LE LANGAGE. DIALECTIQUE DU MOT DIEU
révèle pas ce nom de Dieu, dont Platon s'efforçait de trouver la première origine! Si ce nom pouvait s'ouvrir en quelque sorte devant nos yeux et nous montrer toutes les significations par lesquelles Ta fait passer une dialectique intérieure, n'y retrouverions» nous pas tous les degrés de la grande dialectique humaine? Le mot sanscrit ^/V ou deifu désigna d'abord, sinon la course des astres, comme le croyait Platon,du moins leur pure lumière, principalement cette clarté du jour qui rend toutes choses perceptibles et sans laquelle il n'y a ni chaleur, ni vie, ni activité. Puis, audessus de cette lumière visible la pensée humaine entrevit et adora la lumière intelligible, et soupçonna avant Platon que le soleil qui éclaire le monde matériel est l'image et le symbole de celui qui resplendit dans un monde supérieur. Mais la race aryenne ne comprit pas tout d'abord que ce foyer du monde intellectuel est unique : elle appela divins, elle appela dieux les objets multiples où se disperse et se réfléchit sa lumière, forces de la nature, idées de l'intelligence, vertus de l'âme. Les mots eleça, Oeoç, deus^ furent des noms communs et l'expression d'un genre plutôt que d'une individualité. Pourtant Platon, à l'exemple de Socrate et des autres sages, prononce déjà le nom de de^ pour désigner la personnalité suprême, simple et unique. Mais c'est seulement depuis le christianisme que le nom de Dieu est devenu exclusivement propre à l'individualité de l'être absolu : perdant peu à peu toute signification matérielle, toute empreinte sensible et même tout caractère de pluralité, ce mot n'é* veille plus aujourd'hui dans la pensée humaine ni l'image de la lumière visible, ni le sentiment vague du divin, ni les notions multiples des puissances célestes, mais l'Idée pure et unique de l'être parfait : Dieu ! —
318 RAPPORT DES IDÉE3 A l' INTELLIGENCE.
C'est ainsi que notre race, après avoir fait d'un dieu plusieurs, a fait de plusieurs dieux un seul.
Platon applique aux autres noms des divinités une méthode analogue, qu'il faut moins juger dans le détail que dans l'esprit qui anime l'ensemble. Jupiter (Zeûç), signifie pour Platon la Vie (Çnv); Vesta, qu'on mvoquait là première dans les sacrifices, est l'Essence des choses {&Tjla)\ Bhéa^ qui vient ensuite, est la génération ou écoulement universel (po^) ; Chronos est le temps ou le courant perpétuel (xpoûvoç) ; Dêméter est la terre qui donne comme une mère; Héra est l'air ; Per^e/7/io/^e est la sagesse qui atteint les choses malgré le mouvement qui les emporte ; Àthènè est la pensée dé Dieu (â Bîùîi vQàL)\ Héphaistos est le dieu lumineux; Ares, le dieu mâle et fort; Hermès, Y interprète qui a inventé la parole (l'intelligence); Pan, aux deux natures, exprime toutes choses^ emportées par le courant éternel. Les noms du feu et de l'air (i?ùp et «ip) désignent le flux perpétuel de ces éléments (par exemple ài^ cUl p£«îv). -* Assurément, il y a du vrai dans ce symbolisme philologique; les détails sont inexacts, mais la pensée générale est ingénieuse et profonde, c II me semble, conclut avec raison Soci*ate, que je n'ai pas mal deviné en imaginant, comme je le faisais tout à l'heure, que les hommes de l'antiquité la plus reculée, qui ont institué les noms, ont dû éprouver le même accident que celui qui arrive aujourd'hui à la plupart de nos philosophes :.... la tète leur a tourné, et ils croien!; que ce sont les choses mêmes qui roulent de la sorte, et qui de leur nature n'ont rien de stable ni de fixe; ce n'est, à les en croire, que flux et révolutions, mouvement et génération perpétuelle (1). >
(l) Ih., p. 80.
DIALRCTIQUE DU LANGAGE. FORHATlOlf DES RACINES. 319
Mais les mots dérivés supposent des mots primitifs, et le langage se ramène en dernière analyse à des racines élémentaires. C'est ce que Platon a compris. € Tant qu'on ignore, en quelque manière que ce soit, en quoi consiste la justesse des mots primitifs, il est impossible de rien connaître aux mots dérivés, qui ne peuvent s'expliquer que parles primitifs(l). i Cette question est celle qui embarrasse le plus Platon ; c'est à ce sujet qu'il se moque de ceux qui font intervenir la divinité. D'autre part, il rejette la convention arbitraire, et le dernier parti auquel il s'arrête lui semble une idée conciliatrice. Il veut bien qu'on attribue au divin la formation du langage, pourvu qu'on entende par là le naturel: a Je poserai en principe que ce qu'on appelle naturel fut l'œuvre d'un art divin : er;<jw ri (A.èv fuaei Xeyoïteva iroul^iOott 6eia Téyvr). > C'est une certaine harmonie naturelle et divine entre les sons et les choses qui paraît à Platon la meilleure solution du problème; et l'intelligence des hommes primitifs a naturellement saisi ce rapport établi par Dieu même. « Pour moi, les idées que je me fais sur les mots primitifs me paraissent à moi-même téméraires et bizarres. Je te les dirai si tu veux. Si, de ton côté, tu as quelque chose de mieux à me proposer, tu voudras bien m'en faire part. D'abord, il me semble voir dans la lettre p l'instrument propre à l'expression de toute espèce de mouvement... C'est la lettre qui oblige la langue à se mouvoir et à vibrer le plus rapidement (2). > Les sifflantes f , i(, c, Ç, rendent c tout ce qui présente Tidée de souffle. » — La pression que les lettres 2 et t font éprouver à la langue, est quelque chose de très-convenable à Timitation de ce
(2) (7ral., 118.
qui lie ou arrête ( jecpç, dTcétnç) . Le X exprime le coulant, le gluant, etc.
Ici encore, peut-on nier ce qu'il y a de vrai dans la doctrine platonicienne? La philologie moderne admet, e)le aussi, Texistence d'un certain nombre de ty'pes phonétiques qui ont servi d'éléments au langage (1). Elle admet en outre que ces types ont une certaine propriété naturelle et une harmonie avec les choses. Elle admet enfin que les hommes ont saisi par instinct cette harmonie, et qu'ils ont employé par instinct les articulations convenables pour désigner les objets de leurs impressions. Cet instinct naturel à l'homme a pu s'oblitérer, s'atrophier et disparaître à la longue, comme tout instinct et toute fonction qui demeure sans exercice. L'enfant civilisé trouve la besogne toute faite, grâce à la langue qu'on lui apprend; il a d'ailleurs en partie perdu cette espèce de sens musical et de faculté expressive qu'avaient les hommes primitifs. Les physiciens ont remarqué que chaque objet, dans la nature, rend un son qui lui est propre. Les divers métaux se distinguent par la nature des vibrations qu'ils produisent et du son qu'ils rendent, c L'homme, lui aussi, vibre et rend des sons (2), » surtout l'homme primitif. Pensée ingénieuse et platonicienne d'esprit. Les nombres régissent tout: ils soumettent à leurs lois le mouvement universel et l'universelle vibration des choses. 11 y a des harmonies entre les divers mouvements, entre les diverses vibrations ; il y a aussi des harmonies entre l'exté-
(1) Max. Muller, t. II. Leibnitz {Essais^ lU, n) et Grimm {Ursprvng derSprache^ Berlin, 1858), ont des vues analogues sur le pouvoir expressif et symbolique des racines et des lettres. (Rein Buchstabe « ursprungUch steht bedeutungslos oder ueberflûsig, » p. 40.) Mêmes réflexions sur le rM, le lambda et les autres lettres. Cf. Benan, ihid,^ 137.
(2) Max. Muller/ 16.