LE BIEN, SUPÉRIEUR A L INTELLIGENCE
c'est elle qui produit directement la vérité et VintelU^ gence. 3
Ne nous étonnons plus que le Bien en soi échaf)pè à notre connaissance, puisque, pour l'embrasser complètement, il faudrait être le Bien lui-même. Chdse étrange au premier abord, mais nécessaire et certaine, comme nous l'a montré le Parménide; c'est parce que le Bien est la suprême détermination qu'il est polir nous indéterminé. Le défini et l'indéfinissable semblent coïncider dans Id premier principe; mais cela tient à la différence des points de vue. Le Bien est parfaitement défini en lui-même et pour lui-môme; il ne Test, point pour nous. Gardons-nous, pour cela, de le confondre avec son contraire, avec ce qui est indéfini non pas seulement pour nous, mais en soi. Au pre^ mier abord, il semble que le Bien et la matière, l'Être et le non-être soient identiques, parce qu'ils produisent dans notre pensée la môme obscurité. Mais Platon a pris soin de nous prémunir contre cette illusion. «La vue peut être troublée de deux manières et par deux causes opposées, par le passage de la lumière à l'obscurité, ou par celui de l'obscurité à la lumière (1). » L'obscurité complète, c'est le non-être, c'est la matière indéfinie, que saisit une sorte de raisonnement bâtard : < Elle est n peine admissible ; nous ne faisons » que l'entrevoir comme dans un songe (2). > A l'autre extrémité est l'Idée du Bien, également invisible parce qu'elle est la pleine lumière de l'Être. Imaginez une sphère immense remplie d'une lumière partout égale à elle-même, partout éblouissante, sans mélange d'ombres ni de couleurs : l'œil de l'homme, au milieu 'le cette lumière, sera aussi aveugle que s'il était dans
(i) flf'p., ih,y sqq.
'î: T\mà\ p, 50, II.
l'obscurité. C'est qu'il faut à notre regard, pour que la vision soit possible, des différences, des distinctions, de la multiplicité, un mélange de lumière et d'ombre; et de même il £siut à notre esprit, pour qu'il puisse connaître et définir, un mélange d'être et de non-ètre, un reste de pluralité au sein de l'unité. Aussi le phi* losophe et le sophiste paraissent-ils se ressembler aux yeux de la multitude ; le second est inintelligible parce qu'il s'enfuit dans les ténèbres du non-être, le premier est incompréhensible pour le vulgaire parce qu'il est en commerce perpétuel avec la lumière de l'Être (1).
Le pur non-être, nous a dit encore Platon dans le Sophiste, ne peut être énoncé proprement^ ni conçu en lui-même : il est insaisissable à la pensée et au langage^ à la parole et au raisonnement. Il est donc audessous de la connaissance. — Nous avons retrouvé la même formule dans le Parménide à propos de la pore
Unité; mais c'était dans un sens bien différent. L'Un
en soi est incompréhensible et ineffable parce qu'il est au-dessus de la connaissance.
Mais si l'Un est un, il est aussi l'Être, et parla il va redevenir un objet de pensée. Parménide s'en tenait à la première conclusion ; mais, dans ce cas, ce qui était tout à l'heure l'expression d'une vérité sublime, — à savoir que le Bien est ineffable et inconcevable, — devient la réfutation même de Parménide. Car, en fait, nous connaissons et nous nom* mons le Bien. Donc, inaccessible en lui-même, U est cependant accessible par quelque côté, et c'est ce qu'il s'agit de faire comprendre.
(1) Soph,, 277, tr. Cousin.
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11. Remarquons d'abord qu'une chose indéfinissable peut quelquefois se décrire et se déterminer, quoique incomplètement. C'est ainsi qu'on décrit Socrate oii Simmias, sans pouvoir ni les définir ni épuiser complètement la série de leurs caractères. Le Bien universel et individuel tout ensemble pourra aussi se décrire et se déterminer progressivement par les effets qu^l produit et par les Idées qu'il enferme dans sa compréhension. Seulement, cette compréhension étant infinie, jamais l'intelligence ne la saisira tout entière.
Qu'on y songe bien. La perfection, comprenant en elle toutes les qualités positives, renferme par là même virtuellement une infinité de déterminations distinctes, de formes et d'Idées. Elle est une absolument, et elle est relativement infinie en nombre^ pour parler comme Platon. Celui-ci ne répète-t-il pas à chaque instant que l'Idée, une en soi, paraît multiple par leiTet des relations établies dans son sein même, ou par son rapport aux autres Idées? A ce point de vue, la plénitude du Bien contient éminemment toutes choses ; rien ne peut exister qui n'ait en lui son type et son essence. Tout à l'heure, on ne pouvait rien affirmer du Bien; et maintenant, on en peut tout affirmer; tout, dis-je, excepté le négatif; car alors ce ne serait plus une affirmation, mais une négation ; on ne parlerait plus de l'Être, mais du non-être ; du Bien, mais de la matière. Et encore, le principe même de la privation doit se trouver dans quelque qualité positive du Bien.
Le Parménide nous a fait comprendrç que cette contradiction apparente est la loi nécessaire des choses et l'expression de la vérité. Si l'un est, disait Parménide, il soutient un l'apport nécessaire avec l'espace,
le temps, et toutes les déterminations de la pensée luimaine; il enveloppe la multiplicité, le temps, le changement, le devenir. — Oui, sans doute, il enveloppe toutes ces déterminations, mais d'une manière Vminente et idéale, parce qu'il est la raison et l'essence de toutes choses, même du mouvement, même du temps, même de l'espace, même de la pluralité. Sans lui, rien n'est possible; sans lui, rien n'est réel. Le monde sensible lui-même existe donc en Dieu sous la forme supérieure de l'Idée ; ramené à son principe, il devient le vivant intelligible^ aùrd^wov, qui contient en soi toutes les espèces d'êtres.
« Si nous ne pouvons saisir le Bien sous une seule Idée, dit Platon dans le Philèbcj saisissons-le sons trois Idées : celles de la beauté, de l'ordre et de latérite (1). > Il rend ainsi au Bien tous les noms qu'il lui avait enlevés d'abord, parce qu'on voulait les considérer, non plus comme de simples qualifications incomplètes 9u Bien, mais comme une définition complète. Disons donc, sans contradiction réelle, que le Bien est le beau, et qu'il n'est pas le beau; qu'il est et n'est pas l'ordre, qu'il est et n'est pas la vérité, l'intelligence, la science ; ou plutôt il est tout cela, et il est quelque chose de plus encore.
(l) Philèhp, loc. cit.
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