THÉORIE DE L ART
soumettre à des règles la musique et la danse et pour les ramener à leur véritable but. La lin de Tart, nous le savons, n'est pas le plaisir, mais l'Idée. Plus il est voisin du plaisir, plus il se corrompt ; plus il se rapproche de l'Idée, plus il s'épure. Or, le plaisir est chose mobile, amie du changement et de la nouveauté, tandis que l'Idée est immuable. Toute innovation dans les arts est donc un hommage rendu, non à l'Idée, mais au plaisir. La Muse qui cherche son succès dans la variété des jouissances est une Muse Jlaiteuse^ et parla même corruptrice; car, une fois qu'on a laissé le plaisir prendre le dessus, son insatiabilité ne fait que s'accroître, et il n'est satisfait quequ^nd le second élément de l'art, — l'Idée du beau, — lui a été complètement sacrifié.
Telle est la transition par laquelle Platon aboutit à proscrire sévèrement toute innovation artistique. 11 prend l'Egypte pour modèle, l'Egypte où depuis dix ^rUlle ans les ouvrages de peinture et de sculpture n'ont pas changé, l'Egypte où les mélodies sacrées se sont conservées intactes depuis le jour où Isis les enseigna aux prêtres de son culte. Ainsi par une réaction exagérée, quoique naturelle/contre les excès et la licence des artistes grecs, le sentiment hellénique de la liberté, de la personnalité et du progrès, fait place chez Platon à l'esprit absolu et immuable de l'Orient.
Platon traite moins favorablement la poésie que la musique et la 'danse. Il fait dans le Phèdre et dans y Ion l'éloge du délire, mais l'ironie est bien près de •'éloge.
Il y a, dit-il, quatre espèces de délire : celui de l'amour véritable, qui, loin d'être un mal, est la source ^les plus grands biens ; celui des initiés, lorsqu'ils célèbrent les mystères et participent à la connaissance
des vérités qu'ils renferment ; celui des prophètes et des prêtresses inspirées ; et en&n le délire des grands postes, envoyé par les Muses. « L'inspiration, remplissant une âme délieate et pure, l'anime, la transporte et lui fait chanter des hymnes ou d'autres poèmes à la louange des anciens héros; par là, elle sert à instruire les races futures. Mais celui qui approche (ta sanctuaire poétique des Muses sans être possédé par le délire, et qui se persuade que l'art suffit pour faire un poète, n'atteindra jamais la perfection : sa froide poésie sera toujours éclipsée parcelle du poëte inspiré (1). » Platon, encore jeune quand il écrivît le Phèdre où la poésie se môle à la philosophie, n'avait pas encore pour l'art des Muses le dédain qu'il eat plus tard. Déjà, dansl'/o/ï, l'ironie se mêle à l'éloge. L'enthousiasme poétique ressemble à la vertu de l'aimant qui se communique d'anneau en anneau. La Muse elle-même inspire le poëte, et, celui-ci communiquant à d'autres l'inspiration divine, il se forme une chaîne d'hommes inspirés. Le poëte lyrique est comme la bacchante qui, après avoir perdu la raison, est transportée dans un monde supérieur et puise à des fleuves de lait ou de miel. « Le poëte est un être léger, ailé et sacré; il est incapable de composer k moins que l'enthousiasme ne le saisisse, ne le jette Kors de lui-même et ne lui fasse perdre la raison (2)..»
Ce délire, que Platon appelait dans le Phèdre un délire divin, est représenté dans la BépubUque et dans les Lois comme une dangereuse folie. Alors même que le poëte sent le beau, il le sent en aveugle et ne le connaît pas. Or, celui qui a tout à la fois
(1) Phèâre,^\h, a, 1>, c.
(2) Ion, p. 533, c, d.
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lascMBce et le sentiment du beau est bien supérieur à celui qui n*a que la science seule, ou le sentiment sans la science (i). Ce dernier cas est celui des poètes. D'après Platon, ils ne s'înquiètant que dtimiter, et c il n*est nullement nécessaire pour cela qu'iis eonnaisseat si leur imitation est belieou non (2). »
< Pénétrons jusqu'à cette partie de Tâme avec laquelle la poésie imitative a un commerce intime, et voyons si cette partie est bonne ou mauvaise^.. Quand nous entendons réciter les endroits d'Homère ou de quelque autre poète tragique, où l'on représente un héros dans l'affliction, déplorant son sort dans un long discours, poussant des 'cris et se frappant la poitrine ; tu sais que nous ressentons alors qn plaisir secret auquel nous nous laissons aller insensiblement, et qu'à la compassion pour le héros qui nous intéresse se joint l'admiration pour le talent du poëte qui nous met en quelque sorte dans le même état que le héros. . . La poésie imitative produit en nous le même effet pour l'Amour, la colère et toutes les passions de l'âme, agréables ou pénibles, dont nous avons reconnu que nous«ommes sans cesse obsédés. Elle nourrit et arrose en nous ces passions, elle les rend maîtresses de notre âme, quand il faudrait au contraire les laisser périr faute d'aliments et nous en rendre maîtres nous-mêmes, si nous voulons devenir heureux et vertueux, et non pas méchants et misérables (3). o» Les stoïciens ne proscriront pas avec plus d'énei^ie les passions môme généreuses, comme la pitié. La conséquence de cette doctrine est la suppression de l'épopée et de la tragédie, genres pathétiques^ ainsi que de la comédie,
(t) Lois, II, 668, a; Rép., X, 598.
(2) Lois, II, 669.
(3) Hép,, X, 603. Cf. Leg., VIT, 810, b. liép., III, 398, a.
dont les bouffonneries sont indignes d'un homme de bien(l).
Cependant, dans les LoiSy la comédie trouve grâce devant Platon. < On ne peut bien connaître le sérieux, dit-il, si on ne connaît le ridicule, ni en général les contraires, si on ne connaît leurs contraires, et cette comparaison sert à former le jugement (2). » Platon ne s'aperçoit pas que ce principe, s'il est valable pour la comédie, l'est également pour la tragédie ; il proscrit toute représentation des passions et surtout des vices, et veut que tout héros choisi par un poëte ofire l'image de la perfection. Avec des conditions semblables, il n'y a plus de drame ni d'épopée, et la conclusion est c qu'il ne faut admettre dans la république d'autres ouvrages de poésie que les hymnes en l'honneur des dieux et les éloges des grands hommes (3). i
Quant à l'éloquence, on sait que Platon lui a consacré deux dialogues, le Phèdre et le Gorgias.
La Rhétorique, sorte d'attraction des âmes (^wyaycd^ta), est l'art de conduire les esprits par la parole, dans les tribunaux et dans les assemblées politiques, ou même dans les conversations particulières (4). En d'autres termes, c'est l'art de la persuasion.
Mais il y a deux sortes de persuasion : celle qui produit la simple croyance et celle qui produit la science (5). La rhétorique vulgaire ^iflatteuse se contente de la première ; la vraie rhétorique prétend à la seconde et procure aux hommes le plus grand de tous les biens : la vérité.
(i)fléJp., X, 60.
(2)IoM,VU, 810. —C, 169.
(3)/?cp., X, 603. -C, 263.*
(4) Phèdre y 83.
(5) Gorg., 206.
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Toutes les qualités d'un bon orateur sont résumées admirablement dans cette phrase : c Avant de connaître la vraie nature de chaque chose dont on parle et dont on écrit, de savoir en donner une définition générale, et puis la diviser en ses parties indivisibles ; avant d'avoir approfondi la nature de l'âme et d'avoir trouvé l'espèce de discours qui convient à chaque espèce d'âme; avant de savoir disposer et ordonner son discours;... avant tout cela il est impossible de manier parfaitement l'art de la parole (1), i
L'orateur est donc d'abord philosophe par l'universalité et la profondeur de ses connaissances. Savoir la Ivraie nature de chaque chose, c'est la juger, non d'après l'apparence, mais d'après l'essence; c'est la ramener à l'Idée.
L'orateur est également philosophe par la méthode qu'il emploie, et qui n'est autre chose que l'art de définir et de diviser : la dfialectique.
Il est philosophe surtout par la connaissance des âmes qui lui est indispensable, c Puisque la vertu du discours est d'entraîner les âmes, celui qui veut devenir orateur doit savoir combien il y a d'espèces d'âmes et les qualités par lesquelles elles diffèrent les unes des autres (2). » L'orateur doit approprier, ses paroles au caractère de l'auditeur, et pour cela il faut qu'il ait une^connaissance profonde du cœur humain.
Le parfait orateur est donc surtout et avant tout un savant, un philosophe, un dialecticien, un psychologue.
Mais il doit aussi être artiste : il faut même qu'il ait reçu de la nature un certain talent de la parole «^'jaei ^Topuû eîvai. Ce talent, Platon ne l'analyse point : c'est
(1) Phèdre, C, 129.
(ÎJ Phèdre, \\b. ,
37S RAPPORT <&BS IDÉ16 A. LA SENSIBILITÉ.
pour (m ranalog^i^ de rinspiration poétique. Or, on sait qu'il explique les diverses sortes d'inspiration par la puissance de Tamonr. C'est l'amour du beau qui fait les grands poètes; c'est l'anwmr du vrai qui fait les philosophes ; c'est l'amour dn vrai et du beau qui fera les grands orateurs. L'art et la philoeophie se réconcilient dans l'éloquence.
La rhétorique soutient donc le vrcd »au mo^e» dn beau; et ajoutons pour être complet : en vue du bien. L'orateur digne de ce nom ne recherche pas la puissance, les richesses, les honneurs, Tiropunité, .pour lui ou pour les autres; il li'aspire qu'à rendre les hommes justes, et par là même heureuK (1).
Les grandes Idées du bien, du beau et du vrai, dominent donc la rhétorique comme elles dominent tous les autres arts. L'esthétique de Platon découle de sa métaphysique; elle en a la grandeur, elle en a aussi les imperfections. Dans l'art comme dans la science Platon amoindrit* le plus qu'il peut les réalités particulières, le mouvement, la vie individuelle, et il augmente de plus en plus la part de l'universel, de l'unité immuable, de l'Idée.
(J) Sur la rhétorique de fioarateet de Platon, voir les notes de notre édition classique du Gorgias (Eug. Belin, in-12).*
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RAPPORT DES IDÉES A L'ACTIVITi. — MORALE ET
POUimfftrfi BE PUL^ON.
La science morale repose tout entière sur deux notions dont elle entreprend de déterminer le rapport : la notion à'actmté et la notion du bien, La première correspond au mouvement et à la pluralité ; la seconde à l'essence simple et immobile. Ainsi se montrent de nouveau dans leur opposition, dès le début de la morale, les deux grandes idées qui préoccupèrent l'esprit de Platon et dont toute philosophie cherche le rapport. Cette conciliation de l'individuel et de l'universel, que la théorie se propose, devient dans la pratique le problème moral.
Si la morale touche à la métaphysique par son objet, c'est-à-dire Tldéc du bien, dont elle fait la loi de l'âme, elle touche aussi à la psychologie par la notion de l'âme elle-même, de la personne active et raisonnable, sujet de la moralité. Ce second point de vue n'a pas échappé à Platon. Dans le Premier Alcibiade^ il démontre que hi connaissance de notre nature est essentielle à la connaissance de notre destinée : l'âme, pour concevoir ce qu'elle doit être, doit savoir auparavant ce qu'elle est. C'est dans le particulier que la dialectique prend son point de départ avant de s'élever aux lois unrverselles. Nous devons donc déterminer ce qu'est pour Platon la personne morale, avant d'approfondir avec lui la nature du bien.