‹ La philosophie de Platon (volume 5)Chapitre 63 sur 138 · LIDÉË DU BEAU. 3SS · texte numérisé non relu

LIDÉË DU BEAU. 3SS

^ distinguent suivant le point de vue. Le bien, Tordre, le beau, le vrai, sont intimement unis dans lé principe suprême des choses, quoique différents au point de vue logique. Ne nous étonnons point que Platon les rapproche et même les confonde souvent. Outre qu*il aime à garder toute la liberté de son imagination et de son style, on dirait qu'il sent que l'excès de rigueur dans les expressions nuit parfois à la rigueur même des idées. En général, il n'aime pas h définir tout ce qui tient à l'absolu, ni le bien, ni le beau, ni le vrai, parce que toute définition est trop étroite et qu'un principe ne peut se définir. £ssaye2 plutôt d'enfermer la beauté dans une définition, et vous verrez si l'Idée ne brisera pas bientôt sous vos yeux la frêle enveloppe dans laquelle vous aurez voulu l'enfermer.

Platon eût préféré des identités, telles que : Le beau est le bien. Sa doctrine se résume dans les propositions suivantes :

!• Le beau particulier est le bien particulier, convenance, utilité, agrément, proportion. (Question de immanence à laquelle se bornait Socrate.)

^ Le beau en soi est le bien en soi, dont aucune chose particulière ne peut fournir la définition adéquate. (Point de vue de la transcendance et des Idées, propre à Platon.) (1)

(I) M. Ch. Lévéque, dans son savant livre sur Ja Science du beau, rejette ridentité du beau et du parfait (tome I, p. 167). 11 suppose un <tre qm. se repose après avoir atteint sa fin, et dit que cet être ne sera pas beau sans mouvement et sans vie. Mais la fin d'un être borné ne peut être atteinte, d'où suit pour cet être la nécessité du mouvement et Je la vie, qui font eux-mêmes partie intégrante do cet être. Donc, au point de vue de l'immanence, les êtres sont d'autant plus beaux qu'ils sont plus parfaits. D'autre part, au point de vue transcendant, dira-t-on que Dieu n'est pas beau parce que sa perfection suprême exclut le mouvement? Non, car elle enveloppe une activité supérieure. Ici encore ji^rf^rtion = beauté.

II. Tous les caractères du beau en soi se retrouvent dans les beautés particulières que nous offre le spectacle de la Nature ou de THumanité.

Le monde, ous^rage d'un art dmn (1), |est beau» parce que la suprême bonté Ta fait semblable à eUemême {itafOL'R'kyicKOL iauT^). Sa beauté vient de ce qu'il contient une dme^ et dans cette âme une intelligence (2). C'est un c animal visible et un. > Dieu Ta créé seul et unique; et du désordre il a fait sortir tor^ ^/re(3). Il a placé dans le monde toutes les espèces d'animaux possibles, afin qu'il y en eût autant que dans l'animal réellement existant,- de là la variété de l'univers.

Variété, unité, ordre, vie, àme, intelligence, bonté, tels sont les caractères de l'œuvre divine ; ce sont les caractères du beau lui-même.

L'homme est aussi l'image d'une Idée divine, et par conséquent de Dieu même ; car les dieux inférieurs qui l'ont créé ont pris leur père pour modèle. L'homme, ce petit monde, a comme le monde luimême un corps et une dme. Il faut d'abord qu'entre ces deux parties il y ait harmonie et proportion, c Quand un corps faible et chétif traîne une àme grande et puissante, ou lorsque le contraire arrive, l'animal tout entier est dépourvu de beauté, car il lui manque l'harmonie la plus importante; tandis que l'état contraire donne le spectacle le plus beau et le plus agréable qu'on puisse voir (4). » La même ha^ monie doit régner dans les parties du corps et surtout clans les parties de l'âme, c II faut établir en soi l'ordre

(\)Saph,,C., 313, 318.

(2> rim., C, 119.

(3) Ib., 120.

(4) Tim., C, 234.

l'jbée du beau. 31)7

•et la concorde, et mettre entre les trois parties de son Ame un accord parfait, comme entre les trois tons extrêmes de rharmonie (1). » La vertu est donc la beauté de l'âme, € tandis que, au contraire, le vice en est la maladie, la laideur^ la faiblesse (2). »

Ici se manifeste l'identité du bien moral et du beau moral, application particulière du grand principe de Platon. Dans le Gorgiasy le beau et le juste sont identifiés. Dans le Philèbcy après une analyse de l'Idée du bien, Platon conclut en disant : « L'essence du bien nous est donc échappée, et s'est allée jeter dans celle du beau; car, en toute chose, la mesure et la proporiion constituent la beauté comme la vertu (3). »

Rien n'est plus simple à comprendre que cette identification du bien et du beau chez un Grec. Rappelons^nous, en effet, le culte des Grecs pour la beauté en général, et en particulier pour la beauté des formes. Dans leur admiration enthousiaste d'artistes, ils jugeaient souvent le caractère et les qualités des hommes diaprés leur figure et leur corps. Pour eux, un orateur bien fait, aux gestes élégants et aisés, était déjà à demi éloquent ; un adolescent aux traits doux et délicats passait facilement pour honttète et vertueux. Au contraire, ils ne pouvaient se représenter le vice que sous des dehors repoussants. Le type du lâche dans Homère, Thersite, est le plus laid des Grecs. De là une synonymie perpétuelle de la vertu et de la beauté, du vice et de la laideur. Platon est plein de cette doctrine, et sa conception de là beauté absolue dans l'être infiniment bon en est comme^ la consécration philosophique. Aussi trans-

(I) Bép., IV, 244, G.

î)/fr., 246.

(3)P/iiï., C, 461.

dM8 RAPPORT DES IDÉES A LA SENSIBILITÉ.

porte-t-il les mêmes idées dans l'ordre moral, qu'H s'agisse des actes, des sentiments ou des oonnais-

sances.

La beauté peut se trouver dans les actions de l'homme, soit spontanées, soit réfléchies. Le courage naturel est beau, puisqu'il est une perfection, une vertu naturelle (àpeTy;) (4 ) , Le courage libre et réfléchi est plus beau encore.

Les sentiments sont beaux quand ils ont qu^ue noble objet, comme la mère-patriey la vertu, la science (2).

Les connaissances sont belles quand elles s'attachent à la vérité, c Celui qui répond bien est bon et beau. » c Le jugement vrai, la science, tous les .effets qui en résultent sont beaux et bons. » c II est beau de j uger vrai , et honteux de j uger faux (3) . > C'est donc la possession des Idées, en qui toute vérité réside, qui fait la beauté de l'intelligence, parce qu'elle en fait la perfection. Aussi une des belles connaissances (4) est celle qui a pour objet les dieux. II est juste de déclarer étranger aux belles choses celui qui n'aurait ni zèle ni intelligence pour celle-là (5). La plus belle des sciences est donc la dialectique et la contemplation des Idées (vôvieriç). Les autres connaissances, par exemple celles de la jiavoia, sont d'autsiot plus belles qu'elles en sont plus voisines. Les mathématiques sont celles auxquelles Platon accorde le piuB de beauté. La perfection des formes géométriques le charme par l'ordre qu'elles expriment et les nombres qu'elles reflètent. Aussi, dans le Timée^ célèbr^441

(l)i,oû,XII, 37»,C.

(2) Bép., IX, t93.

(9}PAtf., G./188, 208.

(4) Lois, XU, 305.

l'idée du beau. Ô59

avec enthousiasme les formes régulières et mathématiques des quatre éléments. < Voyons, dit-il, comment ces quatre corps sont devenus parfaitement beaux... Nous n'accorderons à personne qu'on puisse voir quelque part des corps plus beaux que ceux-là (1). > On peut même reprocher à Platon d'avoir insisté trop exclusivement sur la proportion et Tordre, comme éléments du beau, et d'avoir parfois sacrifié les autres caractères à ceux-là. C'est ainsi que son esprit géométrique lui fera méconnaître, dans l'idéal qu'il trace de la société parfaite, la beauté des sentiments naturels et de notre vivante liberté.

ri) TSm., C, 16Î.

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