BULECTIQUE DU LANGAGE. SA FORMATION
Il faut être bien inattentif, comme l'ont été trop de commentateurs, pour ne pas voir que, dans ces pages importantesi Platon vise bien au delà de la grammaire et ouvre une échappée dans les profondeurs de la métaphysique. Ne reconnalt-on pas le rapport de Timage à la réalité qui constitue la participation, la pp.ffiç et la [xédeÇiç? Toute la théorie des Idées roule sur un rapport de signe à chose signifiée, d'image à original. Le sensible est une imitation de VldéCy et cette imitation peut être plus ou moins complète. Les objets du monde sensible peuvent varier, se perfectionner ou décroître, sans cesser d'être l'image de la même Idée dominante qui constitue leur caractère distinctif et leur définition. Les Idées, au contraire, comme les nombres, sont ou ne sont pas. A deux ajoutez un ; ce n'est pas seulement une modification de deux : ce n'est absolument plus deux^ c'est trois. Ainsi sont toutes les Idées, parce qu'elles sont absolument et parfaitement (luavTeXûc ov) : il n'y a pas deux beautés parfaites ; il n'y en a qu'une, qui est ou
peuvent ôtre ni wais ni faux^ que les propositions seules sont vraies ou fausses. M. Grote {?UUo^ II, 502) approuve cette objection d'Aristote à Platon. Mais Platon ne nie pas que la vérité d'un jugement suppose deux termes; il Ta Aùt voir lui-même dans le Sophiste, Seulement il ajoute que les mots peuvent avoir aussi leur genre de véritéi lorsqu'ils sont la représentation exacte des choses. On sait dans quel sens élevé Platon prend ce mot de vérité : il entend par là, non pas seulement la conformité de nos notions aux choses, mais la conformité des choses mêmes à leurs Idées. Le nom vrai est celui qui est fait d'après le type du nom. C'est ainsi que tel nom emprunté à la nomenclature chimique des modernes sera exact et vrai s'il est conforme aux régies. M. Grote rapproche de ce qu*il appelle l'erreur de Platon, un passage analogue du Phàèbe où Platon distingue les plaisirs vrais et les plaisirs fatuB. Mais U s'agit toujours ici de cette vérité supérieure, objective et non pas seulenent subjective, réelle ft non pas seulement formelle, qui consiste dans la conformité des choses aux Idées. Hegel prend le mot de vérité dans le même sens, et dans le langage ordinaire on dit aussi la vraie justice, l'État vériuble, le vrai bonheur, etc.
306 RAPPORT DES IDÉES A L*IlfTELLIGBNCE.
n'est pas. Mais il y a un nombre indéfini de beautés imparfaites, qui sont telle qualité, tel degré de beauté (ivoioG Tivoç) ; là est le domaine de l'indéfini (axsioov), parce que ce sont de simples images des Idées. Or, en tant qu'images, elles ressemblent nécessairement à leur original; mais, nous venons de le voir, elles ne peuvent pousser la ressemblance jusqu'à l'identité. C'est ce qui rend possible l'imperfection, le mal et l'erreur. Dans l'erreur, vous ^ avez une représentation inexacte des choses : ce n'est pas la chose même ; ce n'est pas non plus un néant; c'est un mélange d'être et de non-être, par lequel vous confondez le même et Vautre qui se trouvent répandus partout. €haque objet étant une multiplicité, vous pouvez l'altérer plus ou moins par l'erreur sans le détruire ; au contraire, l'Idée, étant une et absolue, ne peut être altérée sans périr tout entière : elle est posée ou elle est supprimée, point de milieu; mais il y a un milieu dans le monde sensible, et un milieu indéfiniment variable.
Le Cratyle n'est que l'application au langage de cette théorie du Sophiste. Le mot est un microcosme, et Platon voit s'y réfléchir en petit toute sa théorie des Idées. Le mot est un monde sensible fait à l'image d'un monde intelligible; et de même, le monde sensible tout entier n'est qu'un mot éternellement prononcé qui exprime le suprême idéal : c'est la parole de Dieu éternellement proférée.
Chaque mot de la langue humaine est donc soumis aux mêmes lois que le grand univers; car il est une imitation, une participation plus ou moins parfaite de quelque réalité essentielle, c Une chose sera donc nommée si son caractère essentiel se retrouve dans le nom, lors même que tous les traits convenables n'y seraient pas rassemblés; le nom sera bon si ces
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traits y sont tous, mauvais s'il n'y eii a que fort peu (1). > D'où il résulte que le nom n'est ni assez coDYentionnel pour être sans rapport avec la chose, ni assez naturel pour pouvoir remplacer la chose même, comme le soutenait Cratyle.
Tels sont les principes métaphysiques posés par Platon ; telle est l'application au langage de la doctrine du sensible conçu comme imitation des Idées.
Maintenant, de quelle manière cette imitation des choses au moyen des mots a-t-elle été accomplie par les premiers inventeurs du langage,, et de quelle manière doit-elle être réformée par les dialecticiens ?
Ici se retrouvent en présence, sur le terrain de la philologie, les deux doctrines qui se partagent la philosophie : le sensualisme et le rationalisme.
D'après l'école sensualiste, le mot est l'imitation de la chose dans ce qu'elle a de sensible et de matériel ; l'oDomatôpée est le type du mot. D'après l'école idéaliste, le mot est l'imitation de la chose dans ce qu'elle a d'intelligible et de rationnel; ce n'est point de l'onomatopée, mais de la généralisation que le langage procède. Ces deux écoles se disputent encore de nos jours la philologie, et nous les trouvons déjà aux prises dans le Cratjrle.
< Se borner à dire que le nom est une imitation par la voix, et qu'imiter ainsi les choses, c'est les nommer, ne me paraît pas encore satisfaisant, mon cher ami. — Comment? — Nous serions forcés de reconnaître que ceux qui imitent le bêlement des brebis et le chant du coq, nomment par cela même les animaux qu'ils imitent. Faudra-t-il donc admettre cette conséquence? — Non pas; quelle est donc,
'\^ Ib.y 390.
308 RAPPORT DES IDÉES A l' INTELLIGENCE.
Socrate, l'imitation qui constitue le nom? — D'abord^ à ce qu'il me semble, ce n'est pas celle, quoique produite aussi avec la voix, qui imite comme imite la musique; en second lieu, ce n'est pas l'imitation des objets mêmes de l'imitation musicale; ce n'est pas là en quoi consiste le nom. Je m'explique: tous les objets n'ont-ils pas une forme et un son? la plupart n'ont-ils pas aussi une couleur? — Sans doute.
— Il ne me semble pas que l'art de nommer consiste dans l'imitation de ces qualités. C'est plutôt l'art du musicien ou celui du peintre, n'est-il pas vrai? — Oui. — Mais quoi? Ne penses-tu pas que chaque objet a son essence aussi bien que sa couleur et que les autres qualités dont nous venons de parler. Et d'abord, la couleur et lefion n'ont-ils pas eux-mêmes leur essence, ainsi que toutes les autres choses qui méritent le nom d'être (rf,; Tcpocpifaetoc tou eîvai) (1)?— Je le crois. — Eh bien, si au moyen de lettres et de syllabes, quelqu'un parvenait à imiter de chaque chose son essence, cette imitation ne ferait-elle pas connaître ce qu'est la chose imitée? — Assurément
— Et si tu appelais peintre, musicien, les autres imitateui^s, quel nom donnerais-tu à celui-ci? Ce serait, je pense, le nom de l'art qui nous occupe depuis si longtemps, celui de l'institution des noms. >
Platon, on le voit, rejette le sensualisme philolch gique comme il a rejeté le sensualisme philosophique. Il n'admet pas que le procédé constitutif du langage soit l'onomatopée. La doctrine de Platon était fort en discrédit au xviii'' siècle. Herder lui-même a d'abord soutenu la théorie de l'imitation maténelle dans un mémoire couronné par l'académie de Be^
(1) Crat., 424, a, b, c.