LÀ LIBERTÉ MOHAIR DANS PLATON. LA PÉNALITÉ
en verta d'un désordre d*àme involontaire, d'une erreur, d'une maladie involontaire, d'une involontaire injustice, c Si mon opinion l'emporte, nous dirons » que souvent l'auteur d'un service rend« par demau- » vaises voies est injuste. En effet, mes chers amis, si 9 quelqu'un donne ou prend quelque chose à un autre, » il ne faut pas appeler cet homme juste ou injuste > tout simplement (àtr'Xû);), mais il faut voir s'il rend 9 service ou s'il cause du dommage avec un état moral » et des moyens justes (y.ÔUxal ^ixaic» Tpoirw), > On traduit ordinairement ?i6ei par : intention ; c'est un contresens qui semble indiquer V intention d'être injuste, ce que Platon n'admet pas. Il faut d'après lui considérer, non pas l'acte extérieur, mais le morale l'état de l'âme. Or, cet état moral mauvais qu'on nomme injustice n'est pas l'intention consciente du mal; c'est une maladie involontaire, dans laquelle la volonté porte sur l'acte seul et non sur une fin qui serait le mal et l'injustice même. < Le législateur, continue ■9 Platon, regardant ces injustices comme des mala- 9 dies de l'âme, appliquera des remèdes à celles qui 9 sont susceptibles de guérison ; et voici la fin qu'il 9 doit se proposer d&ns la guérison de la maladie de 9 l'injustice. — Quelle fin? — Celle d'instruire par la 9 loi l'auteur de l'acte injuste [dont l'injustice est 9 toujours involontaire] , et de le contraindre à ne 9 plus oser faire volontairement un tel acte. » C'est seulement l'acte en soi qui est volontaire, et non son caractère d'injustice (1). — « Mais le législateur n'a
79 ffflifatrxv ttaaû6i{ tô 7Ci&Û7ov 71 {Xii^t7rc7t txsv7x TcXufiffOt nctiîv... Platon ne dit pas iiix^wx ixovTot. — M. Lévéque traduit, d'après M. Cousin : «dans la nécessité de ne pas commettre volontairement Vin justice. » Ne seraitce pas prêter à Platon une contradiction grossière au moment mémo où il déclare l'injustice involontaire? {Séances de VAc, t. 77«, p. 23.) I. 27
M9 RAPPORT DES mÉES A l' ACTIVITÉ.
» qu'une loi, qu'une peine à porter contre celui dont
> il voit le mal incurable. Con^me il sait que ce n'est » pas un bien pour de tels hommes de prolonger leur
> vie, et qu'éfi la perdant ils sont doublement utiles 9 aux autres, devenant pour eux un exemple qui les » détourne de mal faire et délivrant en même temps » l'État de mauvais citoyens, il se trouve, par ces con- » sidérations, dans la nécessité de châtier le manque- » ment (âpp-aïua) par la mort, » Dans tout cela, IV/itention dëtre injuste est absente; il n'y a qu'un trouble d'âme mauvais en soi, mauvais pour les autres, mauvais même pour le malade, mais non mauvais mtentionnellement (au sens moderne). Platon continue en expliquant ce qu'il entend par l'état de l'âme appelé injustice. Celle-ci résulte, suivant lui, de trois causes : la colère, qui, « par une violence dépourvue de raison, fait souvent de grands ravages; » le sentiment du plaisir, q[ui « séduit; > et enfin V ignorance. Ces trois causes correspondent aux trois facultés. « Quant au plaisir et à la colère, nous disons tous, en > parlant des hommes, que les uns les dominent et » que les autres en sont dominés [cette domination
• vient de la présence de la raison et de la science]:
• mais nous n'avons jamais entendu dire que les uns
• dominent Vignorance et que les autres y succom-
• bent. > L'ignorance détruit donc la possîbiKté de résister, la possession de soi-même. cMais nous di- » sons que ces choses, nous entraînant chacune vers » l'objet de leur volonté (jîoûV/î<?iv ocûtûv), nous poussent 9 souvent vers des choses contraires. — Très-souvent. » — Je suis maintenant en état de t'explîquer claife-
• ment et sans embarras ce que j'entends par justice » et injustice. J'appelle injustice la tyrannie qu'exer- » cent dans l'Ame la colère, la crainte, le plaisir, la
9 dooleor, Tenvie et les autres passions (eriôujjLtwv), soit » qu'elles nuisent aux autres par leurs effets, ou non ; 9 mais V opinion du meilleur (r<iv jè toS icc6i<7t6u i^ayi)^ » lorsque, dominant dans l'âme, elle ordonne l'homme 9 tant entier (âtaxocyptyi),... est la justice. » — Puis Platon énuiBère de nouveau les causes de l'injustice : 1* la colère, ^ le plaisir et les passions, 3" la tendance contraire des espérances et de V opinion vraie touchant le meilleur^ èXiri^tov xal Sd^YjçTviç â^vjftoS; rep» to aoic-p
Tov eçfciç Ztsoov. C'est ce désaccord que Platon ac)peiait plus haut la dernière ignorance, et qu'il considère toujours comme une maladie involontaire parce que, si nous connaissions de science certaine le bien que nous voulons, nous le ferions. C'est donc au moment où Platon touche le plus près au libre arbitre, qu'il nie l'intention volontairement injuste, le consentement à l'injustice comme fin de l'acte. Dans toutes les lois qui suivent, il parle de nœurlres volontaires, de vols volontaires, de dommages volontaires, mais jamais d'injustices ^volontaires. Délibération, préméditation, conscience de ses actes, il admet tout cela, mais en le faisant porter sur les actes, non sur le but injuste. Le passage souvent invoqué sur les meurtres qui tiennent le milieu entre le volontaire et l'involontaire, n'a aucun rapport avec le caractère involontaire de l'injustice. Il demeure toujours entendu que l'injustice, en tant qu'injustice, est involontaire ; il s'agit seulement de savoir si telle action, par exemple un meurtre, est ou n'est pas volontaire. Les lois punissent donc les dommages volontaires comme in^ diquant cet état involontaire et nuisible de l'âme qu'on nomme injustice. C'est là une mesure de sûreté qui rétablit l'ordre dans la société et dans l'âme même de l'individu, en le forçant à conformer ses
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actes à V opinion du bien. La loi supplée à rabsencede science et vient au secours de V opinion vraie.
c II est nécessaire aux hommes d'avoir des lois et » de s'y assujettir; sans quoi, ils ne différeraient en » rien des bêtes les plus farouches. La raison en est > qu'aucun homme ne sort des mains de la nature » capable de reconnaître ce qui est avantageux à ses » semblables pour vivre en société, ou, ayant reconnu » le meilleur (voOaa 5à tg péXTicrov), capable de pouvoir » toujours ou de vouloir le faire {itl ÂuvacOzî Te xal ihtkv* 9 irpaTTsiv). » Le mot yvoOaa uMudique pas encore, malgré sa force, la vraie science^ iTrwrrvîjAYi, comme la suite va le prouver, c La nature mortelle portera toujours » l'homme à avoir plus que les autres et à chercher » son intérêt, parce qu'elle fuit la douleur et poursuit » le plaisir sans raison ni règle. » Remarquons que Platon attribue ici les fautes à la distinction du bien personnel et du bien universel. € Cependant, si jamais un homme, par une destinée merveilleuse, naissait capable de remplir ces deux conditions, il n'aurait pas besoin de lois pour se conduire, parce quaucune loi, aucun arrangement^ n'est plus fort que la science (eirtcTiqyy) oure vopio;| pivire toc^iç ou J£(x.ia xpeCTT«v) ; et il n'est point possible que l'intelligence (voSv) soit sujette et esclave de quoi que ce soit ; mais elle commande à tout, pourvu qu'elle soit vraie et réellement libre, comme le comporte sa nature : oO^è hi^^
&<?Ti vouv oOÂévo^ u:r/(xûov ouSè ^oO'Xov, oXkk Tiavrcav ivjw'^ eivai, èavirep â^y;Oivoç èXeuOepô; Te ovtco; ^ xarà fuaiv (!)•
Mais maintenant elle n'est telle nulle part, sinon à un faible degré. A son défaut, il faut recourir à l'ordre et à la loi, qui voit et distingue bien des choses.
(1) Nous corrigeons toujours la traduction trôs*inexacte de M. Qousio.
> mais qui ne saurait étendre sa vue sur toutes. » — Telle est, à nos yeux, Fex pression suprême de la pensée de Platon.
Résumons les conclusions de cette élude.
1" Aristote a eu évidemment en vue les Lois^ et surtout le passage précédent, dans la Morale à Nicomaque (ce qui prouve l'authenticité parfaite des Lois).
2* Les dialogues socratiques de Platon expriment souvent la vraie pensée de Socrate, mais non celle de Platon même.
3"* Dans la question de la liberté, Platon considère la domination de la science sur Tâme comme un idéal, qui supposerait la science idéale du bien dans sa plénitude. La partie mortelle de l'âme (to 6vr,Tov jcal oXoyov) empêche la réalisation de cet idéal en nous, et change la science en opinion.
4* Or, si la science du bien est invincible, l'opinion du bien ne l'est pas. On ne fait donc pas toujours, comme le croyait Socrate, ce qui est le meilleur dans notre opinion.
5"* Mais on veut toujours le meilleur par l'inclination essentielle de la volonté.
6* L'acte injuste est volontaire en tantqu'ac/e, involontaire en tant qn'injusie. Nous consentons à l'acte, sans consentir à l'injustice. C'est une sorte de direc^ tion d'intention.
V L'opposition de l'acte et de l'opinion a sa cause dans la lutte du désir ou de Yénergie contre la raison (\oyo;), qui conserve un reste d'ignorance.
8» Nulle part, Platon ne parle d'un pouvoir indépendant tout à la fois de la raison , de la passion et
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de la colère, et qui se détenniDerait par lui-même, ô"" Cependant, l'énergie on Oupç semble une idée vague et obscure de ce pouvoir.
10" La liberté est toujours pour Platon dans l'intelligence, le vo'j;, qui seul est vrai et Uhre de sa nature, ccXt.Oîvo; xal e^euSspoç xari çugiv, libre parce qu'il est vrai, vrai parce qu'il est libre.
H** La pénalité, dans Platon, ne repose pas sur la notion du libre arbitre, mais sur celle de l'ordre ou du désordre intrinsèque et extrinsèque, considéré indépendamment de la liberté. Platon punit le mal en soif quand il est intérieur à l'âme; il ne le conçoit pas -comme un mal libre, et sa punition est un simple remède ou une intimidation qui supplée à la science absente.
12* Pour Platon, îl y a des actes volontaires et des actes involontaires. Un acte est volontaire quand il est accompagné de conscience et de consentement. Quand je tue, j'ai conscience de tuer, et je consens à tuer; mais je n'ai pas la vraie conscience du mal, ni le consentement au mal. Consentement est d'ailleurs presque synonyme de désir ou inclination : il s'exprime par les mots pouV/:ct;, iTriOupa.
13" F^olontaire n'a donc pas pour Platon le même sens que libre dans les langues modernes. Son système demeure un intellectualisme compliqué d'un certain Jatalisme de passion; c'est-à-dire qu'il admet la liberté dans l'intelligence, la fatalité dans la passion. Il entend par liberté la tendance momentanée et sans obstacles de l'intelligence au bien, son objet. L'âme agit tantôt sous l'influence des causes extérieures et de la matière, et alcH^ eUe est esclave; tantôt en vertu d'un principe interne qui est la tendance essentielle de la raison et de la volonté vers les Idées^ et alors
LA. JUlfiËRTÉ MORALE DANS PLATON. 4?23
«lie est libre. Raison, science, amour, tendance au bien, vertu, liberté, sont des termes synonymes (1).
(1) Dans notre hypothèse, — si on peut appeler hypothèse une chose affirmée par Arislote et conQrmée par tant de textes de Platon, — tous les passages de la République et des Lois qui semblent impliquer le libre •arbitre des modernes deviennent explicables. « Ames passagères,.., vous ne devez point échoir en partage à un génie (c'est-à-dire : vous ne serez point dépendantes d'une puissance extérieure, vous aurez en vous-mêmes le principe de votre bonheur ou de votre malheur) -, vous choisirez • vous-mêmes chacune le vôtre (c'est-à-dire le bon ou le mauvais génie, le bonheur ou le malheur : xgMc^at(&wv signifie malheureux). Celle que le sort appellera choisira la première la vie (heureuse ou malheureuse) à laquelle elle sera liée nécess^rement (&icv, ^ ouvtorai iÇ i^dyxnç). Lb. vertu n'a point de maître (àpiTïj ^i «^soitctcv); selon que chacun l'estime ou la dédaigne, il en possédera une part plus ou moins grande : la cause en est dans celui qui choisit, et Dieu est hors de cause (aiTÎa îX6ji.*vcu, •sô; ttvatTic;). >» Rép., 617. c, d, e. Ainsi nous avons bien, d'après Platon, la cause interne et spontanée de notre bonheur ou de notre malheur; et par la vertu, nous sommes .libres et heureux ; la vertu est volontaire on ce sens qu'elle est selon la volonté. Mais le vice est involontaire, contre la volonté ; car il résulte d'une erreur. C'est dans le môme sens 4|ue Platon dit, au troisième livre de la République : « Quand l'âme se trompe, c'est malgré elle ; quand elle renonce à ses erreurs, c'est volontairement. -» La vertu n'a donc pas de maUre-y elle ne résulte pas d'une violence extérieure, mais d'un développement sans obstacle : au contraire, le vice a un maître, ou plutôt une foule de maîtres. La vertu produit^ le bonheur, elle est le bon génie ; le vice produit le malheur, xaxo^aiaovia : il est le mauvais génie. L'âme choisit l'une ou l'autre selon l'état actuel <le son intelligence. C'est ce «jue Platon dit lui-même plus loin : le choix <les âmes, dit-il, dépendait des opinions et des habitudes de la vie antérieure. Il étaii donc lui-môme le résultat inévitable de l'état de l'Ame au moment de son choix. Cest par erreur que les âmes choisissent le vice au lieu de la vertu, a Voilà pourquoi chacun de nous doit laisser de côté toute autre étude, pour rechercher et cultiver celle-là seule qui nous fera découvrir et reconnaître l'homme dont les leçons nous mettront à môme de pouvoir et de savoir discerner les bonnes et les mauvaises conditions, et choisir toujours la meilleure en toute circonstance. »» Le caractère volontaire de la vertu a donc toujours pour corrélatif dans Platon le caractère involontaire de l'injustice. — Plus loin : a Celui qui choisira la dernière peut se promettre une vie pleine de contentement et très-bonne, ayant choisi avec discernement, et vivant d'une manière conséquente à son choix : ol>^ vu iXcutvw, cuvroW ÇwvTt. i> On a encore vu là la liberté; mais cet accord de la vie avec le choix vient do nous être présenté comme nécessaire : ftov, m aûviora*. il àva-^fxjjç. — îuvtov» signifie donc que la vie sera nécessairement d'accord avec le choix. Si du reste ce choix résulte d'une simple opinion du bien, Platon admet volontiers
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que la vie n'y est pas ndcessairement confonne et que la tyrannie de la passion peut parfois reprendre le dessus.
Même doctrine au dixième livre.des Lois, qui fait le pendant du dixième livre de la République et en traduit les symboles dans le langage commun. La Providence met chaque àme dans la place qui lui convient a d'après ses qualités distinctives n. a Mais elle a laissé à nos voionlés les causes qui engendrent les facultés de chacun de nous : rîî; ^t ^vi'oim; Tcû irctcû Ttv^; à^)U rai; ^GuXiioioiv ixâcrrttv i^uA^ rà; odxixç; car, selon ce que cliacun désire (Situ âv iTn9u(Af ) et selon Tétat de son ftme (imiK n; «V TT.v (j^ux^*^); chacun de nous devient toujours tel ou tel. Ainsi, tous Us êtres animés sont sujets & divers changements dont le principe est en eux-mêmes ; et en conséquence de ces 'changements, chacun se trouve dans Tordre et la place marquée par le des^n. »
Platon est ici très-voisin de la liberté ; mais il s*arréte à la spontanéiU, que possèdent tous les animaux, et qui n*est autre chose à ses yeux que l'intelligence plus ou moins enchaînée par la matière. Cette spontanéité ne va pas jusqu'à rendre le vice volontaire ; elle rend seulement tous nos actes, en tant qu'actes, volontaires. Notre vertu seule est selon la tolonté ; mais l'injustice demeure contre la volonté : c*est une erreur, une ignorance, une maladie, qui a pour résultat nécessaire le malheur^ sans ({u'on puisse accuser Dieu, à en croire Platon. Certes, toute cette théorie est peu satisfaisante, et on ne voit guère que Dieu soit innocent de nœ^ erreurs et de nos maladies ; mais il ne faut pas demander une théorie satisfaisante de tout point à un philosophe qui n'a fait qu*entrevoir le libre arbitre. C'est déj& beaucoup que de pouvoir mettre dans ses idéeî* l'enchaînement que nous y avons mis avec l'aide d'Aristote. Nous croyons Tensemble du système assez clair maintenant pour que quelques inconséquences de détail (fussent-elles réelles) ne puissent changer la physionomie de l'idéalisme platonicien. En définitive, Platon admet une spontanéité, et presque une liberté, qui peut établir un désaccord cotre \(» actes et V opinion du bien ; mais, ildèle au principe socratique, il continm de soutenir que le vice est involontaire^ parce que le désaccord de lopinion et do l'acLivité est un reste d*erreur, ou même une profonde et dangereuse ignorance de la plus importante des' vérités : à savoir l'absolue identité du bien de chacun et du bien en soi. S'il eût présenté cctt«' erreur comme simple condition du vice, et non pas comme la cause qui le produit, et si d*autre part il eût davantage approfondi la nature de la cause qui se meut elle-même, il eût touché do bien près h la vérité sni le libre arbitre.
l'idée du juste et la vertu. . 425