DULECTIQUE DU LANGAGE. SA FORMATION
ment déplacer quelqu'un de ces éléments, on ne pourra plus dire que nous écrivons ce mot, et que seulement nous ne récrivons pas comme il faut ; je dis que nous ne l'écrivons plus du tout et qu'il devient tout autre du moment qu'on lui a fait subir quelqu'une de ces modifications. » Ces paroles de Cratyle sont une conséquence et une application du principe qu'il a posé précédemment : c Socrate, quand je dis ce que je dis, puis-je dire ce qui n'est pas? Dire le faux, ne serait-ce pas dire ce qui n'est pas?... Je n'admets pas qu'on puisse parler faux (1). » On reconnaît l'application au langage de la doctrine sophistique sur l'erreur: de même qu'on ne peut juger faux, on ne peut parler faux ; car on prononce ou on ne prononce pas un mot ; il n'y a point de milieu, d'après Cratyle, comme il n'y a point de milieu entre l'être et le néant, d'après Parménide. Si donc on altère ce mot, ce n'est plus lui qu'on prononce, mais un autre. Ace sophisme Socrate répond par sa théorie de l'/m/iation. Cratyle serait irréfutable si toute imitation devait reproduire de tout point Voh}et; car, dans ce cas, la moindre modification dans le signe l'empêcherait de correspondre au même objet ; le signe ne signifierail plus la même chose ; il ne serait pas seulement un signe inexact^ mais un signe nul de cette chose. Be là l'impossibilité de parler faussement d'une chose quelconque : c J'ai bien peur, Cratyle, répond Socrate, que cette manière de voir ne soit pas juste. — Comment cela? — U se peut bien qu'il en soit comme tu le dis, pour tout ce dont l'existence ou la non-existence dépend d'un nombre déterminé (2). Par exemple, si à dix ou à tout autre nombre tu ajoutes
(1) /6id. ot sqq.
(2) Cratyle 432, a. "Ooa U w»ç ipi^jAtO «¥Xtx*îov ilv« ^ |x^ i.
OU tu retranches quelque chose, tu as aussitôt un nombre différent. Mais la justesse d'une chose qui consiste, comme Timage, dans une certaine qualité, n'est pas soumise aux mêmes conditions. Au contraire, pour être image, il ne faut pas que l'image représente complètement la chose imitée (1). > Par exemple, si l'image de Cratyle était de tout point indiscernable de Cratyle, elle serait identique à Cratyle lui-même. « Tu vois donc, mon ami, que nous devons modifier l'idée que nous nous étions faite de la propriété d'une image ; et ne pas vouloir, à toute force, que ce ne soit plus une image dès qu'il y manque quelque chose ou qu'il s'y trouve quelque chose de trop. Ne sens-tu pas de combien il s'en faut que les images renferment exactement tout ce qui se rencontre dans leurs modèles? Véritablement, Cratyle, ce serait une plaisante aventure si les choses et leurs noms devenaient semblables de tout point. Tout se trouverait double, et il n'y aurait plus moyen de distinguer où serait le nom et où serait la chose... Accorde-nous donc que dans un mot peut être introduite* telle lettre qui ne soit pas convenable ; et si une lettre dans un mot, un mot dans la phrase ; si un mot dans là phrase, une phrase dans le discours, sans qu'il faille contester pour cela que les mots et le discours expriment la chose du moment que l'on y trouve le caractère distinctif de cette €hose(2}.> Ainsi reparaît la possibilité de parler faux, c'est-à-dire de représenter une chose de manière à la faire distinguer des autres sans cependant la représenter absolument telle qu'elle est (3).
(1) TToccO nvc;. C'est la distinction de Vesseiice absolue et de la qwûitf relative.
(3) Aristote [De interprète, I, 2) dit que les noms ou les mots ne