THÉORIE DE L AMOUR
Mais celui qui aime le beau, ou le bon, ne veut-il pas se l'approprier? Et s'il se l'approprie, que lui adviendra-t-il?Il deviendra heureux, t C'est par la possession des bonnes choses que les heureux sont heureux. Et il n'est plus besoin de demander, en outfe, pour quelle raison celui qui veut être heureux veut l'être : tout est fini, je pense, par cette réponse. — Il est vrai, Diotime. — Mais cette volonté, cet amour, dismoi, penses-tu qu'ils soient communs à tous les hommes, et que tous veuillent toujours avoir ce qui est bon? Qu'en penses-tu? — Oui, Diotime, cela me parait commun à tous les hommes. »
Ainsi l'amour a une fin, qui est le bien identique à la béatitude. Au delà, l'âme ne peut plus rien désirer ; la pensée et l'amour se reposent dans la béatitude qui naît de la possession du bien. Il y a des biens relatifs, objets d'un amour relatif comme eux, et un bien absolu, objet d'un amour absolu. On aime la médecine en vue de la santé, la santé en vue de la vie, la vie en vue de quelque autre bien, c II faut donc arriver, dit Platon dans le Lysis , à un principe qui, sans nous renvoyer sans cesse du relatif au relatif, nous conduise enfin à ce qui est absolument aimable, à ce qui est la chose aimée pour elle-même... Il faut prendre garde que toutes les autres choses que nous aimons en vue de la chose aimée par excellence n'en prennent l'apparence à nos yeux et ne nous séduisent à les aimer pour elles-mêmes. » — c Nous répétons souvent que nous aimons l'or et l'argent ; rien n'est plus faux : ce que nous aimons, c'est l'objet pour lequel nous recherchons l'or, l'argent et tous les autres biens, moins un seul qui est aimé pour lui-même (1). »
(1) Lym, p. Ît9 d : «pSnov ç().gv, le premier désirable.
Ce dernier seul mérite le nom de bien ; et Piaf ou nous apprend, dans le Banquet, qu'il est par rapport à nous la béatitude.
Tendre à ce bien, ajoute-t^il, c'est l'essence de toute volonté. Est-il un seul homme qui ne recherche le bonheur, et ne le recherche parla loi même de sa nature? Ainsi c'est Tamour qui fait le fond de toute volonté, de toute activité : il est le principe do mouvement dans les êtres, que ce mouvement soit libre et accompagné de conscience, comme chez Thomme; ou fatal et inconscient, comme dans la
nature.
Le bien auquel tend toute volonté, ce n'est pas tel ou tel bien, mais le bien, dans toute la simplicité de ce mot. Nous aimons donc le bien et le bonheur, non pas quelque temps et dans certaines limites, mais pour tous les temps et d'une manière indéfinie. Le désir du bien se confond par là même avec le désir de l'immortalité.
€ On a dit que chercher la moitié de soi mtoe, c'est aimer; pour moi, je dirais plutôt qu'aimer ce n'est chercher ni la moitié ni le tout de soimême, quand ni cette moitié ni ce tout ne sont bons, témoins tous ceux qui se font couper le bras ou la jambe à cause du mal qu'ils y trouvent, bien que ces membres leur appartiennent. En effet, ce n'est pas ce qui est nôtre que nous aimons, je pense; à moins que Ton appelle sien et personnel tout ce qui est bon, et étranger tout ce qui est mauvais; car ce qu'aiment les hommes, c'est uniquement le bon. — Oui. — Gomment ! ne faut-il pas ajouter qu'ils aiment que le bon soit à eux? — Oui. — Et plus encore, qu'il soit toujours à eux? — Soit. — Ainsi, en résumé, l'amour consiste à vouloir posséder toujours
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le bon? — Rien de plus Juste. — Tel est l'amour en général. »
€ Mais quelle est la recherche et la poursuite particulière du bon à laquelle s'applique proprement le nom d'amour? que peut-ce être?... Je vais te le dire : c'est la production dans la beauté, selon le corps et selon t esprit. > La production selon le corps est la Vénus populaire ; l'autre est la Vénus Uranie.
€ Tous les hommes sont féconds selon le corps et selon l'esprit ; et à peine arrivés à un certain âge, notre nature demande à produire. Or, elle ne peut produire dans la laideur, mais dans la beauté. L'unioii de l'homme avec la femme est production; et cette production est œuvre divine; fécondation, génération, voilà ce qui fait l'immortalité de l'animal mortel... Or, d'après ce que nous avons reconnu précédemment, il est nécessaire que le désir de l'immortalité s'attache à ce qui est bon, puisque l'amour consiste à vouloir posséder toujours le bon. D'où il résulte évidemment que l'immortalité est aussi l'objet de l'amour. »
« N'as-tu pas observé, Socrate, dans quelle crise étrange se trouvent tous les animaux volatiles et terrestres, quand arrive le désir d'engendrer? comme ils sont malades et en peine d'amour, d'abqrd quand ils ont à s'accoupler entre eux; ensuite quand il s'agit de nourrir leur progéniture ; toujour*s prêts pour sa défense, même les plus faibles, à combattre contre les plus forts et à mourir pour elle, s'imposant la feim et mille autres sacrifices pour la faire vivre? A l'égard des hommes, on pourrait dire que c'est par raison qu'ils agissent ainsi : mais les animaux, pourrais-tu me dire d'où viennent ces dispositions si amou-
reuses?... C'est encore ici comme précédemment le même principe, d'après lequelia nature mortelle tend à se perpétuer autant que possible et à se rendre immortelle. Les êtres périssables ne restent pas constamment et absolument les mêmes comme ce qui est divin, mais ceux qui s'en vont et vieillissent laissent après eux de nouveaux individus semblables à ce qu'ils ont été eux-mêmes. » C'est ainsi que l'amour, enchaînant les êlres les uns aux autres, imite dans le domaine du temps l'immobilité de l'Idée éternelle. € Ne t'étonne donc plus, Socrate, que naturellement tous les êtres attachent tant de prix à leurs rejetons; car l'ardeur et l'amour dont chacun est tourmenté sans cesse a pour but l'immortalité (1). »
Voilà l'explication de la Vénus terrestre; mais toute terrestre qu'on l'appelle, elle aussi est divine. Il semble au premier abord qu'elle ait pour objet une jouissance grossière et une fin toute matérielle; mais voici que, sous le regard du philosophe, elle se transforme et s'élève au-dessus de la matière, poursuivant l'éternel et l'infini. Un désir immense de l'immortalité travaille la Nature, et c'est ce désir qui fait sa vie. Il n'est pas un seul être qui échappe à cette puissance de l'amour, pas même les plus vils animaux. Au^ sitôt qu'ils aiment, ne voyez-vous pas quelle force divine les arrache à leur égoïsme individuel et les pousse à se dévouer pourl'objet de leur amour ! En les voyant, l'homme se reconnaît lui-même, comme dans une image imparfaite, mais encore touchante, de sa propre personnalité ; ou plutôt il reconnaît, en eux comme en lui, quelque chose de supérieur à luimême, quelque chose qui vient d'en haut. Ce désir qui tourmente la Nature, est-ce donc encore la Vé-
(1) Conv., p. 207, 208, sqq.
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nus terrestre, n'esfc-ce pas déjà la Vénus du ciel? Cependant, iljy a une fécondité plus belle que la fécondité selon le corps : c'est celle de Fâme. L'âme aussi engendre pour acquérir Timmortalité ; mais cette immortalité est celle de la gloire, et les productions qu'engendre l'âme, ce sont ses vertus. Voilà le véritable désir qui enflammait Àdmète, et Achille, et Codrus. Les grandes âmes recherchent des âmes qui leur ressemblent, pour s'unir à elles par des liens invisibles et impérissables. Leur lien est plus intime que celui de la famille, et leur affection bien plus forte, puisque leurs enfants sont plus beaux et plus immortels. Considérez, en effet, quels enfants Lycurgue a laissés à Sparte, sa patrie, Solon à Athènes, Homère et Hésiode à l'humanité! De tels enfants leur ont valu des temples; mais les enfants des hommes, issus d'une femme, n'en ont jamais fait élèvera personne.
Pénétrons maintenant avec Diotime dans les derniers mystères de l'amour. Elle va découvrir à nos yeux cette échelle dialectique dont le premier degré touche à la terre, et le dernier au royaume des Dieux. Pour s'élever de l'un à l'autre, l'amour doit suivre une marche régulière et sûre comme celle de l'intelligence ; celle-ci avait besoin de points d'appui et s'élevait d'hypothèse en hypothèse jusqu'à la vérité suprême; l'amour, lui aussi, s'élèvera de beauté en beauté jusqu'au principe absolu d'où toute beauté découle.
Ce qui attire d'abord l'admiration de l'âme, ce sont les belles formes, les belles couleurs, les beaux sons, en un mot la beauté physique, surtout celle du corps humain. En l'apercevant, une émotion soudaine s'empare de nous, sans que nous puissions en dire la cause, sans que nous puissions comprendre la
transformation inattendue qui s^accomplit dans notre être. Â la vue de Tobjet aimé, nous demeurons frap* pés d'étonnement et de joie, comme si nous le reconnaissions. Il semble que nousi retrouvions un pien trop longtemps perdu et presque oublié, mais dont Fabsence nous causait une incessante inquiétude. Et ce n'est pas là une apparence trompeuse : la beauté est vraiment notre bien, et nous l'avons jadis possédée. Mêlées au chœur des bienheureux, nos âmes à la suite de Jupiter avaient contemplé dans la vie antérieure le plus magnifique des spectacles, celui des essences étemelles, parmi lesquelles brille la Beauté, c Tombés en ce monde, nous l'avons reconnue plus distinctement que toutes, les autres, par l'intermédiaire du plus lumineux de nos sens. La vue, en effet, est le plus subtil des organes du corps, et cependant elle n'aperçoit pas la sagesse ! » De quel ineffable amour la sagesse emplirait nos âmes si son image se présentait à nos yeux aussi distinctement que celle de la beauté! cMais, seule, la beauté a reçu en partage d'être à la fois la chose la plus manifeste comme la plus aimable (1). » A la vue d'un visage qu'elle éclaire d'un de ses rayons, l'amant frémit, ses souvenirs s'éveillent, quelque chose de ses anciennes émotions lui revient; puis il contemple cet objet aimable et le révère à l'égal d'un dieu; et s'il ne craignait de voir traiter son enthousiasme de folie , il sacrifierait à l'objet bienaimé comme à l'image d'un dieu , comme à un dieu même (2).
Mais ce serait confondre l'image avec la réalité, le reflet avec la lumière, l'objet qu'on aime pour ce qu'il tient d'un autre avec celui qu'on aijne pour lui-
(1) Phèdre, tr. Cousin, 58. — 250, a, b. c. '
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même. La beauté qui réside dans un corps n*est*elle pas sœur de la beauté qui réside dans les autres? ne faut-il pas ramener toutes ces beautés éparses à un seul et même type qui les contient dans son unité : la beauté sensible*? Une fois pénétré de cette pensée, Tamant dépouille sa passion de ce qu'elle a d'exclusif, et admire la beauté des formes partout où elle brille à ses regards. Alors il s'aperçoit que ce qui donne aux formes leur grâce, c'est qu'elles expriment au sein de la matière les qualités de l'âme. N'est-ce pas la vie, le mouvement, la riche variété et en même temps l'ordre et l'unité, que nous admirons dans le corps? Et d'où viennent la vie et l'unité, sinon de l'âme, principe du mouvement et de l'harmonie? Élevez-vous donc de l'effet à la cause, et que votre amour s'attache, uon plus à la beauté du co)*ps, mais à celle de l'âme. Puis reconnaissez de nouveau que toutes les belles, âmes sont belles par la même beauté, et concevez un type universel de la beauté morale. Ce n'est pas tout; l'âme apparaît d'abord comme principe d'activité, et ce sont les belles actions qui excitent nos premières amours. Mais, sous l'action, n'apercevons-nous pas quelque chose de plus intime dont elle n'est que la manifestation extérieure? Une action noble et généreuse ne fait que traduire au dehors la noblesse et la générosité des sentiments. Passons donc de la sphère de l'activité dans celle du sentiment, qui lui est supérieure. Sommes-nous arrivés au terme de notre marche? Pas encore ; car un sentiment n'est beau que par la pensée qui l'engendre. Le cœur ne s'émeut que de ce qui est aperçu par l'intelligence avec plus ou moins d'obscurité. Montons donc plus haut, et des beaux sentiments passons dans la sphère des belles connaissances. Là est le domaine propre de
toutes les sciences et de la philosophie, dont la VQe seule peut satisfaire TinteUigence. Et pourtant, ce n'est pas encore lé dernier degré de Tinitiation dialectique. Si la science du heau et du bien satisfait la raison, il faut au cœur autre chose encore : le cœur veut la possession même du beau et du bien ; entraîné par la force de Tamour, il ne peut àe reposer dans la sphère de la science et de la philosophie, car il serait encore séparé de ce qu'il recherche; plus haut, plus haut encore ! il faut qu'un dernier élan unisse l'âme amoureuse à l'objet même de son amour, qui est la beauté universelle et immuable, fin suprême de la pensée et du désir, c 0 mon cher Socrate, ce qui peut donner du prix à cette vie, c'est le spectacle de la beauté éternelle. ..Je le demande, quelle ne serait pas la destinée d'un mortel à qui il serait donné de . contempler le beau sans mélange, dans sa pureté et sa simplicité, non plus revêtu de chair et de couleurs humaines, et de tous les vains agréments condamnés à périr; à qui il serait donné de voir face à face, sous sa forme unique, la beauté divine! (1) »
Cette union ayec Dieu n'est point l'anéantissement de l'âme ni celui de l'amour. Loin de là, c'est la vie véritable, et c'est l'amour dans son essence immortelle. L'union n'est pas l'unité, ou du moins Kî'est une unité qui n'exclut point la distinction. L'amant et l'aimé sont deux, ils ne perdent point la conscience d'eux-mêmes; ils sont deux, et cependant ils ne sont plus qu*un. Ce mystère de la coexistence de l'un et du multiple, dont l'intelligence poursuit en vain l'explication, il est réalisé dans l'amour.
(1) Conv., p. 215-223.
l'idée du BEAI). 347