont en eux-mêmes sans jamais souffrir que ses calculs roulent sur des nombres visibles et palpables.... — Admirables calculateurs (pourrait-on dire aux arithméticiens), de quels nombres parlezvous? Où sont ces unités telles que vous les supposez, parfaitement égales entre elles, sans qu'il y ait la moindre différence, et qui ne sont point composées de parties? — Ils répondront, je crois, qu'ils parlent de ces nombres qui ne tombent point sous les sens, et qu'on ne peut saisir autrement que par la pensée. — Ainsi tu vois que nous ne pouvons absolument nous passer de cette science, puisqu'il est évident qu'elle oblige l'âme à se servir de la pure intelligence pour connaître la vérité (1), » Platon ne pouvait manquer d'accorder cette place d'honneur à l'arithmétique générale, puisqu'il y a une analogie frappante entre, les nombres et les Idées, qui semblent même parfois se confondre.
:î) f><^., vu.
282 RAPPORT DES IDÉES À l' INTELLIGENCE.
La géométrie est voisine de Tarithmétique, bien qu'elle lui soit inférieure comme moins générale, car les lois des nombres dominent celles des figures. « Si la géométrie porte Tâme à contempler Tessence des choses, elle nous convient; si elle s'arrête à leurs accidents, elle ne nous convient pas. Or, la moindre teinture de géométrie ne nous permet pas de contester que cette science n'a absolument aucun rapport avec le langage qu'emploient ceux qui en font leur occupation. — Comment? — Leur langage est vraiment plaisant, quoique nécessaire. Ils parlent de quarrer, de prolonger, d'ajouter, et emploient d'autres expressions semblables, comme s'ils opéraient réellement, et que toutes leurs démonstrations tendissent à la pratique. Mais cette science n'a, tout entière, d'autre objet que la connaissance (1).» Ily a, dit Platon dans lePolitique, une double science de la mesure. L'une considère la grandeur et la petitesse dans leurs rapports^ Vautre absolument et en elle-même. < Il ne faut pas nous borner à prendre le grand et le petit dans leur rapport l'un avec l'autre ; il faut plutôt reconnaître deux sortes démesures du grand et du petit, selon qu'on les compare entre eux ou au milieu(2).» Par ce milieu, Platon entend une conciliation des contraires dans un terme parfait et réel^ qui est le conifenable, le légitime^ le nécessaire, également éloigné des deux extrêmes^ en un mot l'Idée.
A la géométrie se rattache la science des solides ou stéréométrie, que Platon regrette de ne pas voir mieux constituée.
Quant à la science des solides en mouvement, elle occupe la quatrième place. Ce n'est pas, comme on
(t) Rép., ibid, (î) Polit., 284, e.
pourrait le croire, parce qu'elle oblige les yeux à regarder en haut : c'est de l'âme et non des yeux qu'il s'agit. « Pour moi, je ne puis reconnaître d'autre science qui fasse regarder l'âme en haut, que celle qui a pour objet ce qui est et ce qu'on ne voit pas, que l'on acquière cette science en regardant en haut, la bouche béante, ou en baissant la tète et clignant les yeux. Tandis que si quelqu'un regarde en haut, la bouche béante, pour apprendre quelque chose de sensible, je nie même qu'il apprenne quelque chose parce que rien de sensible rîest objet de science ^ et je soutiens que de cette manière son âme ne regarde point en haut, mais en bas, fût- il couché à la renverse sur la terre oo sur la mer... Certes, les ornements dont la voûte des cieux est décorée doivent être considérés comme ce qu'il y a de plus beau et de plus accompli dans leur ordre; néanmoins, comme toute cette magnificence appartient à l'ordre des choses visibles, j'entends qu'il la faut considérer comme très-inférieure à cette magnificence véritable que produisent la vraie vitesse et la vraie lenteur ^ dans leurs mouvements res-pectijsj et dans ceux des grands corps auxquels elles sont attachées, selon le vrai nombre et toutes les wo/cj figures (1). »
Les mouvements respectifs des Idées désignent ici, non des mouvements sensibles, mais des rapports et des lois intelligibles. Le mouvement, comme tout le reste, a son Idée, dont la relation avec les Idées du même ordre produit une astronomie supérieure. La beauté dont notre ciel est décoré est le symbole des beautés du ciel intelligible et des lois de la pensée (2). < Les mouvements et les révolutions du ciel et de tous
(l)A<p., VII, 92, G.
(î) Kép., vn, 08, G.
284 RAPPORT DES IDÉES A L^IiNTELLIGEIfCE.
les corps célestes ressemblent essentiellement aux mouvements de Tintelligence, à ses procédés et à ses raisonnements: c'est la même marche de part et d'autre. »
La musique est sœur de l'astronomie, disent les Pythagoriciens. « Comme les yeux ont été faits pour l'astronomie, les oreilles l'ont été pour les mouvements harmoniques. » Mais tous ces musiciens, c qui ne laissent aucun repos aux cordes et les fatiguent par leurs expériences... cherchent des nombres dans les accords qui frappent l'oreille. Ils ne vont pas jusqu'à y voir de simples données pour découvrir quels sont les nombres harmoniques et ceux qui ne le sont pas, ni d'où vient entre eux cette différence. »
Arithmétique, géométrie, astronomie, musique, toutes ces sciences s'exercent sur les images des êtres véritables j et habituent l'organe de l'intelligence à contempler des reflets lumineux avant de contempler le foyer même de la lumière. Seule, la dialectique passe des images du bien au bien lui-même; c'est la seule méthode qui tente de parvenir régulièrement à l'essence de chaque chose. « La géométrie et les sciences qui l'accompagnent ont quelque relation avec l'être; mais la connaissance qu'elles en ont ressemble à un songe, et il leur sera impossible de le voir de cette vue nette et sûre qui distingue la veille, tant quils resteront dans le cercle des données matérielles sur lesquelles ils travaillent, faute de pouvoir en rendre raison. En effet, quand les principes sont pris on ne sait d'où, et quand les conclusions et les propositions intermédiaires ne portent que sur de pareils principes, le moyen qu'un tel tissu d'hypothèses fasse jamais une science? — Gela est impossible. -- 11 n'y a donc que la méthode dialectique qui, écartant
les hypothèses, va droit au principe pour établir solidement... Nous avons appelé plusieurs fois les autres études du nom de sciences pour nous conformer à Tusage; mais il faudrait leur donner un autre nom qui tienne le milieu entre l'obscurité de Fopinipn et Tévidence delà science : nous nous sommes servis quelque part plus haut du nom de connaissance discursive. »
Platon ne passe en revue, dans le VIP livre de la République y que les connaissances de ce genre qui rentrentdans la èiim%. Ellesont pour caractère Tabstraction et la généralité, et sont principalement logiques. C'est pour cette raison que Platon les préfère aux autres; car on se souvient du rapport intime qui unit la logique à la dialectique. Les lois les plus générales formulées par la pensée n'ont besoin que d'être rattachées à la dialectique pour devenir les lois des choses. La plus haute abstraction est moins éloignée qu'on ne pourrait le croire de la plus haute réalité.
Au-dessous des sciences de raisonnement, Platon rejetait les connaissances purement expérimentales, qu'elles aient pour objet la nature ou l'homme. L'étude de la nature, considérée en elle-même, n'est point pour Platon une science, mais un ensemble d'opinions. Le sensible varie; il en conclut que l'étude de la nature doit être également variable. Le sensible est indéfini; la connaissance du sensible devra être incertaine : on s'y contente de la vraisemblance (4). « Lorsque quelqu'un veut étudier lanature, il s'occupe toute sa vie autour de cet univers, pour savoir comment il a été produit, et quels sont les effets et les causes de ce qui s'y passe. Or, n'est-il pas vrai que l'objet du travail entrepris par cet homme n'est point ce qui existe
(1) Timée, 27, d. Î9, d. 37, b. PhU., 59, a.
286 RAPPORT DES IDÉES A l'iNTELUGENCE.
toujours, maïs ce quisejait^'ce qui sefera-jCe qui s'est fait? Mais peut-on dire qu'il y ait quelque chose dVwdent^ selon la plus exacte vérité ^ dans des choses dont aucune partie n'ajamaisexisté, nin*existera, ni n'existe dans le même état? Gomment aurions-nous des connaissances fixes sur ce qui n'a aucune fixité? Ce n'est point de ces choses passagères que s'occupe la science, laquelle s'attache à la vérité en elle-même (1). »
Est-ce à dire que la physique doive être négligée? Ce serait mal comprendre la pensée de Platon. Â vrai dire, Platon ne veut supprimer aucune étude, mais il veut transformer toutes les connaissances en leur donnant une portée dialectique. Ce qui, pris en soi, n'est rien à ses yeux, peut être beaucoup comme moyen d'atteindre plus haut. Il aperçoit, jusque dans les sensations et les opinions sensibles, quelque chose d'accessible à la connaissance rationnelle, et qui conséquemment doit faire partie de la philosophie. C'est ainsi qu'il recherche l'essence et Vidée du chaud et du froid (2), du mouvement et du repos (3), du feu et des autres éléments (4). Nous avons vu dans le Parménîde cette pensée vraiment philosophique, que les choses les plus petites et les plus basses en apparence ne doivent point être dédaignées : car partout il y a quelque image confuse de l'idéal pour celui qui sait le reconnaître ; partout, il y a un élément rationnel dont la dialectique doit s'emparer. La philosophie n'exclut donc rien de son domaine ; loin de là, elle embrasse toutes choses.
Si l'étude de la nature matérielle est utile au philo^
(1) PhU.y 59, a, b, c.
(2) Phœd,, p. 103, d.
(3) Parwi., 129, d.
(4) Tim., 51, b.
LES DIVERSES SQENGES. 287
sopbe, à plus forte raison Fétu de de la nature spirituelle aura pour lui une grande importance. Platon n'a pas oublié le précepte de Socrate : — Connais-toi toi-même; — mais il a rendu à la philosophie sa portée métaphysique et son universalité. C'est moins tel on tel homme en particulier, c'est moins lui-même qu'il veut connaître, que l'homme en soi et l'Idée dont nous sommes la réalisation. Ce qu'il y a de plus grand dans l'homme, c'est l'âme; or, l'âme elle-même, d'après Platon, ne peut être bien connue si l'on ne connaît pas toute la Nature (1). En toutes choses il poursuit donc l'universel, et dans Vhumain il ne re* cherche guère que le dmn. C'est ce qui ressort du passage même où Platon semble exposer avec le plus de clarté ce que les modernes ont appelé la méthode psychologique.
«Si l'inscription du temple deDelphesparlaità l'œil, comme elle parle à l'homme, et qu'elle lui dît : Regarde-ioi toi-même; que croirions-nous qu'elle lui dirait ? ne croirions-nous pas qu'elle lui dirait de se regarder dans une chose dans laquelle l'œil pût se voir?... N'y a-t-il point dans l'œil quelque petit endroit qui fait le même effet qu'un miroir, et qu'on appelle la pupille?... Un œil donc, pour se voir luimême, doit regarder dans un autre œil, et dans cette partie de l'œil qui est la plus belle et qui a seule la faculté devoir... Mon cher Âlcibiade, n'en est-il pas de même de l'âme? Pour se voir, ne doit-elle pas se regarder dans l'âme, et dans cette partie de l'âme où réside toute sa vertu, qui est la sagesse, ou dans quelque autre chose à laquelle cette partie de l'âme ressemble? — Urne paraît, Socrate. — Mais pouvons-nous trou-
(l) Phmd.f 270, G.
S88 RAPPORT DES IDÉES À l'iMTELLIGENCE.
ver quelque partie de Tâme plus intellectuelle que celle à laquelle se rapportent la science et la sagesse? — Non, certainement. — Cette partie de Tâmeest donc sa partie divine ^ et c'est en y regardant, en y contemplant V essence de ce qui est divin ^ Dieu et la sagesse, qu'on pourra se connaître soi-même parfaitement (1). >
Platon décrit ici admirablement la méthode psycho* logique; et il l'a lui-même pratiquée plus d'une fois, comme le prouvent sa théorie des degrés de la connaissance Bt sa doctrine des Idées tout entière. Mais ce qu'il cherche dans l'âme, c'est la raison ; et dans la raison, c'est Dieu. Ldi conscience j pour lui, n'est guère que la raison s'apercevant elle-même ; et comme la raison est d'une nature semblable à celle des Idées, ce sont encore les Idées qui sont le véritable objet de la conscience. Partout^ en tout, dans la nature, dans l'âme, Platon retrouve les Idées. Sa méthode est beaucoup moins psychologique, au sens moderne du mot, que métaphysique et logique ; elle est d'ailleurs assez compréhensive pour n'exclure aucun procédé intellectuel, ni même aucune ressource morale. La dialectique, méthode à la fois formelle et réelle, c'est l'âme tout entière s'élevant d'idée en idée et de sentiment en sentiment jusqu'au principe suprême du bien, et se servant de toutes les sciences, de toutes les connaissances, de toutes les opinions, comme de degrés intermédiaires et des moyens relatifs (2).
(l) Alcib., 52.
(î) Voir principalement, sur ce sujet, VEuthydême (288-290). Lehul du dialogue est de distinguer la méthode dialectique des autres méthodes et la science philosophique des autres sciences. Platon compare les mathématiques, l'astronomie et les autres connaissances secondaires aux chasseurs qui prennent ce qu'ils trouvent, mais sans savoir en tirer parti ni l'apprêter eux-mêmes, aux ouvriers qui fabriquent des instru-
nioals (par exemple des lyres) sans savoir s'en servir eux-mêmes. Seule la dialectique fait connaître Tusage des autres sciences ; seule elle est h la fois science des moyens et de la fin, des conséquences et du principe, des choses et de leur Idée. « La philosophie est la recherche de la vraie science,... de celle qui peut nous être utile par elle-même,... et dans laquelle coïncident ces deux opérations : savoir fairo et savoir se servir de la chose faite. » (288, d.) Par là même la spéculation et la pratique coïncident pour le dialecticien: métaphysique et morale ne font qu'un. Un autre dialogue^ le second Hippias^ n'a d'autre but que de mettre en lumière cette conception socratique de la Philosophie comme science du ])rincipe et de la fin des choses, et comme unité de la spéculation et de la pratique. C'est ce que nous montrerons dans un travail particulier sur )«' Second Hippias.