DIALECTIQUE DU LANGAGE
gressivement avec les Idées mêmes, mais sans jamais pouvoir entièrement les remplacer. Le dialecticien est le maître et non Tesclave de la parole ; il s'en sert comme le démiurge se sert de la matière, s'efTorçant de la rendre le plus semblable qu'il est possible à sa propre pensée : TzafCŒknaoL iaurû (1).
(t) C'est après une longue analyse du CraiyU que M. Grote arrive a c«Ue conclusion : « Aucun commun objet didactique ne se montre à travers les Dialogues-, chacun est une composition distincte sur un argument particulier. (iNo common didactic purpose pervading* the Dialogues; each is' a distinct composition, working out its own peculiar argument. Plaio^ and ihe oiher : II, 550}. » M. Grote motive cette opi« nion par les contradictions qu'il aperçoit entre le Cratyle et les autres dialogues , surtout le Théétèle et le Sophiste. A l'en croire, la théorie de l'erreur est traitée trois fois différemment et conlradictoirement dans ces trois dialogues. Pour nous, nous sommes étonnés de ce paradoxe. N'avons-uous pas montré que, dans le Sophiste, l'erreur de jugement vient d'one confusion entre les images sensibles des Idées ? et cette confusion vient de ce qu'elles sont naturellement imparfaites, le non-étre s'y mêlant à l'être. Or, dans le Cratyle, Terreur de proposition s'explique par une confusion d'imagos vocales ; et ce qui rend cette confusion possible, c'est que l'image par sa nature même est imparfaite (ou contient du non-être, c'est-à-dire un mélange d'éléments étrangers). « Lorsqu'on applique à une chose une image qui lui ressemble, que l'image soit un nom ou la représentation d'un être animé, je dis que cette application est faite avec propriété; et si c'est de noms qu'il s'agit, je dis de plus qu'elle est vraie. • [Cratyle, p. 129, tr. Cousin.) Si ce n'est pas là la théorie même du Sophiste et une allusion au monde sensible, qui, lui aussi, est une iinage d'Idées, nous avouons ne rien comprendre à Platon. De plus, nous demandons si on peut méconnaître la perpétuelle application dans le Vratyle de la théorie des Idées et de leur participation mutuelle? A en croire M. Grote, le Cratyle est un dialogue négatif, sans conclusion dogmatique. N'est-il pas évident au contraire que le Cratyle conclut à la théorie des Idées, et Platon ne le dit-il pas formellement dans les dernières pages?
« Si nous devons trouver, dit M. Grote, une intention commune qui traverse et relie tous les Dialogues, ce n'est pas une intention didactique dans le sens propre du mot. La valeur des Dialogues consiste, non dans le résultat de la discussion, mais dans la discussion même ; non dans la conclusion, mais dans les prémisses pour ou contre cette conclusion. » {Ib., p. 551.) Qu'il y ait des dialogues de ce genre, nous ne le nions pas; mais ceux mêmes qui ne concluent pas ouvertement ont encore une conclusion sousrentendue; et c'est toujours la théorie des Idées. M. Grote est vraiment malheureux dans son choix quand il prend le Cratyle pour exemple et pour preuve de sa manière
326 RAPPORT DES IDÉES A l' INTELLIGENCE.
d^entendre Platon. Lui qui a si admirablement compris la logiqiie platonicienne, demeure trop étranger à la métaphysique. Pour ne voir aucun lien entre le Cratyle et les autres Dialogues, il faut fermer les yeux. Nous espérons avoir montré que le Cratyle est au contraire tout rempli de métaphysique, et en particulier qu*il est étroitement uni au Sophiste, La liberté extrême de la forme, dans Platon, n*empéche pas rynité systémalique de la pensée. Platon pourrait appliquer au savant critique anglais et à ceux qui croient sa pensée toujours flottante ce qu*il dit d*Héraclite et de son école dans le Cratyle : « A force de tourner en tous sens dans leur recherche, la tête leur aura tourné à eux-mêmes, et ce vertige leur aura fait voir toutes choses dans un mouvement perpéUiei. Mais ils ne s'avisent guère d'aller chercher dans leur disposition intérieure Texplication de leur manière de voir; ils croient que ce sondes choses mêmes qui roulent de la sorte et*qui, de leur nature, n'ont rieo de stable ni de fixe : ce n*est, à les en croire, que flux et révolutions, mouvement et génération perpétueUe. » (P. 80, G.) Platon^ qui a re jeté le flux universel, n*a sans doute pas voulu le mettre dans ses propres pensées. Il est donc fort à craindre que M. G rote, quand il voit partout des contradictions et des différences, ne se constitue lui-même la mesure des pensées de Platon, malgré son intention d'être un miroir fidèle et passif. Gomment, d'ailleurs, la critique positiviste aurait-elle pu bien comprendre l'idéalisme platonicien?