‹ La philosophie de Platon (volume 5)Chapitre 83 sur 138 · I. — Preuve par la cause efficiente · texte numérisé non relu

I. — Preuve par la cause efficiente

Les dialogues de Platon contiennent, sous la forme la plus explicite, tous les principes philosophiques de la preuve par la cause efficiente, et en particulier par la cause motrice.

I**" PRINCIPE. — Tout changement a une cause, € Tout ce qui naît procode nécessairement d*une » cause ; car rien de ce qui est né ne peut être né sans » cause (1). . . Vois s'il te parait nécessaire que tout ce ^ qui est produit le soit en vertu de quelque cause... » On peut dire avec raison que la cause et ce qui » produit sont une môme chose. Ce qui produit ne )) précède-tM point toujours par sa nature {i'^im » (jiàv To TToiouv ael y.aTi 9 j<xiv) ; et ce qui est produit » ne marche-t-il point après en tant qu'effet (t4 il

» roiouj/.£vov i'KTAo'kQKiHèX vtyvoacvov 8'/,gtvw (2) ? > On voit

qu'il s'agit ici, non d'une antériorité dans le temps.

M) 7Vm., 27 ri. — IIH, ir. Cousin.

mais d'une antériorité métaphysique. La cause est première en dignité : i^Yelrai; l'efîet est relatif et c/e/ie/i£;{a/i/ (fticQcxolkûu6eî). c Ce sont, par conséquent, deux choses, et non pas la même, que la cause et ce que la puissance de la cause fait passer à l'existence (1). >

« Nous avons appelé puissance capable de Jaire^ toute puissance qui est cause que ce qui n était pas arrive à Vétre (2). i^ Cette dernière définition a toute la précision désirable : les deux extrêmes de la génération (YÎ7ve(j6«i) sont le non-être et l'ôlre*; la cause est la puissance qui fait, icounTixvi &uya(AK.

2* PRINCIPE. — Ce qui est dans V effet se troui^ en Idée dans la cause.

Dans lePIiilèbe, après avoir établi la nécessité d'une cause productrice, Platon se demande si cette cause € est dépourvue de raison, téméraire, et agissant au 1 hasard, » ou si elle est intelligente. Pour résoudre cette question, il examine la nature des effets : t Par » rapport à la nature des corps de tous les animaux,

> nous voyons les éléments qui entrent dans leur com- » position, le feu, l'eau, l'air et la terre, battus de la » tempête comme disent les matelots... Nous n'avons » de chacun d'eux qu'une partie petite et méprisable;

> elle n'est pure en aucune manière et dans aucun de » nous, et la force qu'elle montre ne répond nullement 1 à son essence... Par exemple, il y a du feu en nous ;

> il y en a aussi dans l'univers. Ce feu que nous avons » n'est-il pas en petite quantité, faible et méprisable? » et celui qui est dans l'univers n'est-il pas admirable » pour la quantité, la beauté, et toute la force natu-

Snph., 265, h.

49S THÉODICÉlf: DE PLATON.

» relie du feu? — Ce que tu dis est très-vrai- — Mais 1 quoi? le feu de l'univers est-il formé, nourri, gou- » verné par le feu qui est en nous ; ou tout au con-

> traire, mon feu, le tien, et celui de tous les ani- 1» maux, ne tient-il pas tout ce qu'il est du feu de » l'univers? > Ainsi, en général, la chose à laquelle une autre chose participe contient, sous une forme supérieure, ce dont on lui emprunte une partie. Le feu qui est dans l'homme participe au feu universel, qui participe lui-même auj^u en soi dont parle le Tim^.

€ Tu diras, je pense, la même chose de cette terre » d'ici-bas, dont tous les animaux sont composés, et » de celle qui est dans l'univers, ainsi que de toutes les » autres choses sur lesquelles je t'interrogeais il n'y a

> qu'un moment... N'est-ce pas à l'assemblage de tous

> les éléments dont je viens de parler que nous avons » donné le nom de corps? — Bien. — Figure-toi donc » qu'il en est ainsi de ce que nous appelons l'univers; » car, étant composé des mêmes éléments, il est aussi » un corps parla même raison. — Très-bien. — Je te

> demande si notre corps est nourri par celui de Tuni- » vers, ou si celui-ci tire du nôtre sa nourriture, et » s'il en a reçu et en reçoit ce qui entre, comme nous » avons dit, dans la composition du corps. — Cette

> question, Socrate, n'a pas besoin de réponse. — Ne » dirons-nous pas que notre corps a une âme?— Oui.

> — D'où l'aurait-il prise, mon cher Protarque, si le » corps de l'univers n'est pas lui-même animé, et s'il >i n'a pas les mêmes choses que le nôtre, et de plus » belles encore (1)? »

Le petit monde est donc l'imitation du grand ; il ne peut rien contenir que ne contienne mieux encore le

(l) PML.p. 3U.

grand monde auquel il emprunte sa vie; et tout ce qui est dans l'homme doit avoir sa réalité éminente dans une cause supérieure.

€ Nous ne concevrons pas que cet élément de la p cause^ qui se trouve en tout, qui nous donne, à nous » en particulier, une âme, une force vitale, conser- 1 vatrice et réparatrice de la santé, et qui produit en

> mille autre choses d'autres compositions ou répara- * lions, en reçoive pour cela le nom de sagesse uni-

> verselle et variée; et que, dans l'immensité de ce

> monde, qui renferme aussi ces quatre genres, mais

> plus en grand et dans une beauté et une pureté sans » égales, on ne trouve pas le genre le plus beau et le » plus excellent de tous (1). »

II y a donc dans le monde, comme dans le corps humain, une pensée toujours présente, qui mérite à très-juste titre le nom de sagesse et d'intelligence.

€ Mais il ne peut y avoir de sagesse et d'intelligence » là où il n'y a point d!âme. Ainsi tu diras qu'il y a » dans Jupiter, en qualité de cause^ une dme royale, » une intelligence royale, et dans les autres natures, » d'autres belles qualités (dérivées de celle-ci), quel ^ que soit le nom sous lequel il plaise à chacun de les » désigner (2). »

En résumé, la présence en nous d'une âme suppose dans la cause première une âme à laquelle la nôtre participe. Notre âme emprunte sa vie à celle de l'univers; et l'univers à son tour peut être considéré comme un grand Vivant, qui emprunte lui-même sa vie à l'âme et à l'intelligence divines. Sous ce rapport, Dieu est VJnie du monde ^ éclairée par la Pensée éiev-

494 THÉODICÉE DK PLATON.

nelle, fille du Bien. Et dans tous les êtres se trouvent à quelque degrd la vie, la pensée et le bien.

3" PRINCIPE. — Toute véritable cause est inteUigente.

€ Ne va pas croire, Protarque, que nous ayons fait

> ce discours en vain. D'abord il vient à l'appuî de ceux w qui ont avancé autrefois que Tintelligence préside ï> toujours à cet univers [en particulier, Anaxagore]. » Ensuite il fournit la réponse à ma question ; savoir, » que V intelligence est de la même famille que la p cause... Souvenons-nous donc que Tinlelligence a ^ de rafflnilo avec la cause, et qu'elle est du même » genre à peu près (1). » Il s'agit ici de l'intelligence en .général, y compris l'intelligence humaine. Quanta rintelligence divine, elle est ce qu'il y à de plus voisin de la cause, la cause étant le Bien même. Plus loin, Socrate fait voir que l'intelligence est la chose la plus voisine des trois idées sous lesquelles nous saisissons le bien. D'abord, elle est, t on la même chose que la véritéy ou ce qui lui ressemble davantage, et ce qu'if

y a de plus vrai. (NoO; yÎtoi Taùrov xal à^y;Ô£ta sctiv i T.rh

TCûv ô|x.otoTaTov Tc xai âXyiôÉcTaTov) . Ensuite elle est amie de la mesure çÀ. de la proportion. Enfin, elle participe à la beauté plus que tout le reste. Elle est donc ce quia le plus d^ affinité a\>ec le soui>erain bien (2), de mCnie

qu'avec la cause : ToO atrioii G'j-yyfiveaTfipov. >

Les causes inintelligentes « sont du nombre descauses » secondaires ou auxiliaires (cuvaixia) dont Dieu se sert » pour représenter l'Idée du Bien aussi parfaitement

qu'il est possible. Il ne peut y avoir en elles ni raison

> ni intelligence. Car, de tous les êtres, le seul qui » puisse posséder l'intelligence est l'âme; or l'âme est

(1) Ih.

(2) Ph., G5. d.

p invisible, tandis que le feu, Teau, la terre et Tair 9 sont tous des corps visibles. Mais celui qui aime Tin- 9 telligence et la science doit rechercher comme les > vraies causes premières les causes intelligentes^ et » mettre au rang des causes secondaires celles qui sont 9 mues et qui meuvent nécessairement [c'est-à-dire, les causes fatales ^ qui ne se meuvent pas ellesmêmes; mais dont chacune est mue et meut à son tour, transmettant ainsi 'un mouvement qui ne lui est pas propre]. Il faut suivre et exposer ces deux » genres de causes, en traitant séparément de celles » qui produisent avec intelligence ce qui est beau et • hieuj et de celles qui, dépourvues de raison, agissent î» au hasard et sans ordre (1). »

4** Preuve par la cause moUice.

Cette preuve n'est qu'une application particulière des principes généraux qui précèdent. Parmi les effets qui peuvent servir à démontrer l'existence de Dieu, Platon a choisi le plus frappant et le plus répandu : le mouvement. 11 en tire une preuve populaire à l'usage du législateur, qui doit l'inscrire dans le préambule de ses lois sur le sacrilège.

« 11 est difficile de trouver l'auteur et le père de » l'univers, et impossible, après Tavoir trouvé, de le » faire connaître à tout le monde. » Aussi dans le X' livre des Lois^ Platon rabaisse d'un degré, en la divulguant, l'idée si haute qu'il se faisait de la divinité (:2). Il représente Dieu surtout comme âme du monde, tout en faisant entrevoir le rapport de cette

(1) Ttm., Ir. Cousin, 147. Cf, \e Phédon. Sur Anaxagore, voir plus loin^ t. II.

(2) V. Paul Janet, Dial.. 195.

puissance divine avec les puissances supérieures que contient le Bien.

Platon reconnait, comme Aristote, trois sortes de mouvements, suivant le lieu, la qualité et la quantité:

!• Les mouvements de translation que le 77;»* énumère et qui sont au nombre de sept (1).

2* Les mouvements d'altération (2).

3*» Les mouvements d'accroissement et de diroiaution, d'agrégation et de séparation (3).

li y a des substances < qui peuvent comtnuniqiier » leur mouvement à d'autres, mais qui n'ont jamais la » force de se mouvoir d'elles-mêmes ; d'autres, qui se

> meuvent toujours d'elles-mêmes et ont la vertu de

> mettre en mouvement d*autres substances, par la

> composition ou la division, l'augmentation ou la » diminution, la génération ou la corruption. > Le mouvement de la substance qui se meut elle-même € «'accommode également de l'état actif et de l'état 9 passif; et on peut véritablement l'appeler le prin- » cipe de tous les changements et de tous les mouve-

> ments qu'il y a dans cet univers (i). >

En effet, € lorsqu'une chose produit du changement

> dans une autre, celle-ci dans une troisième, et aiusi » de suite, peut-on dire qu'il y a pour ces choses un

> premier moteur? Comment ce qui est mû par un

> autre serait-il le principe du changement? * — Le vrai moteur, c'est celui qui se meut lui-même, c'est-àdire l'âme. L'âme se définit : c une substance qui a la

> faculté de se mouvoir elle-même. ^ L'âme est donc antérieure au corps; elle est le plus ancien de tous

(1) 26, sqq. --Cous., 124, 135, 141.

(2) Théél.^ 181; Partninide, 157, sqq. — tr. Cousin. 29; Iai>, X.

(3) Lois, X, 897.

(\) Loî.ï, X,2^2, ibid.

les êtres (1) ; et de mênif^, « tout ce qui appartient à

> rame est antérieur à ce qui appartient au corps. * Par conséquent les volontés, les raisonnements, » les opinions vraies, la prévoyance et la mémoire,

> ont existé avant la longueur, la largeur, la profon- » deur et la force des corps, puisque l'âme elle-même

> a existé avant le corps... L'âme, qui est une divi- » nité [c'est-à-dire une puissance divine], appelant

> toujours à son aide le secours d'une autre dmnitéj

> l'intelligence y gouverne toutes choses avec sagesse, » et les conduit au vrai bonheur; mais le contraire 9 arrive lorsqu'elle prend conseil de l'extravagance. » — Le caractère symbolique de la démonstration est ici évident. Platon veut seulement prouver au vulgaire qu'il y a des dieux , des êtres supérieurs à la matière et à l'homme : Vdme universelle et l'intelligence divine.

« Mais quelle âme pensons-nous qui gouverne le » ciel, la terre et tout cet univers? est-ce l'âme qui a » la sagesse et la bonté, ou celle qui n'a ni l'une ni » l'autre?... S'il est vrai que les mouvements et les

> révolutions du ciel et de tous les corps célestes res-

> semblent essentiellement au mouvement de l'intel-

> ligence, à ses procédés et à ses raisonnements ; si » c'est la même marche de part et d'autre, on en doit 9 conclure évidemment que l'âme pleine de bonté gou-

> verne cet univers, et que c'est elle qui le conduit

> comme elle le fait. » — Le mouvement des sphères célestes est le même que celui de l'intelligence ; il est circulaire, et. réunit par là la variété à l'unité; € s' exécutant selon les mêmes règles, de la même

> manière, dans le même lieu, gardant toujours les

(!) fhid., 898. — tr. Cousin, 2i2.

4fW

THÉODICÉE m FLATOIV.

ttiêtnes rapport» tftnt à l'égard du centre qae de» parties enriroiioantes'^ selon la même proportion et le même ordre. »

c Si TAme ment tout le cieK n'esi^Ue pas le priooipedeei'évolatîoDs da soleil, de la lune et de chaque a§ire en particulier?.*. Toot homme voit le corps âtk soleil, mais personne n'en toit Tftme, non plus cjoe celle d'aticnn animal titant on mort... On bien cette âme est an dedans de ce corps rond qae nous voyons, et elle le transporte partout, comme noire Ame transporte notre propre corps; ou bien, se donnant à elle-^méme un corps étranger, soit de feu, soit de qoel<}oe substance aérienne, ainsi que qoeiqnes^ns le prétmdent, elle se sert de ce corps pour pousser de force celui du soleil; ou enfin, dégagée Mhfnéme de tout corps ^ ellcf dirige le scrfeil par d^au- > ires pouvoirs tout à fait admirables (1). » — Cette dernière hypothèse eitprime évidemment la pensée de Platon « L'Ame qui dirige jles astres est donc dégagée de tout «corps; elle agit par des pou^irs admirables d€rni notre imagination ne peut se faire une idée. Cette Ame universelle est TAme divine elle-même, pénétrant toutes choses^ animant tout de sa propre Yie, se communiquant d'tine manière mystérieuse ani as* tHfa dn ciel et adx animant de la terre. « Tout est y plein de dietia (3)^ » dit Platon; et il entend par là, non une mnltiplicité de diedit véritables , mm un seul et même dieu aux paissances variées^ en qui tonte chose se meut, vit et eniste^ sans qu'il se eenfonde Ini-roème atec aucun des êtres qu'il animé.

(1) 900, sqq. — 249, tr. Cousin.

(2) Jhid.

t»IEU^ CAUSE FINALE. 499

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