‹ La philosophie de Platon (volume 5)Chapitre 47 sur 138 · DIALECTIQUE DU LANGAGE. SON ORIGINE · texte numérisé non relu

DIALECTIQUE DU LANGAGE. SON ORIGINE

sans le plus rare parmi les hommes. » On sait que^ dans Fantiquité, le terme de voao; désignait d'abord Yusage^ puis la loi. Les premières lois, en effet, ne furent que les premiers usages. Et d'où vinrent d'abord les usages, si ce n'est des peuples eux-mêmes? Le premier législateur serait donc le peuple avec ses chefs; et c'est lui qui aurait peu à peu créé la langue, non pas en promulguant des lois formelles (opinion trop absurde pour être adoptée par Socrate), mais en établissant des coutumes. Le nom résulterait ainsi de deux choses : 4** la pensée des peuples et ses progrès avec le temps ; 2" la nature même et l'Idée des objets, sur lesquels la pensée dut nécessairement se régler avec plus ou moins de succès. C'est de cette manière demi-sérieuse, demi-symbolique, que nous croyons devoir interpréter la pensée de Platon. C'est là aussi, très-probablement, ce que voulait dire Pythagore, qui professait la même opinion que Platon. On lui demandait : Quel est de tous les êtres le plus sage? — C'est le nombre, répondit-il. — Et après le nombre? — C'est, dit-il, celui qui a donné le nom aux choses (1 ) . > Platon se souvenait peut-être de cette parole en écrivant le Crat/le. Proclus, qui la cite, y voit avec raison un symbole. Mais il l'interprète d'un façon bien détournée. € Le nombre, dit-il, c'est le monde intelli- gible; et par celui qui adonné les noms, Pythagore voulait désigner Vâme^ qui doit Vêtre à V intelligence. > H serait plus simple d'entendre l'intelligence ellemême. Le nombre, qui est le plus sage de tous les étresy exprime la réalité même considérée dans ses rapports intelligibles et immuables. Celui qui a donné des noms aux choses ^ c'est l'esprit humain, t Qui fait

{\)Proclu9, ib.f V. Pvaiyle] tr. Cousin, 95,

selon toi, dit Platon lui-même, que les choses s'appellent ainsi qu'elles s'appellent? N'est-ce pas celui qui a inventé les noms? — Eh bien ? — Or, il faut que ce soit l'intelligence ou des dieux ou des hommes, ou des uns et des autres. Donc, ce qui a appelé les choses par leur nom, to xa^loav, et le beauj to xaOïov, sont la même chose, à savoir l'intelligence (1). » L'origine du langage e^t donc bien, pour Platon, le travail de l'intelligence, conformément aux lois des choses. Dans son travail,, en effet, l'intelligence se règle avec une sagesse instinctive ou réfléchie sur la nature même des objets et sur leurs essences intelligibles. € Considère, dit Platon, sur quoi se règle le législateur [l'intelligence], en établissant les noms. Reporte-toi à ce que nous disions tout à l'heure. Sur quoi se règle le menuisier qui fait le battant? N'est-ce pas sur la nature même de l'opération du tissage? — Assurément. — Et si, au milieu de ce travail, ce balr tant vient à se briser, est-ce à l'imitation de celui-ci qu'il en fabriquera un autre ; ou ne se reportera-t-il pas plutôt à Vidée même qui lui avait servi de modèle pour faire le premier?... Et cette Idée, ne serait-il pas juste de l'appeler le battant par excellence?... Le législateur doit aussi former avec les sons et les syllabes les noms qui conviennent aux choses; il faut qu'il les fasse et qu'il les institue en tenant ses regards attachés sur Vidée du nom, s'il veut être un bon instituteur de noms... Pourvu qu'il approprie convenablement à chaque chose Vidée du nom; de quelques syllabes qu'il se serve, le nom n'en vaudra ni plus ni moinsy pour appartenir à notre pays ou à tout autre... Et qui, enfin, devra diriger et juger ensuite

(1) Crat,^ Cousin, 95. ^ 389, a, b ; 390.

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