DIALECTIQUE DU LANGAGE. SA FORMATION
3. Maintenant, recherchons comment s'est opérée la formation du langage, comment les mots ont pris naissance et d'après quelles règles ils doivent être réformés.
Cette partie du Cralyle, où apparaît la philologie à son berceau, auprès de la plus profonde philosophie, a considérablement embarrassé les interprètes. Toute lantiquite n'y a rien vu que de très-sérieux, et Produs rapporte avec respect ou discute avec gravité les étymologies de Platon les plus inadmissibles. Mais nos modernes Allemands, philologues exercés en même temps que subtils critiques, sont demeurés stupéfaits devant la philologie platonicienne. Stallbaum ne voit dans le Craiyle qu'une perpétuelle ironie, dirigée comme toujours contre les sophistes : car Stallbaum voit les sophistes un peu partout et les fait intervenir comme le Deus ex mnchind dont parle Platon (1). Même opinion dans Schleiermacher (2), Steinhart (3) , Dittrich (4) et Lassalle (5). M. Grote, au contraire, soutient avec raison qu'il faut prendre au sérieux ce que l'antiquité tout entière a admis sérieu-
(t) Stalib., Prol. Çratyl , p. 1 1. « Quibus verbis haud dubiè notantnr ^phistae, qui .... verborum originationem tetnerè et adsuum arbilrium tractabant p. 4 : Pro lago reonim jocu/an imilalione. »
(2y Introd. ad Cralyl., 8-16. — Schleiermacher, qui (ïiil souvent in- ^rvenir Antisthône, prétend que Platon se plaisait à répandre 3ur eion ennemi une pleine mesure de ridicule (p. t7-21}. Lassalle montre que ï»l Antisthène ni Protagoras ne sont en cause. UleradnioSf II, 376- :)84)
13, KiTUeitung Zum Craiyl., 551-552,
V*) De CratyL Plaf.y 1841 (Leipsig) a acerbissima irrisio >» (p. 18).
(5) ReracUiloSy 11, 379-384. — Sydenham, dans sa traduction du i*h\Ube (p. 33), se rapproché davantage de la vérité : a Le Craiyle est i^a dialogue où l'on enseigne la nature des choses, soit permanentes, soit pAssagèrcs, par des étymologies supposées de noms ou de roots. » Il y ^ en effet une grande part au symbolisme métaphysique dans le Cra^ ^y^; maie nous croyons que la philologie y tient aussi une gronde place.
sèment (1); que, d'ailleurs, les étymologies de Platon dans ses autres dialogues, ou celles d'Aristote , des stoïciens et des alexandrins, sont tout à fait comparables pour l'étrangeté à celles du Cratyle. Mais M. Grote rejette toute la métaphysique qui accompagne cette philologie (2), et il la trouve même en contradiction avec certaines théories du Sophiste et du Thééièle. Il nous semble que les idées métaphysiques de Platon sont au contra ii^ fort profondes sur ce point et qu'il a devancé les plus illustres des modernes, tels que Grimm et Max Mùller.
Platon commence par poser en principe que la formation des mots consiste dans une certaine imitation des objets, et qu'il faut déterminer l'exacte nature de cette imitation.
c Si nous étions privés de langue et de voix et que nous voulussions nous désigner mutuellement les choses. .., c'est au moyen du corps que l'on représenterait les objets , en lui faisant imiter ce qu'on voudrait représenter. — Oui. — Or, puisque c'est de la voix, des lèvres et de la langue que nous voulons nous servir pour cet usage, nous ne pouvons y parvenir autrement qu'en leur faisant imiter les choses à quelques égards. Le nom est donc une imitation par la voix; et imiter ainsi les choses, c'est les nommer (3). >
Mais rendons-nous bien compte de ce que peut être et de ce que doit être une imitation. Peut-elle et doit-elle reproduire tout ce qui est dans l'objet? Non, car alors l'objet et son signe seraient indiscernables. C'est ce que Cratyle ne comprend pas d'abord, c Si nous venons, dit-il, à ajouter, retrancher ou seule-
(1) C*e8t«u8si l'avis de M. iSbnormaiit, dans son édition du Cratt^ (Comm,^ p. 8).
(2) Grote : Plalo and ihe other companions ofSokr,^ H, 501-5M*
(3) CraLy 4-23.