‹ La philosophie de Platon (volume 5)Chapitre 81 sur 138 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

le biem, pttlngipb des idées, est dieu. — preuve dialectique de

l'existence de dieu.

I. Rapport dus Idébs a Dibu. Elles ne sont pas primitivement et essentiellement des pensées divines, mais des déterminations de l'être divin. Critique de Topinion qui attribue aux Idées une existence séparée de l'existence divine. — 11. Discussion des textes. Le Timée, la Répu^ hliqttey le Philèbe, le Phèdre j etc.

1. Il est un nom que nous n'avons pas encore donné au Bien, et qui est cependant son nom le plus auguste ; c'est celui sous lequel l'humanité l'adore, et que le plus humble des hommes, comme le plus profond des philosophes, répètent également sans en comprendre également la profondeur : le nom de Dieu.

Le Bien, pour Platon, est-il Dieu? — Non, répondent quelques interprètes du platonisme, qui, à force d'étudier la lettre, ont fini par laisser échapper l'esprit de la doctrine.

Mais si le Bien n'est pas Dieu, il est donc plus que Dieu ! car, pour Platon, il n'y a rien au-dessus du Bien, et le Bien lui semble supérieur à tout le reste, même à la vérité, même à la beauté, même à l'essence et à l'intelligence. Qu'on cherche donc un nom plus auguste encore que celui de Dieu pour le donner au Bien.

Une telle interprétation de Platon n'est-elle pas la négation du platonisme lui-même? Cependant, elle a été soutenue par un de nos .plus savants critiques, M. Th.-H. Martin. D'une part, M. Martin ne veut pas admettre que les Idées soient le Bien, et cpie le Bien

soit Dieu. D'autre part, il n'admet pas davantage qu'il y ait pour Platon des degrés dans la nature divine, et comme des hypostases. Mais alors, qu'est-ce que le Bien, si le Bien n'est pas Dieu ; et que sont les Idées, et que peut être Dieu lui-même ?

Si Platon avait professé cette mythologie inintelligible, n'hésitons pas à le dire, il n'y aurait point dans toute l'histoire de la philosophie un second exemple d'une pareille contradiction.

Mais oublions un instant l'esprit qui anime Platon, sa tendance excessive à l'unité, son admiration pour Parménide dont la doctrine lui semblait comme un flot toujours prêt à F engloutir (1) ; et étudions le sens des textes mêmes.

M. Th.-H. Martin ne cite qn'un seul texte positif à l'appui de son interprétation. « Platon, dit-il, déclare nettement dans le Timée, que les Idées existent en elles-mêmes y et qu'elles ne peuvent exister dans aucun autre être. Cet endroit du Timée confirme ce qu'Aristote a dit de l'existence complètement séparée et indépendante, attribuée aux Idées par Platon. » Remarquons d'abord cette interprétation inexacte du t6 /«pwTov, dont le sens est pourtant de la plus grande clarté. Platon entend par là une existence séparée du monde sçnsible^ et non du Bien. C'est aussi ce qu'entend Aristote : «Socrate, dit-il, ne séparait pas les universaux des objets sensibles ; Platon les sépara (^14ywpwe) (2). > Et ailleurs : — c Platon 'admettait trois sortes dénombres, parmi lesquels les nombres idéaux, sépares des objets sensibles (7^ oipiaxal J^foi) . » C'est ce qu'entendait toute l'antiquité. Xbipt<rrà xi ^éwi,^ iv toîç

(1) Éludes sur k Timée, t. II, p. 175 ; /d., noie 22, i 2.

(2) Met, ly V, VI, 985; /&., VI (Vil), n, 1028.

c(i<jfty)Tor(, disait Porphyre, en posant la question des universaux.

Voici maintenant l'expression du Tintée sur laquelle

s'appuie M. Martin : to xaTà raÙTi elSoç ej^ov, à-)fevv»Tiv xal âvfoXeOpoVy où^è eî( âauTo év^€)^o(JLevov aX'Xo aX^oBev, ouTe

aùTo et( aXXo iroi tov... (1) < L'Idée toujours la même, dit M. Cousin, qui n'a pas commencé et ne finira pas, ne recevant en elle rien d'étranger et ne sortant pas d'ellemême. > M. Martin eiitend par là (2) que les Idées ne peu-vent exister dans aucun autre tïViE. — Traduction infidèle; les mots exister et être sont ajoutés ici pour le besoin de la cause. Platon dit simplement que l'Idée ne reçoit pas en elle-même autre chose d' ailleurs ^ et qu'elle-même ne va pas dans autre chose. C'est-à-dire que les Idées ne reçoivent pas en elles d'éléments étrangers, comme il arrive pour les objets sensibles. Dans le monde des sens, la beauté reçoit en elle la laideur ; Tégalité reçoit l'inégalité, ou devient inégalité, sortant ainsi d'elle-même par l'effet du changement. Mais, dans le monde intelHgible, les Idées ne reçoivent pointleurs contraires ; leur essence est pure (3). Comment conclure de là que les Idées n'ont pas leur principe en Dieu?

M. Martin ajoute que, dans le Timée^ Dieu contemple les Idées d'aprèà lesquelles il fait le monde. Mais cette image est toute naturelle pour exprimer l'acte de la Pensée divine qui contemple le modèle étemel. Reste à savoir si ce n'est pas en elle-même qu'elle le contemple. — Platon ne le dit pas positivement, objecte M. Martin. — Soit. Accordons-le provisoirement;

(!) Ttm., 52, a.

(2) V. ihid,, la note.

(3) V. le Phédon et le PhUPbe.

MX RAPPORT HKS IDtES A PIEV.

toujours asNil que PJatou ne dit pas le contraire, et \v texte cité plus haut est le seul sur lequel M. Martin

s^appuit.

Platon aurait dû le dire, et l'aurait dît, ajoute îi|. Martin; car c'est une doctrine des plus graves que celle qui fait de l'Idée une pensée divine.

D'abord, Platon est loin d'avoir toujours formulé sa doctrine définitive ; et nous trouvons dans ses œuvres des propositions très-g^r^^^e^ qui rie sont qu'indiquées sans être analysées.

De plus, si Platon n'a pas appelé les Idées des pensées divines^ c'est qu'en effet ce n'est pas là pour lui le caractère prinutif et essentiel des Idées. Nous accorderons volontiers à M. H. Martin que Stallbaum et d'autres historiens de la philosophie se sont trop hâtes de définir les Idées des pensées de Dieu. C'est là, sans doute, une conséquence très-légitime de la doctrine platonicienne; mais ce n'en est pas le principe, et il n'y aurait rien d'étonnant à ce que Platon n'eût point formulé en termes positifs une simple conséquence de sa théorie, quelque belle qu'elle fût. Combien d'autre^ conséquences qu'il n'a pas exprimées, se contentant d'y amener le lecteur par le courant même de la réflexion ! Nous verrons tout à l'heure s'il n'a pas employé sa méthode habituelle dans la question du rapport des Idées à l'intelligence divine.

En attendant, accordons à M. Martin que Platon no pose pas à l'origine les Idées comme étant des pensées divines. Âccordons-Iui aussi, ce qui fait le fond de soTi dernier argument, que le mot i&ea, cl^o;, n'a point en grec le sens psychologique de conception ou idée de t esprit. Ce dernier sens lui a été attribué pour la première fois par les stoïciens, qui ont voulu réduire les Idées à de simples notions de l'esprit h«-

main. Copcndant le rapport possible de l'Idée à la nolion, soit divine soit humaine, se trouve exprimé clairement dans le Parménide, où Soerale se demande si les Idées ne seraient point de simples conceptions de l'intelligence (cwoiai). Remarquons aussi la relation intime du mot ilS-ri et du mot vonva-ra. Néanmoins, on peut accorder que le sens de pensée n'est pas du tout celui du mot Idée.

Qu'est-ce donc que l'Idée? — Nous le savons; p'est essentiellement une^brme et nue puissance du bien^ une perfection déterminée prise dans l'ensemble inépuisable de perfections qui constitue le Parfait, l'Être

le plus réel, le Bien, t':» tsaîiov, t6 ^avTeXô); Sv, to ayaôov.

Les Idées pe sont donc pas des conceptions divines, mais des perfections divines. Sous le point de vue dialectique et logique, elles sont avant d'être pensées. Aussi Platon les appelle des réalités : ovtwç ovt«. Ce ne sont pas de simples possibles conçus par Dieu ; car elles sont éternellement réalisées dans la substance absolue. Que le Bien, qui est TÊire parfait d'après les termes formels de Platon, ait conscience de lui-même et des déterminations qu'enveloppe son être, celp est certain; mais c'est une conséquence et non un principe. Quand même cette conséquence ne se trouverait pas énoncée dans Platon, M. Martin ne peut en conclure que le principe n'y est pas, et que les Idées, le Bien, Dieu, sont entièrement séparés.

Ou voit la faiblesse des preuves sur lesquelles s'appuie l'opinion que nous réfutons (1). C'est une simple hypothèse, en contradiction avec toute la théorie des Idées.

Maintenant, est-ce une autre hypothèse que nous

{\) Nous n'en avons trouvé absolument aucune autre dans les deux savants volumes de M. Martiu.

opposerons à celle qui précède? — Non , mais des textes formels, pris dans le Timée^ dans la République et dans les autres dialogues de Platon.

IL Au début de son discours, Timée pose Texis* tence de deux genres d'êtres: l'un, toujours k même, objet de la raison (vor'aei [isrà ^loyou irepiXmrrdv) : l'autre, qui naît et périt sans exister jamais réelle^ ment, objet de l'opinion. Platon ajoute que tout ce qui natt a une cause, et que la meilleure cause est celle qui se sert du meilleur modèle. Il y a là trois éléments du problème logiquement distincts et que Platon a raison de distinguer, surtout dans un dialogue où l'imagination a sa part à côté de la raison. Mais, de la distinction logique de l'ouvrier et du modèle, faniil conclure leur réelle séparation ? C'est Platon luimême qui va nous l'apprendre.

Précisons d'abord la nature du modèle. Platon répète à chaque instant que ce modèle est ce qu il y a de plus parfait (1), qu'il est un, mais qu'il renferme dans son universalité toutes les espèces particulières : enfin, c'est quelque chose de réel et de vivant, c'est un animal intelligible. < Le monde est semblable à un

> Être dont les autres êtres pris individuellemeot et

> par genres sont des parties, et qui comprendrait

> lui-même tous les êtres intelligibles , comme ce

> monde comprend et nous-mêmes et tous les êtres

> visibles (2). > — Ne reconnaît-on pas là la sphère des Idées en tant que participables par la génération, le Bien en tant que communicable au monde? Le modèle est l'Unité dont la compréhension infinie embrasse toutes les formes , toutes les déterminations,

(1) 30, d, — Cous. 120.

(2) 30, d, Corn.. 120.

tous les genres; il est le Bien, et, chose digne de remarque, il n'est pas un bien abstrait, mais un bien réel et vivant : l'être qui contient en lui les Idées est animé : èvouca; i&éa; Tû 0 èffTt ^ûov. Quelle différence pourrait-il donc y avoir entre cet être et Dieu? Faut-il absolument admettre deux dieux qui n'ont d'autre différence que d'être, l'un le modèle, et l'autre l'ouvrier? Platon, en parlant de l'éternel artiste, pouvait-il oublier que tout artiste véritable contemple en luimême son modèle, et non ailleurs? Une dualité aussi arbitraire aurait-elle satisfait son esprit amoureux de l'unité? Non certes, et le texte même du Timée identifie les deux dieux en un seul. « Exempt d'envie, Dieu » voulut que toutes choses fussent, autant que pos- > sible, semblables à lui-même (1). > Tout à l'heure, Platon disait : — Semblables aux Idées ^ au Vivant intelligible; — donc Dieu est lui-même ce Vivant qui embrasse en lui les Idées : il est le Bien,

On objectera peut-être que Platon n'appelle pas Dieu le Bien : « Il était bon, dit-il, et celui qui est bon » n'a aucune espèce d'envie. » Mais quoi de plus naturel que d'appeler bon celui qui est le Bien même, surtout quand on le considère comme une cause active, bcmne parce qu'elle agit conformément à sa nature, qui est le bien (2)? Osera-t-on soutenir que Dieu est bon par sa participation à quelque chose de supérieur»? Mais, encore une fois, qu'y a-t-il au-dessus de Dieu ? On conçoit , à la rigueur , une distinction d'hypostases, qui ne serait qu'une différence de points de vue au sein du Bien; mais ce qui est insoutenable, c'est de ïnultiplier les êtres afin de séparer l'ouvrier du modèle.

(l) Tim.y 29, G; tr. Cousin, 118.

iV Dieu, en tant que substance, est le Bien ; en tant qu'activité créatrice, il t*st bon. Simple ilifférenco de point de vue.

482 RAPPORT DES IDÉES A DlEl'.

Les passages suivants sont décisifs : € Ce qui cora- 9 prend en soi tous les êtres intelligibles li* admet point » à cote de soi un autre être ; autrement, il faudrait

> qu'il y en eût encore un autre où les deux premiers

> fussent renfermés comme parties; et alors le monde

> serait la copie, non pas de ces deux-là, mais de celui » qui les renferme. Ainsi, pour que ce monde fûtsem- » blable en unité à l'Être parfait, le divin ouvrier

> n'en a fait ni deux ni une quantité infinie; il n'a » fait que celui-là seul et unique, et il n*y en aura pas » d'autre (1). > Ne semble-t-il pas que Platon ait voulu réfuter à l'avance ceux qui multiplient les êtres sans nécessité, oubliant que l'unité est le terme de la dialectique? Deux dieux qui ne différeraient que par leur rôle de modèle ou d'ouvrier supposeraient audessus d'eux un dieu unique, qui les embrasserait l'un et l'autre dans sa compréhension. Ce ne seraient donc pas des dieux, mais seulement les diverses puissances ou perfections d'un dieu unique : l'intelligence qui contemple, la perfection intelligible qui est contemplée, et le Bien suprême qui unit l'intelligence et Fiutellîgible dans sa substance éternelle.

Autre passage décisif. Après avoir posé le modèle, l'ouvrier et l'œuvre. Platon ajoute qu'il faut admettre non pas une quatrième^ mais une troisième espèce d*être. « Ces deux espèces nous ont suffi dans tout ce

> qui précède : l'une intelligible et toujours la même :

> c'est le modèle ; l'autre visible et ayant un comraen- 9 cément : la copie de la première. Nous n'avons pas

> cherché une troisième espèce ^ ces deux-là parais-

> sant nous suffire (2). p

Ainsi, deux espèces seulement, l'Idée et le monde.

(1)31, h'yCom,, 121.

Platon ne parle pas de Dieu, qui est pour lui l'unité des Idées. Il déclare formellement qu'il n'a parlé que de deux choses, et cependant, d'après M. Martin, il y en aurait trois. ^

Plus loin, quand il a introduit, non sans regret, le troisième genre, qui est la matière, il se résume ainsi : — « Maintenant, il faut reconnaître trois genres dififé-

> rents : ce qui est produit (le monde), ce en quoi il ^ est produit (la matière), ce à' oit et à la ressemblance ^ de quoiW est produit (to S' o6gv «çoioup-evov çusTai to <puo- » (xevov). » — Le motoôev indique la cause efficiente d'où sort le monde; le mot àçotoutjLevov, la cause exemplaire; et les deux ne font qu'un. La suite le prouve mieux encore : « Nous pouvons comparer à la mère ce qui

> reçoit, au père ce qui fait (to oôev), et au fils la na- » ture intermédiaire. » Le père et le modèle sont donc absolument identiques. Le Banquet nous a appris que l'amour a pour père le Bien, riche d'Idées, et pour mère la matière, pauvre d'Idées. On sait d'ailleurs avec quelle hésitation et quel embarras Platon pose, dans le 77wei^, l'existence du troisième genre ^ la matière; est-il raisonnable de supposer que la réduction de la cause exemplaire et de la cause active à un même être, réduction du plus simple bon sens, aurait t^chappé à son génie?

Est-ce assez de preuves? faut-il citer d'autres passages encore ? Rien de plus facile : « Voici, conclut Platon, ([uelle est ma pensée : il existe et il existait avant la formation de l'univers trois choses distinctes : VÊtre^ le lieu^ la génération. » On ne peut rien exiger de plus précis. « Dieu employait toutes ces causes pour auxiliaires, mais il mit lui-même le bien dans toutes les choses engendrées. C'est pour cela qu'il faut distinguer rfewor sortes de causes^ l'une nécessaire

ir.

et l'autre divine, et nous devons chercher en toutes choses la cause divine (1). » Platon ne distingue pas deux causes divines, Tune efiiciente, l'autre exemplaire ou finale ; il n'en pose qu'une, l'Idée. « C'est ainsi que le Dieu^ qui existe de tout temps, avait conçu le dieu qui devait naître.,. De cette manière il produisit un dieu bienheureux (2). » 11 y a donc un seul Dieu intelligible, père et modèle du dieu sensible. Écoutons la conclusion même du dialogue : « Ainsi a été formé cet univers qui comprend tous les animaux mortels et immortels et en est rempli, animal visible, renfermant tous les animaux visible^ dieu sensible^ image du Dieu intelligible^ très-grand et très-bon, d'une beauté et d'une perfection accomplies, monde unique et d'une seule nature. » Accusera-t-on encore d'un polythéisme extravagant celui qui a écrit ces paroles sublimes? se plaindra-t-on qu'il n'ait pas nettement exprimé sa pensée, et qu'il ait laissé les Idées dans un monde séparé de Dieu, comme des fantômes dans le vide?

Nous pourrions terminer ici cette discussion et n'emprunter aucune lumière nouvelle aux autres dialogues, tant il y a déjà de clarté dans la prétendue obscurité du Timée. Mais le problème est de la plus haute importance : il s'agit de savoir si Platon mérite le reproche d'avoir réalisé des abstractions dans un monde imaginaire, ou s'il a, au contraire, le mérite d'avoir connu le vrai Dieu, modèle et cause du monde, dont les Idées sont les perfections éternelles, et, par une conséquence inévitable, les pensées éternelles. Nous ne saurions donc rien apporter de trop décisif à la solution d'un problème si fondamental.

(2) Ihiil. et sqq.

Au VP livre de la République^ dans la comparaison du Bien avec le soleil, Platon appelle le Bien le Père, et le soleil une production, un fils du Bien, qu'il a engendre analogue à lui-même : tov toO à-Yaôou exyovov, ov Tflcyaôov cyévviQGsv àvaXoyov éauTw (1). A ces traits, comment ne pas reconnaître la cause efficiente, le Père dont parle le Timée? Plus loin, Platon dit que le soleil ne rend pas seulement visibles les choses visibles, mais qu'il leur donne la vie, l'accroissement et la nourriture. De même, le Bien n'est pas seulement une cause exemplaire et idéale qui éclaire la pensée, mais une cause productive capable de donner l'être. Les Idées^ et à plus forle raison les objets sensibles, « tiennent de lui leur être et leur essence (2). » Le Bien est cause (aiTia) de tout ce qu'il y a de beau et de bon dans les objets; dans le monde visible il engendre (TîxoDca) la lumière, et dans le monde intelligible, il fournit (TcapeyojjLcvvi) la vérité et la science, Platon ne dit pas que le Bien engendre la vérité, parce que la vérité est éternelle; mais il n'en est pas moins certain qu'elle dérive du Bien. Quant aux objets sensibles, comme le soleil et la lumière, ils sont réellement engendrés, produits par le Bien, Ainsi donc, dans le passage même où Platon semble avoir dit son dernier mot sur le Bien, il nous le représente tout à la fois comme principe substantiel des Idées et comme cause efficiente des objets sensibles.

La même doctrine reparaît dans le X« livre de Ih République, sous une forme plus populaire et sous des images d'une familiarité excessive. Mais c'est le même Socrate qui patrie et la môme théorie qu'il expose. Il nous montre en Dieu V auteur des essences, et établit

Ci) 5uy, c.

même des rapports allégoriques de production e&tre Dieu et les Idées, dont ses auditeurs ne pouvaient méconnaître le vrai sens après les révélations sublimes du YP livre. Socrate, on se le rappelle, prend un exemple populaire qui n'enlève rien au sérieux de sa doctrine : ridée du lit. L'exemple a d'ailleurs peu d'importance; c'est le principe général qu'il faut considérer. Relisons ce passage : « Dieu, dit Platon, fait de soi et par sa nature même (<pucEi) et l'essence du lit ef toutes les autres (1). » — « Qu'il l'ait ainsi voulu, ou que c'ait été une nécessité pour lui de ne faire essentiellement qu'un seul lit, il n'en a fait qu'un seul, qui est le lit proprement dit... S'il en faisait seulement deux, il s'en manifesterait un troisième, dont l'Idée serait commune aux deux autres; et celui-là serait le lit proprement dit, et non pas les deux autres,.. Ainsi Dieu l'a compris sans doute, et voulant être réellement l'auteur du vrai lit, et non de tel lit particulier, ce qui aurait fait de Dieu un fabricant de lits, il a produit le lit qui est un de sa nature (i). > Quelque familier que soit l'exemple, le sens n'en est pas nioins profond, et on retrouve dans ce passage toute la théorie des Idées ; — les objets sensibles et particuliers ne se suffisent pas à eux-mêmes; l'Idée est une^ et si elle était multiple, elle serait dominée' par une autre Idée; enfin, c'est Dieu qui est le principe de toutes les Idées : il fournit à toute chose, même aux plus humbles objets de l'art, leur possibilité, parce qu'il contient toute réalité en lui sous une forme éminente.

a Le faiseur de tragédies, dit plus loin Platon, est éloigné de trois degrés du Roi et de la vérité («iro jkci- Xewçxat cc^viôeta;). » Cette exprossion de Roi pour dési-

(1) Rt\p., X, 507, r.

(2) Id.^ ...

gner Dieu, s'applique aussi au Bien. Nous la retrouveronsdans les lettres attribuées à Platon, et qui, si elles ne sont pas de lui, ne lui sont certainement pas trèspostérieures. Nous la retrouverons aussi dans Aristote, également appliquée au Bien et à Dieu.

A ces textes si importants on peut ajouter celui du Phèdre : « Les essences qui font de Dieu un véritable Dieu, en tant qu'il est avec elles (1). »

Dans le Banquet^ c'est la beauté dhine^ la beauté (le Dieu que décrit Diotime ; aussi, dit-elle, celui qui s'élève vers l'espèce une, éternelle, mimuable du Bien même, devient l'ami de Dieu (2). Dans le Théétète^ la vertu, qui est l'imitation du bien, est définie la ressemblance avec Dieu.

Dans le IV° livre des Lois^ Dieu est appelé le principe, la fin et le milieu de toutes choses (3). Donc il est le Bien, puisque le Bien est lui-même le principe premier et la fin dernière : 'Ev tû yvoxFTc^ Te^euTaîa -h toO

« Ton intelligence n'est pas le Bien, dit Philèbo à Socrafe. — Oui, la mienne peut-être, Philèbe; mais, pourrintcUigence véritable, V intelligence dmne/]e ne pense pas qu'il en soit ainsi (4). ^> Socrate donne ici à entendre que l'intelligence divine est le Bien même ; «cependant, ajoute-t-il, je ne dispute point contre la VIE miocte la victoire en faveur de l'intelligence. » C'est qu'il s'agit de la vie humaine et de son idéal, dans lequel entre nécessairement autre chose que la simple intelligence. Le Bien, au point de vue des créatures imparfaites, ^e fractionne^ et ne pouvant se commu-

{\)Phinlt., 1». 240.

(î) Hnnq., 211, 212.

v.'î) IV, 715, p.

(4) PhiL, 22, c.

niquer dans son unité, il devient un mélange de biens divers, une chose mixte j image de l'Un (i).

L'âme, dans son voyage à la suite de Dieu, contemple la Science en soi, non cette science sujette au changement.., mais celle qui se trouve dans V Etre véritable (2). » L'Idée de la science est donc comprise en Dieu. Et d'autre part, le Parménide nous apprend que la' science en soi a pour objet les Idées qu'elle renferme. Les Idées deviennent ainsi des pensées divines.

C'est donc Dieu, et non l'homme, qui est la mesure de toutes choses (3). Par cette forte expression, Platon nous fait comprendre l'originalité et la profondeurde sa théorie. C'est la sensation, disait Protagoras, c'est l'homme, c'est la science humaine qui fonde la vérité et en est la mesure. Mais fonder ainsi la vérité, c'est la détruire. Voulez-vous savoir où est son fondement unique, où est son principe et sa mesure infaillible; c'est dans celui qui est le père de la vérité même, et dont l'intelligence est le lieu des Idées (i) : c'est en Dieu.

(i) Plus loin, se trouve un passage ambigu qui mérite cependant l'attention. Après avoir posé Tindéterminé, la détermination ou les Idées, et le genre mixte, Platon dit qu'il faut poser la cause de iouUices choses^ tténa, ToûTa. Dieu serait donc la cause des Idées et môme de la matière. 11 est vrai que, plus loin^ Platon l'appelle seulement la cause du mélange.

(2) Phèdre, p. 65, a.

(3) De Leg., IV, 716, c.

(4) Expression d'Aristote évidemment platonicienne : « Xf^ovrec... (/^^ an., IV, 6). Cf. le passage du Phèdre où Tâme contemple les Idées; — l'intelligence divine est la prairie céleste où Tàme trouve l'aliment qui fait croître ses ailes.

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