‹ La philosophie de Platon (volume 5)Chapitre 56 sur 138 · DIALECTIQUE DU LANGAGE · texte numérisé non relu

DIALECTIQUE DU LANGAGE

rieur et l'intérieur, entre le son des choses et cet écho qu'elles trouvent dans le langage humain. En s'appliquant à ces phénomènes, la raison, 1^ faculté dialectique, a produit les langues : elle a imprimé aux sons, et aux mots l'empreinte de l'Idée. Les mots ^rgirent dans les siècles primitifs, comme les produits multiples d'un art instinctif et d'une instinctive dialectique. Puis, selon la remarque de Max Miiller, la loi de sélection et d'élimination s'appliqua aux mots comme à tout le reste. Les plus expressifs et aussi les plus rationnels survécurent dans cette sorte de combat pour r existence (struggle for life). Ceux qui imitaient le mieux l'Idée et en offraient la meilleure réalisation, participèrent à son éternité immuable et lui empruntèrent un élément d'immortalité. Les langues ont leur printemps et leur automne ; au printemps, que de feuilles nouvelles ! les plus fortes et les plus vigoureuses restent seules sur l'arbre. Telle est la loi des choses que Platon avait déjà formulée : ce qui imite ridée subsiste, ce qui n'en est qu'une confuse et lointaine image disparaît. L'avenir appartient à l'Idée; qu'il s'agisse des espèces ou des mots, la loi est la même. Telle est donc, en définitive, la formation des noms. Tout le formel du langage a son principe dans une combinaison rationnelle et dans une imitation de l'Idée ; tout le matériel des langues a son principe dans l'instinct naturel que Dieu a donné à l'homme. Quant à la propriété des noms, c elle consiste à représenter la chose telle qu'elle est. > c Les mots, conclut Socrate, sont donc faits pour enseigner. »

IV. Est-ce à dire que Cratyle ait complètement raison, et faut-il soutenir avec lui que, tout nom étant propre et parfait, l'étude des noms doit rem-

placer l'étude des Idées? La première partie du dialogue était destinée à confirmer ce qu'il y a de vrai dans l'opinion de l'école d'Heraclite; la seconde est destinée à en réfuter les exagérations.

Le nom est l'image de l'objet, sans doute; mais cette image n'est pas toujours fidèle. Nous l'avons vu, les premiers auteurs de noms les ont souvent faits sur la mesure de leurs impressions variables, au lieu de les faire sur la mesure des choses ; aussi le dialecticien, loin de se faire esclave du langage, a pour mission de le réformer et de le rendre de plus en plus scientifique, de plus en plus semblable à l'essence des choses. L'idéal serait que chaque mot fût une exacte définition de l'objet. Platon eût applaudi à l'idéed'une langue rationnelle et d'une caractéristique universelle. Il montre mèmeun penchant à réglementer le langage, comme tout le reste, sous la discipline de la philosophie. Il confierait volontiers à un législateur philosophe le soin de donner des lois au langage, comme au culte, comme aux beaux-arts. Sous ce rapport, le Craiyle ressemble au Politique et à la République. Cratyle avait donc tort de vouloir mettre à la place des Idées leur image souvent infidèle. < Supposons un homme qui, dans la recherche de la nature des choses, ne prendrait d'autres guides que les noms; ne penses-tu pas qu'il courrait grand risque dé se tromper? — Comment cela? — II est bien clair que celui qui a composé les noms les a formés d'après la manière dont il concevait les objets eux-mêmes. N'est-il pas vrai? — Oui. — Et si celui-là ne les connaissait pas bien, et qu'il leur ait donné des noms conformes à sa manière de les concevoir, que pouvons-nous faire en le suivant que de nous tromper? (1) i D'ailleurs, comment

{\) Ib,, U5. — 434, sqq.

DIALEGTIOUE DU LANGAGE. 323

saisir dans les mots toute la pensée de ceux qui ont fait le langage? c Nous disions que les noms nous représentent le monde comme livré à un mouvement et à un flux universel ? N'est-cer pas là le sens que tu leur attribues ? — Assurément, et ce sens est tout à fait juste. > Mais il y a aussi une foule d'autres noms qui paraissent exprimer le repos. < ÂlIons-nous donc, pour nous assurer de la propriété des mots, les compter comme des cailloux de scrutin, et tenir pour vrai le sens indiqué par le plus grand nombre ? >

De plus, en supposant même que les mots fussent tous des images fidèles, ils seront toujours de simples images; or, nous Tavons vu, l'image ne peut jamais être identique à l'objet. Le mot n'aura donc jamais le privilège de remplacer les choses.

Enfin, le système d'Heraclite et de Gratyle contient un cercle vicieux, c Les premiers instituteurs des premiers noms, l'ont-ils fait avec la connaissance des choses qu'ils nommaient? > Comment avaient-ils cette connaissance si l'on ne connaît les choses que par les noms? Se tirera-t-on de ce dilemme en faisant intervenir la divinité? L'embarras sera toujours le mèoie. Car, encore une fois, il y a deux espèces contraires de noms: < ceux qui se rapportent à l'Idée du repos, et ceux qui se rapportent à l'Idée du mouvement... Voilà donc une guerre civile entre les noms, et chaque parti prétendra être seul légitime. Auquel donnerons-nous raison, et d'après quel principe? Ce ne pourra pas être en vertu d'autres noms, puisqu'il n'y en a point (1). » Nous sommes donc toujours forcés de prendre pour juges les choses elles mêmes, et de comparer les images aux objets, c de demander à la

(l)/6., 151. — 436, sqq.

324 RAPPORT DES IDÉES A l' INTELLIGENCE.

vérité ce qu'elle est en elle-même et de s' assurer ensuite si V image jr répond. >

En conséquence, « ce n'est pas dans les noms, mais dans les choses mêmes j quil faut étudier les choses (1). > Et cette élude, loin de donner rais(» aux instituteurs du langage, qui ne voient partout que mobilité, nous fait comprendre au contraire que le langage même serait impossible s'il n'y avait rien de stable. € Devons-nous dire que le beau et le bon existent en eux-mêmes?... Je ne demande pas si un beau visage, ou tout autre objet beau (car tout cela est dans un flux perpétuel), mais si le beau lui-même ne subsiste pas toujours tel qu'il est. — 11 le faut bien. — S'il passait incessamment, serait-il possible de dire qu'il existe et qu'il est? Tandis que nous parlons, ne seraitil pas déjà autre, et n'aurait*il pas perdu sa première forme (2)? > Le langage serait donc impossible, comme la connaissance, s'il n'y avait rien dcfixe et de déterminé. Toute affirmation implique l'être, dans ce qu'il a d'immuable et d'éternel ; et la moindre parole que la bouche prononce est pour Platon une preuve de l'existence des Idées.

En résumé, le but du Cratyle est de faire voir que les éléments du langage ne sont ni aussi rationnels et aussi propres que le prétend l'école d'Heraclite, ni aussi arbitraires et aussi impropres que le prétend l'école de Démocrite. Œuvre de raison et de sensibilité tout ensemble, mais surtout de raison, les mots sont une imitation incomplète de l'essence. Ils ont leur origine dans une confuse vision de l'Idée ; ils ont leur loi et leur fin dans la connaissance claire et réfléchie de ridée. La tendance des langues est de s'identifier pro^

(1) /&., 153, 450, sqq.

(2) Ih,, 460, sqq.

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