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CHAPITRE II

l'idée du beau.

I. Déflnitioii et caractère du Beau en soi. Le Premier Hippias, Lldée du Beau n*est point le plaisir, ni Tutilité, ni la convenance. Identité (lu Bien et du Beau. — 11. Les beautés particulières dans la nature et dans rhumanité. Comment elles reproduisent les caractères du Beau en soi.

Platon, nomme toujours le beau, fin de l'amour, à côté du bien et du juste; partout il place au premier rang des Idées cette t beauté première qui, par sa présence, rend belles les choses que nous appelons belles, de quelque manière que cette communication se fasse (1). »

Cette beauté absolue et immuable ne peut guère se définir, bien qu'elle soit un principe de définition pour les beautés particulières. Examinons cependant si on peut jy faire rentrer quelque. Idée déjà connue de nous, et si le beau n'enveloppe point dans son unité essentielle une pluralité d'attributs détermi-

nables.

Demandez à un esprit vulgaire de définir le beau en soi, il ne manquera pas de le confondre avec les objets particuliers dans lesquels la beauté réside (2). Aussi,

(1) Hippias, 286, d. Cf. Rep.,\, (î) Bép., V.

quand Socrate adresse cette question à Hippias, le sophiste répond grossièrement que la beauté, c'est une belle femme. Une telle réponse excite l'ironie de Socrate : Quoi donc? une belle cavale n'est-elle pas belle, une belle lyre n'est-elle pas belle, et peut-on dire que la beauté qui appartient à un objet particulier soit le principe de la beauté qui existe dans les autres? Tant qu'on ne sortira point du particulier, on ne trouvera pas la raison du beau. D'ailleurs, la beauté dont parle Hippias n'a rien de fixe : une belle cavale est laide par comparaison avec une belle femme, et une belle femme est laide en comparaison d'une déesse. Est-ce donc là la beauté absolue, la beauté sans mélange?

Hippias cherche alors, au lieu d'un exemple particulier, quelque chose de plus général, et prétend que c'est l'or qui donne aux objets la beauté. On sait que ce métal était d'un grand usage dans les procédés de l'art antique. Mais Socrate répond que l'ivoire n'est pas inférieur à l'or. Le sophiste comprend enfin qu'il faut quitter le domaine des objets physiques, et il place la beauté dans la considération, dans la richesse, dans une longue vie. Mais une telle définition est trop étroite encore : elle ne convient pas aux objets de l'art ni de la nature.

Socrate propose alors ses définitions, qui contrastent par leur généralité avçc celles d'Hippias. € Le beau est le convenable ; le beau est l'utile. > Ce sont les mêmes définitions qu'on retrouve dans les Mémorables de Xénophon et dans plusieurs passages de Platon lui-même, principalement dans le Gorgias et dans le premier Mcibiade (1). Pourtant

(1) « Pour commencer par les beaux corps, quand tu dis qu'ils sont beaux, n'est-ce point, ou par rapport à Vmage qu'on en peut tirer, ou

l'idée du beau. 349

PlâtoQ les rejette ici, ce qui a parti contradictoire aux commentateurs. Mais il faut bien considérer quel est le véritable objet de la recherche entreprise dans le premier Hippias : il s*agit de déterminer <c le beau en soi qui orne et embellit toutes les autres choses^ du moment quelles en participent^ non pas ce qui est beau^ mais ce que c'est- que le beau. » c Toutes les belles choses ne sont-elles point belles par le beau ? Ce beau n*est-il pas quelque chose de réel? » C'est donc Vidée du beau dont le Premier Hippias cherche la détermination. Dès lors, le point de vue socratique, qui considère les Idées, non dans leur séparation (to ^^copicTov), mais dans leur immanence^ se trouve subordonné au point de vue platonicien de la transcendance. Les définitions de Socrate, fort acceptables au premier de ces points de vue, deviennent insuffisantes, relatives et provisoires, quand il sagit du beau en soi^ simple, un, absolu. La convenance et Futilité, quoique pouvant, aux yeux de Platon comme de Socrate, être mises en équation avec les choses belles, dont elles sont inséparables dans la mesure où ces choses sont belles, ne peuvent cependant être identifiées avec le beau en soi, dont elles ne sont que des dérivés et des manifestations particulières (1). Parce que les choses belles sont les choses convenables j utiles^ agréables^ il ne s'ensuit pas que le beau lui-même soit la convenance j Vutilitéj le plaisir. Ainsi, la convenance

en vue d*uii certain piatétr, parce que leur aspect fait naître un sentiment de joie dans i'è.me de ceux qui les regardent?... N'appelles- tu pas l>6lles de môme toutes les autres choses, soit figures soit couleurs, pour le plaisir ou ïutUiié qui en revient, ou pour l'un et Tautre à la ToisT b Oorg,^ V, 474, b. c. d. -^ Karà tcûtoy ^'lon xaXôv xat ir^M^j l*' Alcib», ii5, a. b. c.

(t) « Le philosophe ne prend jamais les choses belles pour le Beau luimême. » Rép. V, loc. cit.

est un rapport entre plusieurs objets, et par conséquent entre les parties d'un tout. Mais, dit Platon, de deux choses Tune : Si les parties sont belles en ellesmêmes, leur beauté ne vient pas de leur arrangement; si elles ne sont pas belles, l'arrangement ne peut produire que V apparence ou le phénomène de la beauté, et comme son imitation (1). Or, la beauté en tant qu'apparaissant dans les phénomènes qui l'imitent, n'est pas l'objet du Premier Hippias. Ce dialogue, Platon nous en avertit formellement, roule sur la beauté dans son être absolu, sur le réel de la beauté. L'ordre et la convenance font paraître le beau dans les chojses; soit ^ mais le beau lui-même est autre chose que cet ordre et cette convenance, comme le modèle est autre chose que son image. — De même, le beau en soi n'est point les choses utiles^ simples moyens relatifs à leur but. Seule, la bonté du but mesure l'utilité du moyen et par conséquent sa beauté. — Le beau serrait donc seulement ce qui est utile à une bonne fin, ce qui a la puissance de produire le bien (2). Mais cette dernière définition est encore inexacte au point de vue métaphysique. Si le beau est ce qui produit le bien, le beau est la cause, et le bien est rabaissé au r^ûg d'effet. Le bien n'est donc plus ni indépendant, ni primitif, ni absolu ; au lieu d'être un principe et une fin, il n'est plus qu'une conséquence et un moyen: l'ordre rationnel des Idées est entièrement renversé. On le voit, l'utilité et la convenance ne sont que le phénomène de la beauté et sa forme sensible. Il en est de même du plaisir. Si le beau était l'agréable, les plaisirs les plus grossiers et les plus honteux seraient

(1) Hippias, p. 287, sqq. Ce passage ne nous semble pas avoir été compris par la plupart des iuterprôtes.

(2) Hipp,, p. 293, 295, 297, sqq.

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beaux, ce qui est impossible. Dira-t-on que le beau consiste seulement dans les plaisirs de la vue et de Touïe, qui sont les plus purs, les moins nuisibles? On retombe alors dans la théorie de Futile, déjà appréciée (1).

Ainsi, ni le plaisir, ni l'utilité, ni la convenance, caractères de la beauté particulière, phénoménale et immanente, ne peuvent expliquer le beau en soi, réel et transcendant. L'Hippias, dialogue purement négatif, ne donne pas d'autres définitions (2). Cependant, la doctrine de Platon sur le beau n'est pas aussi insaisissable qu'on pourrait le croire.

D'abord, si le principe du beau est quelque pari, cène sera certainement pas dans le monde matériel, mais dans l'âme ; on peut même dire que la beauté est un caractère de l'âme, capable de s'exprimer sous des formes visibles : « Comment n'est- il point absurde que, n'y ayant rien de beau et de bon dans le corps.

(1) HippiaSf p. 298, sqq.

(^) Ce D*esi pas une raison pour prétendre, avec beaucoup de criti- <iues, y compris M. Grole, que Platon prend plaisir à détruire de ses propres mains toutes les théories de ses autres dialogues. Nous venons de voir que la contradiction prétendue tient à une différence de questions marquée par Platon même. En vain ce dernier prévient le lecteur qu*il cherche, non ce qui est freau (comme l'utile, le convenable^ l'agréable), mais le beau en soi, qui orne et embellit toutes choses ; ce sont des paroles perdues pour les critiques qui ne veulent voir dans les dialogues que des exercices de gymnastique intellectuelle. Platon, loin d'être indifférent aux systèmes, est tellement systématique qu'il établit une distinction profonde entre le point de vue transcendant du beau absolu identique au bien, et le point de vue immanent et socratique des choses belles (convenables, utiles, agréables, etc.). C'est donc encore aux Idées <pie tend le t«' Hippias , comme presque tous les dialogues de Platon, <Iuoi qu'en dise M. Grote. Notons en outre que, parmi les définitions du fieau, il en est une qui n'est pas attaquée dans VHippias, mais que Platon au contraire laisse entrevoir. N'a-t-il pas montré que le bien devait ^tre principe et fin du beau, et non effet? Encore une fois, la plupart des contradi(;tion8 et des incohérences qu'on croit voir dans Platon tiennent i^ l'inattention des critiques.

ni dans toute autre chose, si ce nest dans Vdme seuk, le plaisir fût le seul bien de cette âme? (MY3<)èv c^aS^

i^v/ij... (1). M L*âme est le principe de l'activité et de la vie ; la beauté est donc quelque chose de vivant et de fécond. C*est son premier caractère.

Mais toute âme n'est pas belle, et la vie à elle seule, dans le développement de ses puissances multiples, ne constitue pas la beauté. Il faut ajouter un élément nouveau, Tunité et l'ordre. Dans le Timécy Platon nous dit que Dieu fit un seul monde, afin l[|ue le inonde fût beau et parfait (2). Il considère donc l'unité comme essentielle au beau, parce que l'unité, en s'ajoutant au multiple, produit l'harmonie et l'ordre. «Àiiea n'est beau sans harmonie (3), » dit Platon dans le Timée. c En toutes choses^ la mesure et la propor^ tion constituent la beauté comme la vertu ((^erptôm; xac (soiifxBTpioi) (4). » Mais c'est encore là un point de vue immanent, quoique supérieur à ceux qui précèdent.

C'est de l'intelligence que viennent l'ordre et l'unité dans les choses. S'il en est ainsi, ne faudrait-il point dire que le beau est l'objet même de Tintelligence : la vérité? — Telle est l'opinion prêtée à Platon par ceux qui lui attribuent la définition célèbre : Le beau est la splendeur du vrai.

Cette définition, outre qu'elle n'est justifiée par aucun texte, n'est point l'expression exacte de la doctrine platonicienne. Sans doute, la vérité et la science sont au nombre des choses les plus belles ; elles sont

(1) PhU,, 559 b, tr. Cousin, 452.

(2) Tim., tr. Cousin, 120. — 53 b.

(4) PhU., 64, d.

l'idée du B£AU. â53

même voisines de là beauté absolue et paraissent d'abord se confondre avec elle. Mais Platon dit formellement dans la République qu'il y a une chose plus belle encore que la vérité et la science, l'Idée du bien. « Considère cette Idée comme le principe de la science et de la vérité ; tu ne te tromperas pas en pensant que ridée du bien en est distincte et les surpasse

en beauté La science et la vérité ont de l'analogie

avec le bien, qui est d*un prix tout autrement relevé • . Saieatt/e doit être au-dessus de toute expression, puisqu'il produit la science et la vérité, et qu'il est encore

plus beau qu^ elles : «ùto à' ÛTçèp TaiïTa xaXXei tativ (1). »

Si donc la beauté se trouve dans un principe supérieur à la vérité et à la science, il est inexact de l'appeler la splendeur du vrai, et il faut l'appeler plutôt la splendeur du bien.

Cette dernière définition rend parfaitement l'esprit, sinon la lettre, de la doctrine platonicienne. La vraie pensée de Platon, en effet, c'est que la beauté est identique avec la perfection ou avec le bien. Et il n'entend pas seulement par là, comme l'ont cru quelques interprètes, le bien moral (2). Il s'agit du bien en soi, principe suprême des Idées. Le bien absolu et la beauté absolue sont pour Platon entièrement synonymes. Ge qui est accompli de tout point, achevé et parfait, est beau. Les modernes eux-mêmes n'emploienl-ils pas à chaque instant l'une pour l'autre les expressions suivantes : perfection, idéal, beauté?

On ne peut nier que Platon étende l'identité du bon et du beau au bien moral. Mais ce n'e^t là qu^une application particulière, plus ou moins contestable,

(t) Kip.^ 508 ; tr. Cousin, 57.

(^) Parexemple, M. Gh. Lévéque, dans sa Science du beau (t. II, Les ^irines).

d'une théorie toute métaphysique h son origine. Si on oublie que le bien est identique à la perfection, on ne peut plus rien comprendre à l'esthétique platonicienne.

L'identité du bien et du beau est affirmée par Platon dans une multitude d'endroits : c Tout ce qui est bon est beau, » dit*il dans le Timée (1). Et dans le Banquety lorsqu'il décrit en termes si magnifiques la beauté éternelle, non engendrée et non périssable, il la représente comme le dernier terme de l'échelle dialectique, et par conséquent comme identique au bien. -

Ainsi, au point de vue absolu, il n'y a aucune différence entre la beauté suprême et la suprême bonté. Cependant, si on considère la perfection dans ses rapports avec nous, le beau pourra paraître un simple aspect du bien. Tel est le sens de cette phrase du Philèbe : c Si nous ne pouvons saisir le bien sous une seule idée, saisissons-le sous trois idées : celles de la beauté, de la proportion et de la vérité (2). » A ce nouveau point de vue, la beauté devient sœur de la vérité et de la proportion, et toutes les trois sont filles du bien. En d'autres termes, le bien est la substance; la beauté, l'ordre et la vérité sont les attributs. L'ordre et la vérité sont le bien en tant que suprême Intelligible ; la beauté est le bien en tant que suprême Aimable (irpûTov 9i>ov).

De cette manière, la véritable hiérarchie des Idées est rétablie, et on comprend pourquoi Socrate repoussait avec tant d'énergie la définition d'Hippias qui faisait du beau le père du bien, confondant ainsi Vattributj l'effet, avec la substance, avec la cause.

En conséquence, le bien et le beau s'identifient et

(l) ftm., p. 5*.

'2^ PhiK, p. 63.

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