CHAPITRE IL
LA LOI MORALE DANS PLATON. — l'iDÉE DU B!EK ET DU JUSTE. •
I. Existence de Tldée du Bien moral. — 11. Détermination de ridée du Bien moral. Le Bien est-il le plaisir Y — III. Le Bien est-il Vintelligencef — IV. Caractère mixte du Bien moral. — V. Les vertus. — La vertu privée. Rapports de la science, du courage et de la tempérance. — La verlu peut-elle être enseignée? — De la justice privée. — YI. Rapports du Bien et du Beau, du Bien et de l'Utile.
'L'existence de la volonté suppose nécessairement celle dubien, comme l'effet implique là cause. La volonté n'est-elle pas une tendance à quelque chose qui est sa fin? De fin relative en fin relative, de moyen en moyen, ne faut-il pas remonter à une fin absolue, pour être fidèle aux lois mêmes de la Dialectique (1)? Cette fin dernière de la volonté, c'est l'Idée du Juste ou du BieYi. La doctrine déterministe de Platon sur l'activité humaine le conduit plus nécessairement encore que toute autre à l'affirmation du Bien. La nécessité d'un objet pour la volonté est aussi logique que celle d'un objet pour Tintelligence.
L Toute multiplicité suppose au-dessus d'elle l'unité. Or, nous savons qu'il y a multiplicité dans les puissances de l'âme, et même dans sa nature. Il doit donc exister une parfaite unité dont la pluralité de la nature humaine est l'image imparfaite. Cette unité est le Bien moral ou le Juste.
(1) Lysis, loc. cil.
426 lUPiKHlT DE6 IDÉES À LA VGffiONTÉ.
Les parties de la nature humaine sont en lutte et eu désaccord. La Dialectique nous force à concevoir, audessus de toute opposition et de tout désordre, l'Idée de l'ordre et de l'harmonie. Cette Idée est le Bien.
Eniin, il y a dans l'âme mouvement et activité. Or, tout mouvement a un but, qui est luinaième immobile. Toute activité aune fin, qui est le terme de son développement. Il n'est pas nécessaire pour cela que cette activité soit libre. Si dlle ne l'est pas, l'existwice d'une fin qui la sollicite n'en est que plus évidente. Cette fin de nos actes, nous le savons, c'est encore le Bien (1).
Le Bien moral est donc l'unité, l'ordre, la fin absolue. Mais sont-ce là des définitions véritables? ou plutôt, ne sont-ce pas les noms différents d'un même principe? Tous ces noms expriment les relations du Bien avec l'âme, ses caractères rationnels, sa forme extérieure. Dire que le Bien est un et universel, qu'il est harmonieux, qu'il est la cause finale de nos actes^ ce n'est pas encore dire ce qu'il est dans son fond et sa nature
intime ; ce n'est pas le définir.
IL D'après les sophistes, d'après Aristippe et la plus grande partie du vulgaire, le bien est le plaisir. Examinons donc le plaisir en lui-même, séparé avec soin de tout élément étranger; c'est-à-dire le plaisir sans aucun mélange de raison. Nous seroos ainsi fidèle à la dialectique, qui recherche l'Idée et l'essence de chaque chose considérée en soi.
(1) « Ësl-ce une nécessité que la condition jdu bien soitparSwta, oa qu'elle fie le soit point? — La plus parfaite possible, Socrate. — Hù^ quoi? le bien se suflît-il à lui-même? — Sans contredit; et c*est en cel& que con«iste sa différence d'avec tout le reste. ^^ Qe qu'il ne parait ie plus indispensable d'affirmer du bien, c'est que tomt ce qui le connaît ^ recherche, le désire, s'efforce d*y atteindre et de le posséder, se mettant peu en peine de toutes les autres choses, hormis celles dont la possession peut s'accorder avec la sienne. » Philelf,, p. 20, d.
l'ibéb du juste et la vertu. 427
Sans la raison^ pas de mémoire ni de prévoyance ; et par oonséquent pas de plai&ir dans le passé, pas de plaisir dans Tavenir. Voilà donc le plaisir enfermé dans l'étroit espace du présent (1). Enlevons-lui ce dernier refuge. Sans la conscience de soi-même, peut-il y avoir plaisir actuel ? pour jouir, ne faut-il pas savoir qu'on jouit ? Séparée de toute intelligence, la sensation n'est rien. Est-ce là cette essence absolue et parfaite que nous appelons le Bien ? Au moment où la dialectique veut fixer ses regards sur le plaisir et l'envisager en lui-même, cette essence mobile lui échappe et s'enfuit vers les ténèbres du non-être (2).
Le caractère métaphysique du plaisir, c'est d'être un phénomène susceptible ée plus et de moins, ton* jours en mouv.ement comme la sensation à laquelle il est attaché. Il faut donc le ranger dans le domaine de l'indéterminé et de l'indéfini. C'est une multiplicité sans bornes, qu'on ne peut faire rentrer ni dans les principes de la détermination, qui sont les unités intelligibles, ni dans le mélange de l'infini et du fini; et encore bien moins dans le genre suprême de la cause (3).
Loin d'être une cause, le plaisir est essentiellement un effet. « Quand l'harmonie vient à se dissoudre dans les animaux, en ce moment la nature se dissout aussi, et la douleur naît. • . Lorsque l'harmonie se rétablit et rentre dans son état naturel, le plaisir prend alors naissance. » Le plaisir, chose indéfinie en soi, dépend donc du mélange plus ou moins harmonieux des éléments de l'organisme en proportions définies. Quand ce mélange est en mouvement pour se dissoudre, il y a douleur; quand il est en mouvement pour se rétablir,
(1) Mil, 210. G.
(2) Ibid., sqq.
(3) /Wrf., sqq.
il y a plaisir ; quand il est stable, il n'y a ni plaisir ni douleur, mais un genre d'existence plus voisin de la vie divine, supérieure aux impressions variables de la sensibilité. Le plaisir et la douleur sont les effets de notre imperfection.
Le plaisir est si loin de la véritable existence, que plusieurs philosophes y ont vu, avec Ântisthènes, UDe simple négation de la douleur. Dans ce cas le plaisir ne serait rien de positif, et ses plus doux attraits ne seraient que de vains prestiges.
Ce qui semble confirmer ce caractère négatif, c'est que les plaisirs les plus vifs sont causés par les désirs les plus violents, et que tout désir, tout besoin violent est une douleur. C'est donc une mauvaise disposition de l'âme ou du corps qui produit les plaisirs extrêmes, et les hommes qui les recherchent avidement ne font que chercher une espèce de maladie. Us n'obtiennent point une volupté pure, mais un mélange de plaisir et de douleur, dans lequel la douleur même finit souvent par remporter, t La colère, la crainte, la tristesse, l'amour, la jalousie, l'envie, sont des douleurs de l'âœe mêlées de plaisirs inexprimables. La colère entraîne quelquefois le sage même à se courroucer (1). » Dans ce cas il cède à un besoin maladif qui sera bientôt suivi du regret. Car le plaisir, né de la douleur, aboutit souvent à la douleur. Il est si peu le Bien, qu'il est d'autant plus nuisible qu'il a plus de force. Ne sontce pas les voluptés les plus ardentes qui énervent le corps et jettent l'homme dans un état de stupeur et de fureur très-voisin de la folie (2) ?
Ces plaisirs qui ne sont que des remèdes à la douleur (n^oval laTpeîai), offrent en eux un mélange de con-
(1) PhiL, 2H.
(2) i>Ai(., 21!.