DIALECTIQUE DU LANGAGE. 8A FORMATION
propres ou des noms génériques. La philologie moderne résont cette question conformément à la dialectique platonicienne, qui veut que le point de départ de la pensée et du langage ne soit ni la pure sensation, ni Tldée pure, mais un mélange des deux. Sans doute, comme Font soutenu Locke, Condillac, Adam Smith, Brown, Dugald-Stewart, Tintelligence a d*abord appliqué les noms à des objets particuliers pour les étendre ensuite aux objets du même genre. Par exemple, la première caverne qui fut appelée de ce nom donna sans doute son nom à toutes les autres cavernes. Le premier palais construit sur le Palatin donna son nom à ceux mêmes qui n'étaient point construits sur cette colline, c Supposons, dit Adam Smith, un homme assez ignorant pour ne pas connaître le mot général de rivière, mais familier avec le mot de Tamise : si on le transporte auprès d'une autre rivière, il l'appellera certainement une Tamise. > Déjà cette induction, si elle avait lieu (1), supposerait, d'après les principes platoniciens, un élément rationnel sans lequel l'appellation particulière serait stérile et à jamais bornée. Mais ce n'est là qu'une extension ultérieure du mot déjà formé. Ce qui est capital, c'est de rechercher avec Platon comment a été formé le mot lui-même^ indépendamment de sa généralisation ultérieure, et à quelle faculté il
(1) Nous croyons, pour notre part, qu'elle n'aurait pas lieu. Notre ignorant, transporté devant une rivière autre que la Tamise, ne rappellerait pas Tamise, mais bien de Veau, terme général. C'est ce que font les enfludts. Qu'on leur montre un étang, puis une rivière, puis une autre, il» diront toujours : eau. On aura môme de la peine à leur faire adopter J6s noms diflérents pour les diverses espèces d'un même genre : étang, rivière, ruisseau, Seine, Garonne. Ils sont beaucoup plus portés à généraliaer et à simplifier qu'à parUculariser et à se perdre dans la oompUoitian dea diflérences. Us vont plus volontiers vers l'/<We et l'unilô que vers la matière indifnU.
312 RAPPORT DES IDÉES A l' INTELLIGENCE.
a dû sa première apparition. Or, c'est là que la pensée de Platon est profonde: le mot n'est pour lui que le signe et le résumé d'une définition de choses; il est un produit de dialectique. Remontez % la racine des noms : ils exprimaient tous originairement un attribut caractéristique et plus ou moins essentiel, pris dans la multiplicité des attributs de l'objet et posé à part daps son unité. Que cet attribut fût une qualité ou une action, il était toujours une idée générale, et c'est cette idée générale qui fut l'antécédent et la condition du langage. L'onomatopée même est une définition incomplète et grossière, qui n'en suppose pas moins une généralisation. Imiter le chant d'un oiseau pour le désigner, c'est le définir par son chant. Il est possible que les onomatopées aient été fort nombreuses à l'origine des langues; cela est même probable (1). Mais ce qui distingue l'onomatopée humaine du caquetage des perroquets, c'est que la première est une définition et un nom, tandis que le second ne correspond pas à une Idée et n'est qu'un jeu (2).
Pour emprunter des exemples à la philologie moderne, le mot antre {antrum) signifie intérieur [internum). Antar en sanskrit aie sens à* entre ^ inter. Cette appellation n'aurait donc pu être donnée à un antre particulier, si l'idée générale d'intérieur n'avait pas été présente à la pensée des aryens. Pour nommer V antre, on l'a défini dialectiquement, et le nom a été, comme disait Platon, c une imitation de
(1) C'est ce que M. Max. MûUer ne semble pas assez reconnattre : sa théorie est trop exclusive*
(2) Et encore Ton pourra supposer, si on veut, que Thumbie perroquet a déjà une notion vague des objets et une vague intention, sinon de les désigner aux autres, du moins de se les désigner à lui-même.