DULEGTIOUE DU LANGAGE. SA NATURE
connaissance des choses (1). Cratyle est fidèle à l'opinion de son mattre. c Selon lui, ce n'est pas un nom que la désignation d'un objet par tel ou tel son d'après une convention arbitraire; il veut qu'il y ait dans lés noms une certaine propriété naturelle qui se retrouve la mèftie et chez les Grées et chez les Barbares (2). > Un nom qui ne nommerait pas et ne serait point naturel, disait-il, ne serait pas un nom; de même que celui qui dit faux ne dit rien.
Socrate, appelé par Hermogène à décider entre Démocrite et Heraclite, réfute successivement ce qu'il y a d'exagéré et d'exclusif dans leurs opinions. Il commence par la doctrine du langage conventionnel (tétfu, où 9ti<r6i), et pour en montrer Tinexactitude, il s'appuie sur la nature essentielle de V action de nomïïier^ sur l'origine du langage, et enfin sur les lois philosophiques et philologiques de sa formation .
1. Socrate fait d'abord comprendre à Hermogène que l'action de nommer doit avoir son essence, sa loi naturelle, son Idée. Toutes nos actions sont déterminées, non pas seulement par notre manière de sentir, comme le croyait Protagoras, mais aussi par la nature des choses auxquelles elles s'appliquent (3). c Car les choses ont en elles-mêmes une réalité constante ; elles ne sont ni relatives à nous ni dépendantes de nous, et elles ne varient pas au gré de notre manière de
(1) V. Proclus, Comm, in Parm,, IV, p. 12. Kal «XXo tcO 'HpoxXtTtîcu, ntv 9\k TMv dvaftdiTç V iin rh tmv dvruv yvâmY o^cy. — L'opinion d'HéracUtc fat aussi celle des Stoïciens. Voir Origène, Contr. Geis.. I, ch. 34^ et Aulu-Gell., X, 4. .
(2) Cratyky trad. Cousin, 8. — 384, a, b, c, sqq.
(3) Ce passage où Platon considère la parole comme une action exer« cée sur un objet a pour correspondant, dans le SopMsle (p. 448}, le pas- ^ge où la connaissance est représentée comme une action ayant également son objet.
voir; mais elles subsistent en elles-mêmes selon leur essence et leur constitution naturelle (1). > c Si Ton veut couper, c'est à condition d'employer ce qu'il faut pour couper. Si l'on veut démêler le tissu, on devra se servir de ce qu'il faut pour cela... Or, le nom est un instrument d'enseignement qui sert à démêler les choses comme le battant à démêler des fils (2). » En d'autres termes, le nom est un instrument d'analyse par lequel on distingue les choses ; ce qui ne l'empêche pas d'être en même- temps Texpression d'une synthèse par laquelle on rendit sous un même signe les choses qui ont des caractères communs. Mais toute opération dialectique, toute action de la pensée a sa loi et son type. Le nom, comme le battant lui-même, doit donc avoir son Idée; et, à ce premier titre, il n'a rien de conventionnel (3). »
2. En second lieu, le battant est l'œuvre du menuisier, mais de quel artisan le nom est-il l'ouvrage? — C'est la question de l'origine des langues (4) . La réponse de Socrate parait d'abord assez étonnante, c Ne pensestu pas que c'est la loi qui nous donne les noms ? — lly a apparence... — Ainsi, Hermogène, il n'appartient pas à tout homme d'imposer des noms aux choses, mais à un véritable artisan de noms. Ce faiseur de noms, c'est, à ce qu'il paraît, le législateur y de tous les arti-
(!) CraUy tr. Cousin, II. — 387, c.
(2) Cral.y tr. Cousin, 17. — 387, e.
(3) Deuschie (Die Piatonische Sprach-philosophle, p. 59, Marpurg 1853) traite la comparaison du nom avec le battant comme une plaisanterie. Schieiemacher, dans sa note, la croit sérieuse, avec raison selon nous. Sur l'Idée du battant, voir plus haut, livre II, chap. ii. Aristote rejette cette expression d'ainstruments didascaiiques, n et prétend que le mot désigne les choses par pure convention : Ao^ «ijmivtixô; 6ÙX «•; ^f^avov flUxà ôîaii. {De inierpr.,if 3.)
^4) Cette question préoccupa beaucoup Tantiquité, comme on le voit d*après les commentaires d'Ammonius Herraias et de Boëce.