I. — L'amour dans la Nature
De même qu'Anaxagore, avant Socrate et Platon, avait proclamé déjà la souveraineté de l'Intelligence, de même Empédocle avait compris la puissance de l'amour (2). Mais ces deux sages n'ont guère aperçu l'intelligence et l'amour que dans la Nature, soumise à leur empire ; ils ne les ont point étudiés dans l'homme. C'est le disciple de Socrate qui devait créer la dialectique de l'esprit et celle du cœur.
Le médecin Eryximaque, dans le Banquet^ représente le point de vue naturaliste de la philosophie qui précéda Socrate, et nous montre les effets de l'amour dans le monde extérieur, a L'amour ne réside pas seulement dans l'âme des hommes; il se rencontre aussi dans la nature corporelle, dans les animaux,
(1) Voir plus haut, p. 277.
(2) Sur la théorie d' Empédocle, voir plus loin : les origines da Platonisme, 1I« partie. — Sur Ânaxagore, voir ihid.
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dans les productions de la terre, en un mot, dans tous les êtres (1). i Pour les corps, par exemple, il y a différents organes, et ces organes sont composés de quatre éléments : de Teau, de la terre, de Tair, du feu. Lorsque ces éléments sont unis dans de justes proportions. Tordre et la santé régnent dans les corps ; mais lorsque Tun de ces éléments prédomine de manière à contrarier Faction des autres, à l'affaiblir ou à la détruire, il y a trouble, désordre et maladie. Alors intervient la médecine, qui rétablit la concorde entre les éléments les plus ennemis et leur inspire un amour mutuel. La médecine est donc la science de l'amour dans les corps (2).
Il y a aussi une science de l'amour en fait de rhythme et d'harmonie : c'est la m'usique. c L'unité, dit Heraclite (3), en s'opposantà elle-même^ produit raccord ; par exemple, l'harmonie d'un arc ou d'une lyre. > Mais il aurait dû ajouter qu'elle produit cette harmonie en retournant à elle-même; car l'opposition seule ne suffit pas pour engendrer l'harmonie : il faut encore le retour à l'unité. « L'accord ne peut pas se former de choses opposées, tant qu'elles demeurent opposées; l'opposition, tant qu'elle ne s'est pas résolue en accord, ne peut donc produire l'harmonie. » C'est là le grand principe qui domine le monde physique, moral et intellectuel. Partout l'unité se développe dans la multiplicité : de là l'opposition et la différence; partout aussi la multiplicité retourne à l'unité, et c'est ce retour, cette dialectique intérieure, qui fait l'harmonie universelle et l'universel amour. Les sages, voisins des dieux , dont Empédocle est le
(1) Banquei^ tr. Cousin^ 265. — 180, a, b.
(3) /{rtd. Cf. Plut., Isis et Osiris. Btephan., t29, 155.
dernier représentant, avaient bien raison de dire : c Un est plusieurs, et, grâce à Tamour, plusieurs sont un. »
Gomme la médecine, comme la musique, Tagriculture a pour objet Tamour. Lorsque les éléments qui composent les corps contractent les uns pour les autres un amour réglé et composent une harmonie sage et bien tempérée. Tannée devient fertile et salutaire aux hommes, aux plantes, à tous les animaux.
La connaissance de Tamour dans les mouvements des cieux et les révolutions de l'année s'appelle astronomie.
Enfin, la religion est l'ouvrière de l'amour entre les dieux et les hommes, par la science qu'elle a de ce qu'il y a de juste et d'impie dans les inclinations des hommes, et par l'harmonie qu'elle s'efforce d'y établir.
Telle est la puissance universelle de l'amour : tout ce qui se fait de bien dans l'univers est son ouvrage. 11 introduit partout l'ordre, le nombre et l'harmonie; et comme l'ordre est l'objet de la science, on peut dire indifiëremment, ou que toute science a pour objet les Idées, ou qu'elle a pour objet l'Amour.
Mais, si nous reconnaissons dans la Nature entière les effets de l'amour, c'est que nous avons nous-mêmes ressenti sa merveilleuse influence. C'est dans notre âme que nous en puisons l'idée, pour appliquer ensuite cette idée au monde sensible ; c'est donc surtout dans notre âme qu'il faut étudier l'amour.